Prix Orange du Livre Afrique 2019 : revue en détail des six romans finalistes

mercredi 17 avril 2019

Des auteurs venus du Cameroun, de la Côte d'Ivoire, du Maroc, du Sénégal et de la Tunisie

Prix Orange du Livre Afrique 2019 : revue en détail des six romans finalistes

Djaïli Amadou Amal, Salima Louafa, Yamen Manai, Khailil Diallo, Youssous Amine Elalamy et Pierre Kouassi Kangannou : ils sont les finalistes du tout premier Prix Orange du Livre Afrique.

Ils étaient présentés sur la scène Agora lors de la dernière édition de « Livre Paris », mi- mars dernier, et ont ainsi pu parler de leurs livres.

Ils ont aussi pu dire, crier, rire, partager, l’ensemble de ce qui les habite, car voilà : dans la majeure partie des cas et des pays, il est très dur pour un livre paru en Afrique de parvenir jusqu’au lecteur hexagonal. En cause : la chaine de distribution, le prix unique (ou pas), le coût d’impression et d’acheminement, etc.

C’est aussi pour soutenir cette création littéraire venue d’Afrique qu’a été initié ce Prix Orange du Livre Afrique.

Avant que ne soit révélé le nom du lauréat, voici une présentation des six romans finalistes.

 

L’Amas ardent : fable politique

Comme ses deux précédents romans, le nouveau livre du tunisien Yamen Manai, paru en 2017, invite le lecteur à un conte de réflexion sur le monde actuel. Voici Don, qui mène une vie d’ascète sur une colline fleurie, près d’un village qui semble lui-même avoir été oublié. Notre homme est apiculteur, et se consacre à ses ruches. Jusqu’au jour où celles-ci sont attaquées, coupées en deux par milliers, et les ruches saccagées. Un évènement étrange, soudain, qui trouve un écho dans une autre bizarrerie : « Le Beau », le chef de la nation, s’est enfui ! Il faut organiser de nouvelles élections, et la campagne électorale fait surgir des caravanes de candidats dans cette région reculée. L’une d’entre elles avance avec des hommes barbus affublés de « tuniques comme les bédouins de l’Arabie moyenâgeuse » : le parti de Dieu.

Comme dans les contes, le pays n’est pas nommé, et les personnages sont désignés par un surnom. Mais on aura compris le parallèle entre l’attaque que subissent les ruches et l’intrusion dans le village. Combat contre l’obscurantisme religieux ou financier, défense farouche de la liberté, primauté du collectif sur l’individualisme : il n’y a aucune thèse ici. Le lyrisme et la puissance de la fable font sens. Et littérature.

L’Amas ardent, Elyzad

 

 

La Rue 171 : la caisse de résonance  

« Je Suis La Rue / Je suis La Rue-Voit-Tout / Je suis La Rue-Entend-Tout / Je suis La Rue Sait-Tout / Je suis La Rue-Témoin / Je suis La Rue-Militante / Je suis La Rue-Rebelle / Je suis La Rue-Plaisir / Je suis La Rue-Grognon…. » : c’est une rue, mais c’est aussi une voix. Car c’est un tout, et telle est précisément la raison pour laquelle elle va nous en raconter beaucoup. Le détail devient plus cocasse quand on sait que l’auteur de ce premier roman, l’ivoirien Pierre Kouassi Kangannou, est également préfet – une mission qui réclame autorité, incarnation et écoute -.

« Je ne vais rien vous cacher de mes ambitions, je rêve de grandir, je rêve de devenir une grande rue, je rêve de devenir, un jour, une avenue, et pourquoi pas un boulevard ! », crâne-t-elle, et en attendant elle racontera ici ce qu’elle a vu : des « garçons à louer », des histoires de maisons ou de quartier, des destins qui fuient les dictatures voisines, des discussions par lesquelles cette voix (et par là-même celle de l’auteur) interpelle sur la relation à la chose publique, à l’environnement, au changements de comportement. Pour dynamiser le tout, les formes d’écriture varient en fiction des chapitres (et de leurs sujets) : syncopé ici, oralisant par-là, tantôt chatoyante tantôt radicale. Toujours savoureuse.

La Rue 171, Eburnie

 

 

Chairs d’argile : le tourbillon  

Premier roman lui aussi, Chairs d’argile est signé par la marocaine Salima Louafa. Mais il parle des deux rives de la Méditerranée. Et surtout, de deux êtres : Quentin et Alice, dont le couple bat de l’aile, et quittant Paris pour se reconstruire au Maroc. Les premiers pas sont prometteurs, à tel point qu’Alice est enceinte. Mais les vieux démons rôdent toujours, et les mauvaises rencontres arrivent, menant l’époux en doute de sa propre envie de paternité. La première échographie révèle un drame, et Quentin ne sera plus le seul à laisser libre cours à ses penchants obscurs.

Salima Louafa desserre sa focale du seul couple initial, présentant Maria, la gynécologue, et son mari scientifique au secret abject. Quant à Alice, elle se met en tête de recueillir une petite fille. Roman de couple en crise initialement, Chairs d’argile devient une composition psychologique et intimiste où les tiroirs sont à multiples fonds. Plus aucun des protagonistes ne s’encombre de compassion, ni de sentiments. Sauf l’un d’eux, que nous vous laissons découvrir…

Chairs d’argile, Afrique Orient

 

Même pas mort : inventer et habiter la vie

Auteur d’une bonne douzaine d’ouvrages en vingt ans, le marocain Youssouf Amine Elalamy a souvent varié les formes : social, caustique, hilarant ou encore, comme ici, intime et mémoriel. Même pas mort est un titre qui dit beaucoup sur l’âme de fond du livre : plus encore que d’un hommage au père, il s’agit de raconter les souvenirs, les liens, pour faire de la mémoire une matière vive. C’est un livre à la lisière du « memoir » à l’anglo-saxonne et du roman, dressé en 113 pages et dix chapitres qu’Elalamy présente, au beau milieu du texte, comme « sa vraie vengeance et son unique revanche sur la mort ».

Tout commence par une photo de classe de 1956 publiée sur le blog du lycée Mangin de Marrakech, dans laquelle figure le père. Partant de cette image, l’auteur eut alors envie de quêter ou d’inventer une vie à ses camarades de classe, qui passent du mutisme et du papier glacé noir & blanc à l’étincelle de la vie. Prenant parfois part à ces destins qu’il invente, Elalamy se rapproche du (fantôme) du père, de qui il habite d’un coup la vie… Profondément émouvant.

Même pas mort, Eds le Fennec

 

 

Munyal, les larmes de la patience : transpercer la souffrance

Ce troisième roman de la camerounaise Djaïli Amadou Amal est un livre que l’auteur elle-même revendique comme un cri, pour énoncer le sort de la plupart des femmes peules. Elles sont trois, ici, ces femmes dont nous sont racontées les histoires.

Il y a tout d’abord Hindou, promise de force à son propre cousin, alcoolique, drogué et coureur de jupons qui frappe son épouse. Laquelle, en pleurant, entend comme une voix lui disant « Munyal, Munyal ». Puis il y a Rama, la demi-sœur d’Hindou, qui pour sa part était mariée à l’homme qu’elle aime avant que son père ne la promette à un oncle. Pour elle, les mêmes pleurs, et les mêmes voix… Enfin, Safira, autre épouse de l’oncle cité plus haut, et qui va devoir apprendre la polygamie. Même pleurs, même « Munyal », dont on a alors appris de quelle forme de patience elle était le nom. De ces femmes dépossédées de leur sort et donc d’elles-mêmes naît un roman qui privilégie la simplicité et l’émotion, afin de mieux écrire et transpercer le tragique de leurs souffrances.

Munyal, les larmes de la patience, éditions Proximité

 

A l’orée du trépas : myriades et formation

Ce premier roman est une sorte de… roman à plusieurs têtes, signé par le sénégalais Khalil Diallo.

Histoire d’amour, d’exil, de peines, de lutte contre l’obscurantisme, et enfin de formation. En adoptant une forme chronologique éclatée, l’auteur propose de parcourir la vie et le parcours du jeune Ismaïla, orphelin de mère dès ses onze ans, renié par son père peu après, livré à lui-même pour toujours. Quelques années (passées à Dakar) après, il revient au pays natal, pour enterrer son père. Ce sont les mois de mélancolie, durant lesquels il va aussi connaître l’amour. Mais celui-ci est brutalement stoppé par une armée d’islamistes. Contre lesquels s’engage alors Ismaïla. Devenant lui-même semeur de morts.

Roman à plusieurs bascules, A l’orée du trépas reste classique dans son écriture. Sa structure offre une myriade de perspectives et d’interprétations, pour une salutaire mise en fiction d’un thème aussi tragique que brûlant.

A l’orée du trépas, L’Harmattan

 

Hubert Artus

 

Les livres sont disponibles à la vente via le site Africavivre.

 

 

 

Les 6 finalistes en compagnie de Mme Christine Albanel,

Présidente Déléguée de la Fondation Orange

et de M. Franck Riester, Ministre de la Culture

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