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Redoutablement drôle, finement réjouissant : "Le Répondeur" de Luc Blanvillain

jeudi 16 avril 2020

Un bijou de lecture qui jette aussi un regard passionnant sur la société du spectacle

Redoutablement drôle, finement réjouissant : "Le Répondeur" de Luc Blanvillain

Un talentueux imitateur amateur va manipuler la vie d’un homme célèbre à la demande de ce dernier : Le Répondeur (Quidam éditeur) est un roman drôle, un marivaudage réjouissant… et une passionnante lecture marxiste de la société du spectacle.

Baptiste a 27 ans, un talent certain pour l’imitation mais aucun réseau si ce n’est celui du théâtre associatif où il se produit. A l’issue d’un de ses spectacles, un écrivain célèbre lui propose un curieux marché : prendre en charge son téléphone portable pendant qu’il se consacre à ce qu’il considère déjà comme son livre majeur. Baptiste accepte, subjugué par la présence de cet auteur qu’il admire. Il part avec un téléphone et un annuaire circonstancié de ses contacts, l’aventure commence.

C’est une drôle d’histoire que d’endosser une personnalité qui n’est pas la sienne, mais plus encore quand on récupère, outre la voix, la responsabilité de la vie sociale de son sujet. Un sentiment de puissance que Baptiste va mettre au profit de son « boss » mais aussi d’intérêts romantiques, amoureux qu’il est de la fille de l’écrivain.

 La mécanique d’un roman redoutablement drôle, fin, est en place. Luc Blanvillain sait toujours où et comment emmener ses personnages, dans une chorégraphie plus qu’une construction, et une histoire où le style se taille la part belle. L’ironie, le sens des situations, une indulgence taquine pour son héros et un goût enjoué pour la parade amoureuse font de ce livre un vrai bijou de lecture.

 

Néanmoins, si l’on prend beaucoup de plaisir à suivre ces personnages forts, taillés dans la nuance, c’est sans doute aussi parce qu’ils évoluent sur la trame d’une analyse sociale désillusionnée. Luc Blanvillain a dû digérer Paul Valery, Maupassant et Balzac pour penser son livre. On préfère énoncer les influences ou clins d’œil à ses pairs écrivains, mais l’essayiste Marx n’est pas très loin non plus. Le Répondeur pourrait commencer par un « il était une fois un jeune homme qui, mimant une classe qui n’est pas la sienne, court la chance d’intégrer un monde qui n’est pas le sien non plus ». Le Chat botté et le marquis de Carabas sous le même chapeau.

 

Ici, ce n’est pas bourgeoisie d’argent versus saltimbanques, ou reproduction sociale des élites contre liberté des parcours créatifs : l’écrivain célèbre est un artiste qui a acquis son statut par la notoriété et la reconnaissance de son travail littéraire. Sa fille, parce qu’elle a du talent et qu’elle possède un nom et les bonnes fréquentations, parviendra à maintenir sa place dans un monde parisien « privilégié ». Baptiste, lui, se trouve face à un choix : jouer le jeu balzacien de l’arrivisme, ou préférer à la gloire le travail à sa mesure, qui ne trahit pas ses fréquentations de classe ?

L’analyse sociologique et romantique de Luc Blanvillain s’intéresse au millefeuille des classes intellectuelles, artistiques et médiatiques, promptes à défendre l’égalité et la fraternité, le métissage social et la haine du bourgeois dit de droite. Le Répondeur est la boîte de Petri d’une micro-société dont les codes n’ont sans doute pas beaucoup changé depuis le XIXe siècle, et qui entretient une reproduction sociale bien figée sous ses plafonds de verre, et à son corps défendant.

 

Un producteur de cinéma un peu avisé demanderait à Luc Blanvillain d’adapter ce livre pour l’écran. Le Répondeur est avant tout une œuvre littéraire où la langue est exquise, mais la vigueur de la construction, son entrain et les nombreux et savoureux dialogues en feraient une - enfin excellente - comédie dramatique à la française.

 

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