Interview Karine Tuil : "Le roman est le lieu du questionnement"

jeudi 24 novembre 2016

Rentrée littéraire Gallimard, "L'insouciance"

Interview Karine Tuil : "Le roman est le lieu du questionnement"

Karine Tuil, le roman que vous publiez est lucide, mais noir.  Aucun personnage ne sortira vraiment de la nasse de la violence. Comment faut il comprendre le titre, L’Insouciance ?

Tous les personnages du livre sont soumis à une épreuve personnelle : la guerre, le deuil, un chagrin d’amour, la perte d’un emploi. De cette épreuve, ils ne sortiront pas indemnes. Ils perdent une forme de légèreté, d’innocence… Ils ne seront plus jamais insouciants. J’aime choisir un titre en décalage avec le contenu du livre. Il y a forme de distance qui évoque l’ironie du destin.

 

- De quelles réflexions ou anecdotes êtes-vous partie pour trouver le départ de ce roman ?

A l’été 2008, plusieurs soldats français sont morts dans une embuscade tendue par les talibans dans la vallée d’Uzbin. C’est un événement qui m’a beaucoup marquée. Les Français étaient en vacances et en Afghanistan, au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste, des jeunes de 20 ans mourraient au front. Mais ce livre est né aussi de mes questionnements personnels : Comment peut-on se réaliser dans une société viciée par les querelles identitaires ? Est-il possible de se reconstruire après une épreuve dans un monde où chacun se sent chaque jour plus vulnérable ?

 

- Le roman évolue dans une radicalité romanesque constamment remise en question par la nécessaire subtilité des questionnements. Dans cette tension très fine et ambitieuse, la construction devait être sans faille pour atteindre l’équilibre qui permet au texte de déployer sa puissance. A quels obstacles vous êtes vous heurtée pendant l’écriture ?

Le doute fait partie de l’activité d’écrivain. L’écriture est une forme d’artisanat et notre mot est le matériau, rien d’autre… Il a d’abord été difficile de trouver une langue, une forme pour raconter ces différentes destinées puis de trouver des liens entre ces nombreux personnages principaux et secondaires. Dans ce roman, j'aborde successivement les points de vue des trois personnages principaux : Romain, Francois et Osman. J'ai ainsi voulu créer une sorte d'édifice très précis. Jusqu'à la langue. Au départ je voulais écrire un texte sur la souffrance morale et mentale d'un soldat. Ce sont des passages souvent nerveux, à l'écriture saccadée, de manière à percevoir une certaine brutalité. De la même façon, quand j’aborde les questions de racisme, j'ai voulu une langue rageuse, un style plus direct. Mais il y aussi un temps plus long, les phrases sont brèves, presque elliptiques : c'est le temps de l'épreuve et du deuil. Le corps a du mal à se mouvoir et cette rigidité se perçoit jusque dans la langue.

 

- Ici, votre homme d’affaires, François Vely, se sent parfaitement disjoint de la judéité de son grand père parce que sa famille a choisi le catholicisme après guerre. Selon vous, de quoi est faite l’identité, et n’est ce pas avant tout une question « sentimentale » ? 

L’identité est une affaire personnelle mais la société tend aujourd’hui à vous assigner à résidence, à vous enfermer dans une identité que vous revendiquez ou non. Comment échapper au carcan identitaire ? Comment se réinventer, trouver sa place quand tout vous renvoie à vos origines ? François Vely n’est pas juif, il n’a pas été élevé en tant que tel, il est attaché au catholicisme de sa mère et le voilà victime d’antisémitisme, le voilà ramené à la judéité de son père au moment où son propre fils, Thibault opère un revirement religieux surprenant. Son fils, lui, veut devenir juif.

 

- Les aspects balzaciens de votre œuvre se déploient plus que jamais dans ce roman, où l’identité, le mensonge, le pouvoir, la violence et même l’amour, font germer des questionnements plus profondément philosophiques. Quels sont les personnages pour lesquels vous avez le plus de tendresse ?

Romain Roller, sans doute, ce lieutenant de l’armée française qui revient dévasté d’Afghanistan. A travers ce personnage, c’est la question de notre rapport à la mort qui est dévoilée. Personne n’est pas préparé à une rencontre avec la mort.

 

- Il semble qu’on puisse tracer une ligne de cohérence forte entre vos romans, ne serait ce que par la question de l’identité qui trame vos romans. Qu’est ce qui vous met à l’œuvre d’un livre ?

Je ne sais pas. L’écriture est un processus mystérieux. Tout commence par la langue, le rythme, un souffle. Quelques pages… Une thématique qui se dessine. Et puis, parfois, un sujet, une enquête, une réflexion, une rencontre sont les points de départ d’un livre.

 

- Ecrire sur la violence de l’époque vous permet-il de la comprendre, de la mettre à distance est-ce une sidération, une catharsis ?

L’un de mes personnages, Marion Decker dit : « j’écris pour comprendre ». Cette phrase, j’aurais pu la prononcer. Le roman est le lieu du questionnement. James Baldwin disait : « C’est là la seule préoccupation de l’artiste : recréer, à partir du désordre de la vie, cet ordre qui est l’art. »

 

- Pourriez-vous aujourd’hui écrire une comédie, un roman réellement insouciant ?

« Interdit » et « Quand j’étais drôle » avaient deux trames burlesques. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est d’explorer le réel. Force est de constater qu’il est sombre… Mais je crois qu’il y a, dans mes livres, malgré tout, une prééminence de la vie, du désir de vivre.  

 

- Dès votre premier roman publié, Pour le pire en 2000, vous figurez sur les listes de Prix du public, et c’est avec votre deuxième roman, Interdit, que vous entamez votre idylle avec les listes des Prix de novembre, Goncourt en tête. Vous venez de recevoir le Prix Landerneau des lecteurs, un prix très prescripteur. Ces récompenses ou ces marques d’intérêt de la profession et des lecteurs sont-elles des jalons qui vous permettent de sanctionner votre parcours d’écrivain ? 

Les prix littéraires consacrent le travail d’un auteur. Ils lui assurent une forme de reconnaissance. Je suis très heureuse d’avoir reçu le prix Landerneau des lecteurs. Mais la littérature n’est pas une compétition. Chaque écrivain a son univers, sa singularité.

 

Retrouvez la chronique de "L'insouciance" ici

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