"Une famille" de Pascale Kramer, le terrible et tragique anti-Tanguy

vendredi 18 mai 2018

Au coeur des douleurs intimes vécues en famille...

"Une famille" de Pascale Kramer, le terrible et tragique anti-Tanguy

On aime les livres de Pascale Kramer qui font des liens, de la maternité, de l’impuissance et de la responsabilité, le cœur d’une œuvre récompensée l’année dernière par le Grand Prix suisse de littérature.

Son nouveau roman, Une famille (Flammarion), est le creuset d’un questionnement porté au fond de l’indicible quand une famille est désorientée par la dérive de l’un de ses membres. Si l’alcool est la cause de la tragédie ici, Pascale Kramer entraîne à vivre, le temps d’un livre, la bombe à fragmentation silencieuse que sont les douleurs intimes vécues en famille.

 

Il était une fois une famille comme toutes les autres en France, une famille bourgeoise, un peu recomposée : Danielle a eu Romain d’un autre lit avant de rencontrer Olivier, il y a 34 ans. Aujourd’hui, ils attendent l’accouchement de Lou, l’aînée de leurs filles, âgée de 28 ans. Dans la famille il y a donc Danielle et Olivier, sexagénaires, et puis dans l’ordre Romain, 38 ans, Edouard, Lou et Mathilde, 22 ans. Olivier est en retraite, Danielle a un peu de mal à partir le matin à son cabinet de kinésithérapie en laissant son mari en chaussons. Edouard se demande si sa vie de couple, lisse et idéale comme une image, ne le fait pas passer à côté d’une vie plus sensible, Lou et son mari traversent un gros orage conjugal au moment où leur petite Jeanne vient au monde. Mathilde débarque de Barcelone où elle est partie s’inventer un avenir ; Romain réapparaît après huit ans de silence, et ce ne sont pas de bonnes nouvelles.

 

Ce n’est pas tout à fait cela : si Romain réapparaît, ce n’est pas  comme personnage mais comme sujet de conversation. Romain est dans cette famille le perpétuel et immense sujet de conversation. Il n’est pas vraiment là parce qu’il n’est pas présent à la vie : Romain est un homme qui depuis près de 25 ans se suicide méthodiquement à l’alcool.   

 

Dans ce roman, on a dépassé la question de la culpabilité, la famille est déjà bien amortie. Se distingue plutôt la difficulté du lien, et particulièrement dans la fratrie. Comme si le problème d’alcool de Romain avait inscrit chacun dans un rôle qui le contraint davantage. Lou a ainsi voulu être une consolation pour ses parents, Edouard a créé une famille solide avec une femme qui reste loin des émotions, Mathilde voyage, sa liberté est peut être ce qui permet à la famille de tenir debout. Pascale Kramer écrit pour comprendre ce qui se passe dans la tête des gens, et choisit l’intime pour raconter la société. A aucun moment, elle ne donne les clefs du mal-être de Romain. Il n’est pas question, dans Une famille, de donner des explications, de niveler l’histoire par une maîtrise absolue du sujet. Ce serait trop rassurant, trop loin de la vie.

 

Le corps du roman n’est pas la question de savoir pourquoi Romain va mal, mais comment une famille peut faire face au sentiment d’impuissance quand des années de tentatives de sauvetage et de solidarité ont échoué. Comme si l’espoir de ses proches était un fardeau supplémentaire pour celui qui sombre, inlassablement. Dans Une famille, un beau et terrible roman, l’auteur accepte l’idée qu’il existe une vraie incapacité à vivre qui ne s’explique pas et ne se guérit pas. Le lecteur a le temps du roman pour accepter cette idée qui est l’une des plus douloureuses du monde. Il fallait le talent inouï de Pascale Kramer pour toucher aussi juste et aussi profondément le cœur d’un sujet aussi délicat.

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