Les Raisins de la colère ou la tragédie de Steinbeck

mercredi 16 janvier 2019

"Jours de travail" Les journaux des Raisins de la colère 1938-1941 (Seghers). Trad Pierre Guglielmina

Les Raisins de la colère ou la tragédie de Steinbeck

« Ce ne sera pas un livre à succès » : John Steinbeck a beaucoup insisté pour limiter la sortie de son roman Les raisins de la colère à un petit tirage. Fausse humilité ? Ce troisième volet d’une trilogie engagée avec En un combat douteux, suivi par Des souris et des hommes, est pourtant un livre majeur pour lui, un roman qu’il sait être révolutionnaire, au point qu’il décide de tenir un journal pour en suivre l’élaboration : Jours de travail Les Journaux des Raisins de la colère vient pour la première fois d’être publié en France par Seghers, à l’occasion des 80 ans du roman qu’on fête cette année.

 

Mais Steinbeck, et on y reviendra, comprend le succès comme une imposture. Il vit l’accueil de Des souris et des hommes comme une tricherie et se met rapidement à l’œuvre de ce nouveau roman, comme pour s’éloigner du battage médiatique qui s’affole autour de lui. « J'ai tout fait pour irriter le lecteur, je ne veux pas qu'il soit satisfait », prévient-il avant la publication des Raisons de la colère. On peut dire que ça marche : le livre est interdit dans plusieurs villes de Californie, qualifié de roman communiste, l’auteur est vilipendé. Roman social et engagé, son histoire se déroule pendant la grande dépression qui a vu les ouvriers agricoles et les fermiers ruinés migrer vers la Californie.  Ce sera en 1940, l’année suivant la parution, que s’enclenchera le processus d’un immense succès et d’un Pulitzer pour le roman, avec la sortie du film éponyme de John Ford, gratifié aussi de deux oscars.

 

 

Les faiblesses d’un écrivain

Le journal commence en février 1938 : « il me semble nécessaire de consigner les choses sur le papier ». Steinbeck l’envisage comme « une tentative de cartographier les journées et les heures de travail effectives d’un roman ». Le lecteur est prévenu, Le Journal des Raisins de la colère n’est pas un traité de théorie littéraire. Il sent plutôt le cambouis, le travail, la nécessité. Et l’auteur se tiendra scrupuleusement et régulièrement à sa rédaction.

 

On découvre un Steinbeck inquiet, peu sûr de lui, s’exhortant à ralentir, laborieux, traquant les répétitions, s’accablant du travail à faire. Il se trouve ignorant, insuffisant. Pourtant, entre les lignes, on lit qu’il a le livre en tête de la première à la dernière scène, il connaît ses personnages et la trajectoire de son histoire sur 1600 pages. Pas mal pour un homme qui doute de lui. Sans cesse, le lecteur sentira le contraste entre ce qu’il dit du livre, ce qu’il montre de lui, avec le succès et l’envergure d’un écrivain que l’histoire, et un prix Nobel de littérature en 1962, ont consacré.

 

La vie, le roman et rien d’autre

Steinbeck écrira principalement son journal entre 1938 et 1939, même s’il ne l’achève qu’en 1941 après plusieurs mois d’interruption. Alors que la situation en Europe se tend, l’écrivain ne croit pas à la guerre qui bruit : « les Allemands sont des gens si gentils ». Il est sacrément déconnecté de son temps. En juillet 40, il parle de la guerre qui vient et que « nous avons acceptée ». Mais enchaîne aussi facilement avec l’achat d’un aspirateur pour la piscine. Peu d’anecdotes sortent en effet de son quotidien et de l’écriture : les visites d’amis, la vente de sa maison, son déménagement, sa femme. Le Journal des Raisins de la colère n’est pas une chronique de son temps.

 

Un écrivain tourmenté

« Le livre est devenu une hystérie publique et moi un domaine public », écrit-il fin 1939, au moment de la publication du roman. Il vit mal le succès et le bruit qui accompagnent la sortie de ses livres. Il craint de mourir, brûle ses correspondances pour ne pas les voir publiées après sa mort. Il n’écrit plus, se concentre sur son mal-être, son insatisfaction et ses problèmes de santé. Au fur et à mesure de l’écriture du journal, on voit l’auteur qui s’affermit, se rassure, prend confiance. Et l’on sait comme lui que toute cette construction s’écroulera encore et encore dès que le ou les romans seront publiés. Steinbeck vit l’écriture comme un Sisyphe qui inlassablement remet un roman à l’œuvre pour fuir l’image du romancier. Le Journal des Raisins de la colère raconte les dessous de l’écriture mais aussi la détresse, l’insécurité d’un écrivain qui se rassure en faisant, en construisant des livres. Et qui s’écroule quand la notoriété s’empare de lui. Plus que le roman en cours d’écriture, c’est bel et bien John Steinbeck, héros tragique prisonnier de sa gloire, le personnage principal de cet émouvant journal.

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