Othello dans la cour de récré : une bonne leçon pour les adultes

mercredi 20 février 2019

Tracy Chevalier déplace les éléments de la tragédie de Shakespeare dans la cour de récréation d’une école primaire...

Othello dans la cour de récré : une bonne leçon pour les adultes

O comme Othello,

Dee comme Desdémone,

Ian pour Iago,

Mimi pour Emilia,

Casper pour Cassio.

Ces quelques personnages du nouveau roman de Tracy Chevalier, Le Nouveau (Phébus) rappellent évidemment la tragédie de Shakespeare Othello, le Maure de Venise, publiée en 1622. On a fait d’Othello la pièce totémique sur la jalousie et la manipulation, laissant au second plan la haine flamboyante qui est le déclencheur de la tragédie.

Tracy Chevalier a volontairement inversé l’instrument et le motif, plaçant la haine au cœur de son dispositif et de la cour de récré.

 

1974 aux Etats-Unis.  La ségrégation n’est pas un lointain souvenir, Martin Luther King était assassiné six ans auparavant seulement. Un jeune garçon arrive en cours d’année dans une classe de CM2 d’une petite ville très « WASP ». Il est donc le seul enfant noir de l’école.  Osei vient de Washington, d’une bonne famille, mais on préfère se souvenir de ses origines ghanéennes. « On », c’est le corps enseignant, davantage encore que les élèves, qui retiennent leur hostilité, en attente du premier faux pas de ce jeune élève « comme les autres » pour le considérer à bon compte comme un « sale noir ».

Rapidement, Osei, qui se fait appeler O, se prend d’une amitié amoureuse pour Dee, la fille populaire de l’école, qui lui rend ce tendre penchant. Ce n’est pas dans le goût de Ian, le caïd sournois et méchant, qui rejette cet étranger. Il aura le temps de cette première journée de classe, pour tenter de détruire le lien qui se noue, chasser l’étranger et resserrer son emprise sur ses camarades.

 

Unité de lieu, d’action, de temps : Le Nouveau est un huis-clos qui reprend les codes du théâtre. Le livre s’inscrit dans le Shakespeare Project initié par la maison d’édition Hogarth qui veut réinterpréter les grands mythes shakespeariens avec les grands écrivains du moment. Tracy Chevalier rejoint ainsi Margaret Atwood, Anne Tyler ou encore Jeanette Winterson.

 

A l’instar de Sa majesté des mouches de William Golding, Tracy Chevalier raconte comment des enfants perpétuent les schémas de tension, de rejets, les dilemmes qu’on prête habituellement aux adultes. La violence et les passions tristes se déclinent sous toutes leurs formes, comme le harcèlement, à travers l’exemple de Mimi qui cède aux volontés de Ian pour pouvoir le quitter sans le payer de représailles ; le mépris et le jugement pour Blanca, petite fille un peu trop grandie qui porte des vêtements que l’époque juge aguicheurs. Il y a aussi la soumission et la veulerie de Rod qui laisse se propager la violence par intérêt ; le racisme, évidemment, tisse tous les échanges.  

 

Très vite, on s’aperçoit qu’au 17e siècle à Chypre comme au 20e dans une école primaire américaine, les enjeux sont les mêmes, tout autant prenants, la tension intense. Chez Tracy Chevalier, la mort peut être symbolique, les personnages connaissent une fin moins shakespearienne, plus proche du fait divers. Le roman est glaçant, et renvoie à une époque contemporaine qui ne cesse de se diviser et d’alimenter les haines de soi.

Toutes les vérités sont dans Shakespeare.

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