Delphine De Vigan

Delphine De Vigan

Delphine de Vigan vit à Paris. Après Jours sans faim sous le nom de Lou Delvig, et Les Jolis Garçons, recueil de nouvelles, elle signe avec Un soir de décembre son second roman.

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Avis sur cet auteur (378)

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    Couverture du livre « Les gratitudes » de Delphine De Vigan aux éditions Lattes

    Marie Nel sur Les gratitudes de Delphine De Vigan

    J'ai découvert récemment Delphine de Vigan avec son roman Les loyautés que j'avais beaucoup aimé par les messages forts qu'elle fait passer à travers l'histoire de ses personnages. Je voulais donc continuer de la découvrir, et j'ai ainsi choisi de lire son dernier roman paru, Les gratitudes....
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    J'ai découvert récemment Delphine de Vigan avec son roman Les loyautés que j'avais beaucoup aimé par les messages forts qu'elle fait passer à travers l'histoire de ses personnages. Je voulais donc continuer de la découvrir, et j'ai ainsi choisi de lire son dernier roman paru, Les gratitudes. Rien que ce titre, déjà, me posait plein de questionnements et sous-entendait qu'il y aurait encore des thèmes intéressants abordés. Je ne me suis pas trompée, une fois le livre fini, je me suis rendue compte de la force des mots de l'auteure et la beauté de ses personnages.

    Tout va tourner autour de trois protagonistes, Michka, Marie et Jérôme. Michka est une dame âgée qui vit seule chez elle. C'est une femme érudite, elle travaillait pour de grands magazines, ne s'est jamais mariée et n'a pas d'enfant. Elle va perdre petit à petit ses mots, en remplacer certains par d'autres, elle perd petit à petit ses facultés et va devoir renoncer à vivre dans son appartement et ainsi aller dans un EHPAD. Marie est une jeune femme qui vit dans le même immeuble que Michka, celle-ci l'a recueillie quand elle était petite, elle est la grand-mère qu'elle n'a jamais connue. Marie s'occupe beaucoup de Michka et c'est avec une grande tristesse qu'elle la voit petit à petit diminuer. À l'EHPAD, Michka va être soignée entre autre, par Jérôme, il est orthophoniste et va ainsi lui faire faire des exercices pour retarder son aphasie. Mais les séances de travail se transforment vite en discussion et en confidences. Michka parle d'elle-même, de son histoire, et elle pousse Jérôme à se raconter aussi.

    On se rend vite compte que ces trois personnages ont beaucoup de points communs. Ils ont tous été touchés par un drame dans leur enfance, et ont chacun des blessures qui ne sont pas entièrement cicatrisées, et d'ailleurs le seront-elles un jour, car comme le dit Jérôme : « ce qui continue de m’étonner, ce qui me sidère même, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas.  » Et je suis tout à fait d'accord avec cette phrase. On garde nos douleurs d'enfance bien au fond de nous, on fait notre vie avec, on essaie de les oublier. Mais quand sonne l'heure de la vieillesse et de la mort prochaine, ces douleurs se manifestent à nouveau et on se rend compte qu'elles ne sont pas guéries et qu'elles font toujours autant mal. Ce peut être à cause de la guerre, d'un abandon, d'une disparition, le manque reste très vivace et ne s'efface pas malgré les années qui passent. Et le fait de côtoyer une personne âgée comme Michka, fait remonter des événements du passé pour Jérôme ou Marie. Et même Michka n'en a pas tout à fait fini avec son enfance et aimerait avoir des nouvelles de personnes qui ont joué un rôle capital quand elle était fillette, mais n'est-il pas trop tard pour les retrouver....

    Delphine de Vigan traite avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse de la mémoire sous toutes ses formes, celle que l'on perd, celle que l'ont veut rester gravée. Elle parle avec justesse de la résilience, cette notion que j'aime beaucoup et que j'ai découvert dans les livres de Boris Cyrulnik et qu'il est important d'appliquer pour pouvoir continuer à vivre.
    Je me suis très vite attachée à Michka, j'aurais adoré avoir une grand-mère comme elle. Je comprends que Marie y tienne tellement. Je me suis également attachée à Marie et Jérôme, deux personnes bienveillantes qui sont importants pour la vieille dame. L'auteure parle également avec sincérité des conditions de vie dans les EHPAD difficiles pour ces personnes qui deviennent de plus en plus dépendantes des autres et se voient parfois infantilisées par un personnel qui manque de temps pour leur donner un sourire ou une attention.
    L'attachement aux personnages est renforcé par le choix narratif de l'auteure qui a utilisé la première personne du singulier pour faire parler chacun d'eux. C'est un procédé que j'aime beaucoup. Ce « je » me permet de mieux me mettre dans la peau du personnage, de ressentir au plus près la moindre de ses pensées et de vivre encore plus intensément à sa place. L'auteure a très bien su se mettre à la fois dans la peau d'une vieille dame, d'une jeune femme ou d'un jeune homme. On sent la différence de personnalité entre chaque. Je suis toujours un peu ébahie par cette façon qu'ont les auteurs d'arriver à se dédoubler et à se mettre dans la peau de personnages différents en âge ou en sexe. Surtout quand ça ne se ressent pas à la lecture et qu'on a l'impression d'avoir affaire à trois êtres différents alors que se cache derrière une seule et même personne, l'auteure.

    Ce roman n'est pas très long, ce n'est pas du tout un défaut, il dit l'essentiel, en rajouter aurait créé des longueurs et de l'ennui. C'est donc un livre qui s'est lu rapidement, en un après-midi, je l'avais fini, et pourtant, j'ai eu bien du mal à quitter ces personnages, je serai bien encore restée avec eux un petit peu. C'est souvent l'effet que ça fait quand on se sent bien dans un livre. L'alternance des chapitres consacrés à l'un ou à l'autre y fait aussi, cela donne beaucoup de rythme à la lecture. Au fur et à mesure où chacun se dévoile, j'avais envie d'en savoir plus et de le retrouver au plus vite.

    J'ai emprunté ce livre à ma médiathèque, mais je pense que je vais très sûrement me l'acheter quand il sortira au format poche. J'aimerais beaucoup le relire, retrouver Michka et les autres, repasser un peu de temps avec eux. Il faut vraiment que je l'ai dans ma bibliothèque personnelle, comme j'ai d'ailleurs Les loyautés. Je trouve que l'auteure sait à chaque fois trouver les bons titres pour ses histoires. Ici, Les gratitudes, dire merci, ce mot est pour moi l'un des plus importants que l'on puisse avoir dans la vie. Quoi de plus beau qu'un merci, de le dire ou de le recevoir, ce simple mot peut faire un bien immense à celui qui le dit ou celui qui le reçoit. Pour moi, on ne dit jamais assez merci, on est parfois tellement pris dans notre quotidien un peu fou, dans nos soucis, qu'on en oublie de remercier la personne qui aide ou qui est simplement là pour vous. Eh bien, moi aujourd'hui, je voudrais dire merci à Delphine de Vigan pour ce roman, pour cette belle histoire, pour avoir écrit et dépeint trois vies qui pourraient être n'importe qui de nos connaissances. Je me doute qu'elle ne lira jamais cet avis, mon blog est bien trop petit, mais je lui envoie tous mes remerciements pour ce qu'elle m'a fait vivre le temps d'une lecture, je lui adresse toute ma gratitude...

    Vous l'aurez compris, je pense, j'ai beaucoup aimé cette histoire qui restera gravée en moi pour un bon moment. Je ne peux que vous la conseiller, l'histoire, mais aussi l'auteure. Pour ma part, je vais continuer de la découvrir avec ses autres romans, Rien ne s'oppose à la nuit ou D'après une histoire vraie, me tentent bien et sera sûrement une de mes prochaines lectures.

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    Couverture du livre « Rien ne s'oppose à la nuit » de Delphine De Vigan aux éditions Lgf

    hanae sur Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine De Vigan

    Avis issu de : https://hanaebookreviews.wordpress.com/2018/06/21/rien-ne-soppose-a-la-nuit-delphine-de-vigan/

    J’ai longtemps été captivée par cette femme sur la photo en couverture. Lucile. D’une beauté magnétique. D’un regard profond aux pensées insaisissables. Une présence remarquée mais...
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    Avis issu de : https://hanaebookreviews.wordpress.com/2018/06/21/rien-ne-soppose-a-la-nuit-delphine-de-vigan/

    J’ai longtemps été captivée par cette femme sur la photo en couverture. Lucile. D’une beauté magnétique. D’un regard profond aux pensées insaisissables. Une présence remarquée mais pas affirmée. L’écriture n’a fait que me séduire davantage.

    Je vous aurai prévenus: on ne sort pas indemne de cette lecture au sujet pourtant souvent abordé.

    Si beaucoup d’auteurs ont écrit sur leur mère, D. De Vigan ne peut s’empêcher de répondre à cette envie viscérale suite au suicide la sienne. L’auteur a glané de nombreux témoignages de sa famille et Lucile, sa vie, ses rencontres et ses tourments sont racontés à travers les yeux de sa fille qui tente de percer le mystère de sa souffrance.

    Difficile de résumer un roman dont l’émotion est l’essence principale et l’intrigue presque secondaire.

    On y découvre une famille nombreuse et haute en couleurs. Bruyante, joyeuse, à la figure maternelle imposante mais marquée par des drames qui entachent ce tableau idyllique.

    On y découvre des personnages aux failles nombreuses dont la sensibilité fait la beauté. Des personnages dont l’émotivité agit sur leur capacité à vivre et impacte sur le bonheur de leur entourage.

    L’écriture de D. De Vigan ne cessera de m’envoûter et j’ai pu sentir l’ambivalence de sentiments qu’elle a éprouvés envers sa mère. De l’amour pour sa fragilité, de l’admiration pour la poésie de ses écrits, de la colère pour son instabilité, de la peur face à ses crises bipolaires.

    Si l’auteur cherche à se pardonner ou à pardonner sa mère, une indulgence croissante se précise à mesure du récit.

    Delphine de Vigan est pour moi un des plus grands auteurs de notre siècle. Si certains épisodes douloureux de sa vie me sont familiers, le plus dur est de mettre des mots tangibles sur ce que l’on ressent. Or, l’écriture de ses doutes, de ses souffrances et des sentiments les plus complexes et équivoques n’ont aucun secret pour elle.

    Véritable cri d’amour dans les ténèbres, ce roman prolonge l’existence d’une Lucile dont la personnalité bipolaire m’a bouleversée. Simple perturbation chimique héréditaire ou conséquence de traumatismes de l’enfance ? La complexité des rapports familiaux est si grande qu’il est difficile de trancher entre noir ou blanc et difficile de blâmer une personne ou un acte pour unique responsable du devenir de chacun.

    Ce récit laisse des traces et je pense le garder en mémoire de longues années. Je ne peux que saluer le courage de l’auteur pour avoir publié un livre aussi personnel et au risque d’affronter les critiques de ses proches.

    « Alors j’ai demandé à ses frères et sœurs de me parler d’elle, de me raconter. Je les ai enregistrés, elle et d’autres, qui avaient connu Lucile et la famille joyeuse et dévastée qui est la nôtre. J’ai stocké des heures de paroles numériques sur mon ordinateur, des heures chargées de souvenirs, de silences, de larmes et de soupirs, de rires et de confidences. J’ai demandé à ma sœur de récupérer dans sa cave les lettres, les écrits, les dessins, j’ai cherché, fouillé, gratté, déterré, exhumé. J’ai passé des heures à lire et à relire, à regarder des films, des photos, j’ai reposé les mêmes questions, et d’autres encore.

    Et puis, comme des dizaines d’auteurs avant moi, j’ai essayé d’écrire ma mère. »

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    Couverture du livre « Les heures souterraines » de Delphine De Vigan aux éditions Lgf

    hanae sur Les heures souterraines de Delphine De Vigan

    Avis issu de : https://hanaebookreviews.wordpress.com/2019/03/05/les-heures-souterraines-delphine-de-vigan/

    Violence feutrée. Lamentations retenues. Paris oppressant et agitation souterraine. Environnement où tumulte, rudesse, indifférence et insensibilité noient deux personnes en...
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    Avis issu de : https://hanaebookreviews.wordpress.com/2019/03/05/les-heures-souterraines-delphine-de-vigan/

    Violence feutrée. Lamentations retenues. Paris oppressant et agitation souterraine. Environnement où tumulte, rudesse, indifférence et insensibilité noient deux personnes en détresse.
    Les heures Souterraines, nous immergent dans deux solitudes, un lundi 20 Mai.

    Veuve et mère de trois enfants, Mathilde excelle depuis 8 ans dans un travail qui lui a redonné le gout de vivre. Brutalement victime du harcèlement moral de son chef, sa descente aux enfers s’opère insidieusement et le lecteur assiste impuissant à ses humiliations, sa mise à l’écart, son auto-musèlement et à sa destruction physique et morale.

    Thibaut, 43 ans et médecin urgentiste, lutte contre son amour pour Lila. Conscient qu’elle ne l’aimera jamais en retour, il la quitte au matin du 20 Mai avec pour seule réponse « Merci pour tout ». Le cœur meurtri et l’esprit embrumé, s’il guérit les malades, il ne peut guérir son cœur et la misère affective de ses patients l’affecte plus qu’il ne faudrait.

    Les heures souterraines se matérialisent par le métro et les déplacements dans les entrailles de Paris. Ces dédales de couloirs qu’on enchaine de manière mécanique. Chaque jour, les mêmes corridors. Chaque jour les mêmes successions des lignes 1 puis 9 puis du RER D, empruntées par Mathilde. Chaque jour les mêmes trajets souterrains qu’on parcourt sans réfléchir ; pressés par le temps, grognant contre ceux qui nous freinent, indifférents au tumulte et même acteurs de celui-ci, niant l’individu face à la masse. De par sa description du métro, D. De Vigan montre à quel point la violence subie et journalière use, fatigue et éprouve le corps jusqu’à faire du quotidien une épreuve.
    C’est le cas de Mathilde qui, alors qu’elle a su reconstruire une routine après son veuvage, se trouve laminée par son patron. Au bord du gouffre son corps tangue dangereusement vers les rails.

    Les heures souterraines c’est aussi l’étouffement. On étouffe sur la rame bondée aux heures de pointe, on étouffe dans les embouteillages avec Thibaut et on étouffe surtout face à la détresse des personnages.
    Mathilde contient son envie de hurler et Thibaut vit dans l’attente d’un message de Lila.
    J’ai suffoqué avec chacun d’eux, impuissante face à l’inertie de leurs situations. On les sent coincés, prisonniers d’un quotidien, étouffés au milieu d’une société pressée et agitée. Cet étouffement contenu fini par les broyer ; paralysés, le renoncement s’installe, la résistance se tarit et la paralysie s’impose. Ainsi Mathilde n’est plus capable de réagir et Thibaut ne maitrise plus rien.

    Enfin le titre fait écho à la violence tapie et ignorée qui existe dans la société moderne. Thibaut partage ses journées entre « 60 % de rhino-pharyngites et 40 % de solitude » et pénètre le quotidien miséreux et solitaire de patients en détresse.
    Mathilde subit l’évitement de ses collègues et l’impuissance d’une DRH qui, rongée par sa mauvaise conscience, n’a aucun poids sur la situation. A cela s’ajoute la culpabilité de Mathilde qui cache à ses proches une situation dont elle a honte et qui l’isole petit à petit.

    Sans pathos ni drame, D. De Vigan met le doigt sur la responsabilité de l’individu qui, fondu dans la masse, laisse faire l’injustice de peur de perdre ses avantages ou d’être pollué par l’autre.

    Quiconque suit mon blog connait mon admiration pour cette auteure qui écrit la vie plus qu’elle n’écrit des histoires. Son écriture est toujours aussi touchante et percutante et j’ai été sensible à Mathilde qui m’a rappelé des souvenirs dans une entreprise déshumanisée où les discours sur le travail en équipe juraient avec la réalité quotidienne.

    « Elle pourrait téléphoner à Patricia Lethu, lui demander de descendre sur-le-champ et constater qu’elle ne dispose même plus d’un ordinateur.
    Elle pourrait jeter ses dossiers à travers la pièce, de toutes ses forces contre les murs.
    Elle pourrait sortir de son nouveau bureau, se mettre à hurler dans le couloir, ou bien chanter Bowie à tue-tête, mimer quelques accords plaqués sur une guitare, danser au milieu de l’open space, onduler sur ses talons, se rouler par terre, histoire qu’on la regarde, histoire de se prouver qu’elle existe.
    Elle pourrait appeler le Directeur Général sans passer par sa secrétaire, lui dire qu’elle n’en a plus rien à foutre de la pro-activité, de l’optimisation des savoir-être, des stratégies win-win, du transfert de compétence, et de tous ces concepts fumeux dont il les abreuve depuis des années, qu’il ferait mieux de sortir de son bureau, de venir voir ce qui se passe, renifler l’odeur nauséabonde qui a envahi les couloirs.
    Elle pourrait débarquer dans celui de Jacques armée d’une batte de base-ball et détruire tout, avec méthode, sa collection de vases de Chine, ses gris-gris rapportés du Japon, son fauteuil « Direction » en cuir, son écran plat et sa base centrale, ses lithographies encadrées, les vitrines de son meuble de rangement, elle pourrait arracher de ses propres mains ses stores vénitiens, d’un geste ample balancer toute sa littérature Marketing par terre et la piétiner avec rage.
    Parce qu’il y a cette violence en elle, qui enfle d’un seul coup : un cri contenu trop longtemps. »

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    Couverture du livre « Les gratitudes » de Delphine De Vigan aux éditions Lattes

    hanae sur Les gratitudes de Delphine De Vigan

    Avis issu de : https://hanaebookreviews.wordpress.com/2019/04/08/les-gratitudes-delphine-de-vigan/

    Après Les Loyautés, Delphine De Vigan continue d’explorer l’intime et les sentiments permanents de notre existence dont on ne parle que peu.
    Les gratitudes fait référence au « merci ». Non pas...
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    Avis issu de : https://hanaebookreviews.wordpress.com/2019/04/08/les-gratitudes-delphine-de-vigan/

    Après Les Loyautés, Delphine De Vigan continue d’explorer l’intime et les sentiments permanents de notre existence dont on ne parle que peu.
    Les gratitudes fait référence au « merci ». Non pas le « merci » quotidien que l’on débite à tout va mais le réel merci, le merci franc, celui qu’on dit trop peu et qu’on regrette n’avoir pas su dire à temps.
    Comme le soulignait l’auteur lors d’une interview, la gratitude c’est rendre grâce, mais c’est aussi partager. Si elle sous-entend la reconnaissance et la dette, elle exprime aussi le partage avec l’autre, une forme de lien inéluctable, comme une promesse qui nous oblige l’un à l’autre et transcende nos vies.

    Écrin noir velouteux sur lequel se dessine un coquelicot d’une fragilité brute et d’une couleur rouge vive, la couverture sensibilise déjà. Pour qui sait parler fleurs, le coquelicot symbolise « l’ardeur fragile » et signifie « Aimons-nous au plus tôt » (voir lien). Pour qui l’ignore, la délicatesse de ses pétales, sa floraison éphémère et son rouge flamboyant sur ce fond contrasté annoncent fragilité, émotion, rapidité de l’instant, simplicité et pureté de l’histoire.

    Encore une fois, résumer simplement l’histoire serait passer à côté de l’œuvre car, comme tout roman de l’auteur, l’ensemble n’est que sentiments et la beauté de l’histoire vient de l’empreinte qu’elle grave dans le cœur du lecteur.

    Michka vit en EHPAD. Atteinte d’aphasie, cette ancienne correctrice de journaux, virtuose des mots, de la syntaxe et de l’orthographe, voit les mots lui échapper. Marie, sa jeune voisine qu’elle a élevée comme sa fille et Jérôme, orthophoniste qui tente de lui faire retenir les mots lui rendent visite quotidiennement.
    Le besoin d’exprimer leur gratitude unit ces trois personnages. Sauvée de la déportation par un couple dont elle ne connait que les prénoms, Michka, éprouve le besoin de le retrouver et de les remercier avant que ces mots ne lui échappent.

    Les gratitudes, c’est aussi un roman touchant sur la vieillesse. La déchéance contre laquelle on lutte mais qui arrive inéluctablement.
    « vieillir c’est apprendre à perdre » est une des phrases marquantes du roman. En perdant son autonomie, Michka évolue dans un univers rétréci. Son quotidien est ponctué de « petites » siestes, de « petits » gouters, ou de « petites » ballades et elle doit apprendre la vie en communauté.
    Maintenant appelée EHPAD, la maison de retraite sonne plus comme un établissement qui coute qu’un foyer chaleureux et les cauchemars de Michka reflètent sa peur de peser ou de coûter à la société : « Vous devez montrer votre adhésion, votre implication, votre détermination » .
    Autrement dit, on existe dans la société parce qu’on parle, parce qu’on communique, on diffuse, on apporte ou on donne.

    Malgré la profondeur du propos, l’aphasie de Michka apporte une dose d’humour et de légèreté, surtout lorsque les mots qu’elle confond avec d’autres transforment les situations avec habileté et finesse.
    Car les mots sont au centre de l’œuvre. Les personnages sont peu détaillés, le décor est minimaliste et seuls les mots frappent le lecteur et impriment une douceur, une tension parfois, une empathie rare et une émotion profonde.

    Encore une fois et avec le cœur, je dis MERCI à Delphine de Vigan pour l’ensemble de son œuvre.

    « Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences.
    Et la peur de mourir.
    Cela fait partie de mon métier.
    Mais ce qui continue de m’étonner, ce qui me sidère même, ce qui encore aujourd’hui, après plus de dix ans de pratique, me coupe parfois littéralement le souffle, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas. »