"Ce qui m’intéresse, ce sont ces violences qu’on ne voit pas" Delphine de Vigan

lundi 26 mars 2018

Delphine de Vigan revient sur "Les Loyautés" (ed JC Lattès)

"Ce qui m’intéresse, ce sont ces violences qu’on ne voit pas" Delphine de Vigan

Vous adorez son roman, en témoigne la place du livre dans les meilleures ventes en librairies depuis sa sortie en janvier.

Pour lecteurs.com, Delphine de Vigan revient sur Les Loyautés (ed. JC Lattès), une histoire qui la ramène aux bouleversements de l’adolescence, telle qu’elle nous avait séduits dans No et moi.

 

- Ce nouveau roman s’intitule Les Loyautés. Il raconte l’histoire d’un adolescent qui peut à tout moment basculer dans la tragédie, à travers les points de vue de différents narrateurs. Comment ce personnage s’est-il imposé à vous ?

Je ne sais pas exactement. Les personnages naissent souvent de la succession de plusieurs intuitions, de plusieurs esquisses. Oui, Théo s’est imposé, comme c’est souvent le cas. Son âge, sa silhouette, son désarroi. Il est sans doute nourri d’un mélange de mes propres souvenirs d’adolescence, et d’une observation permanente des jeunes d’aujourd’hui, que je ne cesse de regarder et qui me fascinent.

 

- L’adolescence est une période qui vous a inspiré de très nombreux livres. Qu’y trouvez-vous qui vous inspire autant et votre regard sur ce moment de la vie a-t-il changé ?

J’y trouve une multiplicité de questions essentielles et fondamentales. J’y trouve une interrogation passionnante sur les adultes que nous sommes devenus ou en train de devenir. Quelle est la part de l’enfant que nous avons été ? Lui avons nous rendu justice, avons-nous enterré ses rêves ? Quelle est l’empreinte indélébile dont nous ne pouvons nous défaire. Est-il possible de l’apprivoiser ?

 

- Il y a dans Les Loyautés une alternance des modes narratifs. Vous ne placez pas le lecteur à même distance des adultes ou des adolescents. Quel effet souhaitiez-vous donner ?

Ce n’est pas une question d’effet mais plutôt de justesse, comme doit l’être une note de musique. Je ne cherche pas l’effet, je cherche à faire vivre des personnages de fiction, donner à croire, pour un moment, qu’ils existent. Autant il me semblait possible (et intéressant) de donner voix à ces deux femmes, Hélène et Cécile, d’inventer leurs langages, de les distinguer, autant il me semblait artificiel (ou réducteur) de faire parler les deux garçons. Le narrateur omniscient nous les raconte, l’un et l’autre, de l’intérieur. Mais la narration à la troisième personne permet aussi de nommer, de dire des choses, dont ils n’ont pas eux-mêmes conscience, qu’ils ne sauraient formuler.

 

- Théo, 13 ans, est coincé dans une garde alternée entre deux parents déficients. Quelles sont ses « loyautés » à lui ?

Elles sont au cœur de son existence. La plupart des enfants ont à l’égard de leur parent une loyauté première, originelle. Ils les protègent. Quand les parents se séparent, ces loyautés se divisent et parfois peuvent entrer en conflit. C’est très douloureux pour les enfants. Ils s’interdisent alors de dire, de faire, de prendre parti, au risque parfois de se mettre en danger. Théo vit une situation terrible dont il ne peut pas parler. Il est pris dans un conflit de loyauté qui lui a imposé le silence.

 

- Parlons de la relation entre Théo et son ami Mathis. L’amitié est-elle possible sans loyauté ? La loyauté signifie-t-elle l’assentiment absolu à ce que fait l’autre ?

Il est difficile de généraliser. Mais Mathis et Théo sont liés par un pacte de silence. Mathis est celui qui possède tous les éléments pour comprendre la situation de son ami. Il sait. Il a vu. Et il a perçu mieux que quiconque cette main que Hélène, leur professeur, tente de tendre à son ami. Il sait aussi, confusément, qu’elle est celle qui peut le sauver. Il a toutes les cartes entre les mains. Il est loyal envers son ami, il le protège, se tait, jusqu’au moment où ce n’est plus tenable.

 

- Quel sens donnez-vous pour vous-même à la loyauté ?

De la loyauté envers nous-mêmes (nos principes, nos convictions, nos engagements) découlent probablement toutes les autres. J’y accorde une importance certaine. La question de la loyauté revient souvent dans mes interrogations personnelles.

 

- Dans votre livre, la loyauté est principalement traitée de manière négative, dans le sens où vos personnages paient un prix très cher à cette forme de fidélité…

J’ai tenté de montrer la loyauté sous toutes ses formes. Celle qui nous porte, qui nous construit (c’est celle d’Hélène, et même si elle se trompe en partie, c’est cette loyauté vis à vis d’elle-même et de la promesse qu’elle s’est faite qui lui permet de modifier le destin), mais aussi les loyautés qui nous enferment, nous empêchent. Des loyautés parfois absurdes, périmées, ou inconscientes.

 

-Si le thème du livre est la loyauté, la tension entre différentes loyautés, semble en être le corollaire. Le roman peut ainsi être renversé et être lu par la clef de la violence. Violence du divorce, violence de l’alcool chez Théo, violence du déni de sa mère, de la déchéance de son père, violence du silence, violence aussi d’Hélène qui tutoie le harcèlement pour sauver un enfant, etc. Qu’en pensez-vous ?

Oui, tout à fait. Ce sont des thèmes qui reviennent souvent dans mon travail, je dois bien l’admettre (sourire). Ce qui m’intéresse, ce sont ces violences qu’on ne voit pas. Des violences insidieuses, silencieuses. Et d’une manière plus générale, ce qui nous gouverne, à notre insu. Quelles traces, quelles cicatrices, quelles empreintes ?

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