Lectrice du mois, en août Vanille a lu "Un paquebot dans les arbres" de Valentine Goby

jeudi 18 août 2016

Lectrice du mois, en août Vanille a lu "Un paquebot dans les arbres" de Valentine Goby

Voici la chronique de notre lectrice du mois sur un roman de la rentrée littéraire. Après la lecture de cet article, nous en sommes certains, vous allez vite courir chez votre libraire pour découvrir à votre tour ce superbe roman !

 

Vanille LN Leclerc, notre lectrice du mois d’août a lu Un paquebot dans les arbres  de Valentine Goby (Actes Sud)

 

Nous entrons dans le roman en suivant l'héroïne, Mathilde, dans les ruines du sanatorium d'Aincourt, ce paquebot "pièce de l'arsenal antituberculeux des années 1930, levé de terre par sept cents ouvriers dont trois cents cimentiers venus de Vénétie et une poignée d'experts en béton armé", "pur produit d'architecture fonctionnaliste" aujourd'hui classé aux Monuments Historiques… Et nous remontons avec elle le fil des souvenirs, qui nous ramène cinquante ans en arrière. "C'est une tragédie silencieuse, celle de la famille Blanc au début des années 1960. Un récit en marge, celle de la maladie et de la misère au temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité Sociale et des antibiotiques qui semblent clore l'histoire de la tuberculose. «Les jours des pleurs sont passés» décrétait De Gaulle à la signature de l'armistice en mai 1945, tirant un trait sur les milliers de déportés qu'attendaient encore des milliers de familles. Ils sont revenus bien après, ceux qui sont rentrés, sur la pointe des pieds, comme en retard ; anachroniques. Ainsi est le drame dont je parle : anachronique et oublié. On les a attendus longtemps, les poitrinaires enfermés ici, bien après la victoire déclarée contre le bacille ; certains ne sont jamais revenus."

Avant la tragédie silencieuse, avant la lente chute, rien n'annonce le drame à venir. La famille est unie, heureuse, autour de Paulot, le père, figure solaire et joyeuse qui anime le café familial, le Balto, en jouant de l'harmonica et en faisant danser sa fille aînée, Annie. Sa femme, Odile, est solide comme un roc et amoureuse comme au premier jour. Mathilde est le garçon manqué, la casse-cou qui ne recule devant rien pour attirer l'attention d'un père qu'elle adore. Et le petit Jacques, trop petit au début de cette histoire pour se rendre compte du bonheur qui est le leur.

Et puis un jour, Paul s'effondre sur une chaise. Immobilité, examens, radio, jusqu'au premier diagnostic : pleurésie. Enfin ça, c'est ce qu'on dit aux enfants dans un premier temps, parce que la vérité, c'est que Paulot a des bacilles plein le poumon. Et que la maladie dont il est atteint et pour laquelle il est envoyé au sanatorium, c'est la tuberculose. Paul n'est rapidement plus qu'un "tubard" que tout le monde fuit par peur de la contagion. La famille doit quitter le Balto. Et "c'est pire qu'un déménagement. Quitter le Balto, c'est brûler tout. […] La vie entière est renversée." Le jour du départ de la Roche pour un village proche, aucun voisin ne vient dire au revoir aux Blanc. Ils partent seuls et tristes. Et "ce n'est que le début de la chute." Maladie et misère se liguent pour rendre la vie de plus en plus dure, de plus en plus amère, de plus en plus injuste. Le nouveau commerce ouvert à Limay est un échec et ils sont obligés de revenir dans leur ancienne maison de la Roche. Le retour est plus difficile encore.

"La maladie a banni les Blanc, la misère les ramène. Ils reviennent en perdants. Ils vont d'une solitude à l'autre. La pire est celle qui vient, celle du paria, paraiyar, hors caste parmi les siens dans la langue tamoule du XVIème siècle. L'exil était moins cruel."

1960 : nouvelles radios, pour toute la famille. "Après les radios, le séisme est complet." Les enfants sont sains mais Odile est atteinte aussi par la tuberculose. Elle et Paulot sont envoyés au sanatorium d'Aincourt, Mathilde et Jacques sont placés par l'assistance publique. "Ils n'ont plus rien, ils se fondent dans la dépossession." Comme si la maladie et la pauvreté ne suffisaient pas, la maison et la famille ont volé en éclats.

Paul et Odile sont enfermés au sana, trop fragiles et impuissants désormais pour s'occuper de la famille ; Jacques est bien jeune encore – un enfant ; Annie a sa vie, elle ne fait que "traverser cette histoire, elle est périphérique, épargnée". Tout repose donc alors sur Mathilde, la courageuse, la battante, la responsable, qui demande son émancipation pour s'occuper de son petit frère, qui se débrouille pour aller voir ses parents, qui, envers et contre tout, met tout en œuvre pour sauver l'amour indéfectible qu'elle porte à sa famille, pour continuer à enchanter l'existence. Son père lui a recopié une carte sur son prénom qui dit que les Mathilde font preuve d'un courage inlassable et d'un optimisme exceptionnel. "Par amour, elle s'applique à être la Mathilde de la carte calligraphiée, solaire et puissante : une fille étymologique." Même si tout pèse. Même si un jour, elle prend une boite entière de médicaments pour mettre à distance les difficultés, les soucis et la fatigue, immense. Aussitôt après, voyant l'angoisse et la peine de ses parents, elle se reprend, se bat, résiste avance coûte que coûte. Et rencontre enfin une personne qui l'aide, la directrice du lycée de Mantes-la-Jolie, mieux, qui lui offre un avenir. Pour la première fois, Mathilde n'est plus seule, et, ô merveille, elle perçoit sa première paie de comptable, une feuille sur laquelle elle peut lire les chiffres de l'Assurance Chômage et de la Sécurité Sociale. Cette Sécurité Sociale à laquelle ses parents n'avaient pas droit, rendant "trop chers les soins, trop chers les médicaments"… Alors quand Mathilde déplie sa première feuille de paie et lit les deux chiffres à virgules qui changent toute sa vie, sa joie est immense. "C'est le plus beau jour, c'est certain. Plus tard d'autres joies viendront en concurrence mais aucune n'altèrera, rétrospectivement, l'intensité du jour radieux de la première cotisation à la Sécurité Sociale : elle tient à distance les spectres de la mort et de la dépendance."

 

S'inspirant de l'histoire familiale d'Elise Bellion, Valentine Goby nous transporte au cœur de cette famille. Comme à chacun de ses romans, le lecteur ne lit pas simplement une histoire, il est dans l'histoire : avec Paulot et son harmonica au Balto, avec Mathilde dans les ruines du sana, chez la veuve, à la mairie pour la demande d'aide, dans la voiture de Walid, auprès du cercueil de son père. En redonnant vie à ces personnages délaissés et oubliés, l'auteure nous renvoie à une époque pas si lointaine où la Sécurité Sociale était presque un "privilège" de salarié, privant certains de l'accès aux soins. En mettant les pas du lecteur dans ceux de Mathilde, elle nous immerge dans une réalité sociale dure, âpre, impitoyable, avec une précision sobre et méticuleuse, sans pathos mais avec une grande sensibilité. Et au-delà de cette chronique sociale, c'est surtout le personnage de Mathilde qui importe et qui l'emporte, elle qui à force de volonté, de pugnacité, d'intransigeance et d'abnégation parvient à surmonter tous les obstacles. Audacieuse et forte, elle porte ceux qu'elle aime à bout de bras, refusant la fatalité et le compromis. À chaque page l'émotion affleure ; Un paquebot dans les arbres est de ces romans qu'on lit le cœur serré et les larmes aux yeux, bouleversé par le récit et par l'écriture si forte, si belle.

Et l'on retient de cette histoire déchirante et singulière qu'elle est avant tout une histoire d'amour.

 

© Vanille LN Leclerc

 

Le livre qui a bercé votre enfance ? Petit-Bleu et Petit-Jaune de Léo Lionni

Le livre qui vous donne le moral ? Au Bonheur des Ogres de Daniel Pennac

Le livre qui vous rend triste mais que vous lisez quand même ? La Nuit  d'Elie Wiesel

Le livre que vous relisez tout le temps ? Pensées de Marc-Aurèle

Le livre que vous offrez le plus ? Pietra Viva de Leonor de Recondo

Le lieu idéal pour lire ? Mon lit

 

Et vous ?

Si vous étiez un livre, vous seriez ? Et n'oublie pas d'être heureux de Christophe André

Si vous étiez un personnage de roman, vous seriez ? Je serais plutôt un personnage de théâtre : Chimène, dans Le Cid de Corneille

Si vous étiez un auteur ? Je serais comblée !!

Quel lecteur êtes-vous ? Je suis une lectrice compulsive, obsessionnelle, passionnée mais sélective …

Pourquoi et quand allez-vous sur lecteurs.com ? J'y vais de temps en temps pour piquer des idées de lecture et lire les articles en ligne, pas assez souvent pour poster des critiques, et de février à juin pour suivre les péripéties du Prix Orange

Le blog de Vanille : Paroles et musique : http://www.paroles-et-musique.com

 

Un grand merci à Vanille pour cette belle chronique.

 

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Auteurs

Commentaires

  • marie stéphane VAUGIEN le 31/08/2016 à 18h36

    Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby
    Ce livre, c’est tout d’abord une atmosphère… Des ruines où les souvenirs bruissent jusqu’à devenir assourdissants.
    « Murs aux peintures dégradées du jaune pisse au noir. Béances noires des fenêtres et des portes. Parois défoncées criblées d impacts. Couloirs jonchés de gravats, de cailloux, d’éclats de verre…Mathilde Blanc parcourt la longueur du bâtiment, deux cents pas de somnambule… »
    Le cadre est posé… Le sanatorium devant nos yeux, le sanatorium où les parents de Mathilde, les deux, étaient soignés autrefois… Et les silhouettes s’animent, peuplent les lieux. On est dans les années 60, à la découverte de cette famille, leur douleur et leurs rires aussi, joyeux, si joyeux ! Paulot, Odile, Christine, Mathieu…Mathilde nous les fait rencontrer au fil des pages. Ils sont, hum… attachants, terriblement attachants ! Plaisir de lire ce style fluide, imagé. On y est dans ce sanatorium, ce paquebot dans les arbres ! On toussote, on se racle la gorge, mais on respire… On respire l’amour que ces gens partagent entre rires et larmes…
    Marie-Stéphane Vaugien

    NOTE 17/20

  • Soyer Patricia le 31/08/2016 à 16h28

    vraiment sympa un coup de coeur !!!
    lisez le de suite facil à lire on s'attache beaucoup aux personnages je préfére ne pas vous raconter l'histoire il y a des critiques partout critiques méritées uun des chef d 'oeuvre de la rentrée

  • Chantal LAFON le 30/08/2016 à 19h21

    Oui très belle chronique Vanille, merci.

  • Patricia Froes le 29/08/2016 à 19h12

    J'ai hâte de découvrir le dernier roman de Valentine. J'ai lu Kinderzimmer qui difficile sujet m'a ému ,et le Parfum qui relate son rapport avec Grasse . Une écrivaine de talent

  • Geraldine Dumouchel le 26/08/2016 à 04h03

    j'aimerai pouvoir faire une chronique aussi belle et aussi convaincante ! Merci pour cette belle démonstration !

  • PIERRE DARRACQ le 22/08/2016 à 21h41

    Bon j'ai acheté le Valentine Goby ! Convaincante Vanille...

  • Mireille BROCHOT le 20/08/2016 à 10h42

    Difficile de ne pas pousser la porte de la librairie après cette chronique! Merci Vanille.

  • Chantal LAFON le 19/08/2016 à 22h37

    Merci Vanille pour cette magnifique chronique.

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