"Le Train d’Erlingen" de Boulem Sansal "Compliqué, exigeant mais un éclairage précis sur notre époque'

mardi 02 octobre 2018

"Longue vie aux visionnaires car nul comme eux ne parlent aussi bien du présent"

"Le Train d’Erlingen" de Boulem Sansal "Compliqué, exigeant mais un éclairage précis sur notre époque'

Il a fallu que l’Interallié épingle Le Train d’Erlingen sur sa première liste, pour que l’on s’intéresse d’un peu plus près au nouveau roman de Boualem Sansal, qui avait tant impressionné il y a deux ans avec son 2084 ; la fin du monde (Gallimard). Les explorateurs de la rentrée 2018 l’avaient lus et Jean François SIMMARANO en offre ici une lecture magnifique.

 

Boualem Sansal ne nous cache rien. En exergue de la première partie de son roman il écrit « Toi qui entre dans ce livre, abandonne tout espoir de distinguer la fantasmagorie de la réalité. »  En cela il assume d’entrée de jeu la référence voire la filiation à Franz Kafka qui sera cité et invoqué tout au long du roman. Mais que nous dit le roman en question ?

Une mère écrit à sa fille. Depuis une Allemagne sortie directement du « Château », elle décrit une situation pré-apocalyptique, totalement indicible, avec un cynisme brillant et développe une analyse pertinente de la mondialisation, de la loi du marché et de la métamorphose généralisée de l’humain dans la peur. Envoyé par l’Etat, un train doit venir évacuer une partie de la population d’Erlinguen, ville imaginaire bientôt en proie aux ténèbres promises par un envahisseur fantôme. L’ensemble est  ponctué non sans humour de références répétées au big-boss de la philosophie opposant nature et civilisation, le bien nommé Henry David Thoreau.

Jusque-là tout va bien, si l’on s’est bien attaché. Sauf qu’une page de garde nous a d’ores et déjà informés qu’en fait  c’est une autre mère qui écrit à sa fille par le biais de ce récit épistolaire de science-fiction. Habile mise en abîme de la construction. Plus qu’une narration au carré, c’est un récit à niveaux dans lequel nous engage l’écrivain Algérien en y inscrivant son discours pertinent sur l’endoctrinement qui avait fait le succès de 2084. Très finement, dans cette nouvelle fiction il renverse le temps et l’espace afin de donner voix à ses contemporains. Le 13 novembre s’invite dans un échange de rôle entre mère et fille puisque c’est cette dernière qui va prendre le relais du récit. A partir de là, Sansal règle ses comptes, autant avec les islamistes qu’avec les tièdes, ainsi qu’avec Dieu dans toutes ses composantes. Virtuose, il conclut son tour de table littéraire avec Dino Buzzati et son Le désert des Tartares qui vient tout naturellement s’insérer dans la démarche. Les maîtres convoqués ont répondu présents et balisé la piste.

Compliqué certes (Mathias Enard l’avait été avec Zone qui n’en était pas moins un livre génial), exigeant certainement (Ce ne sera pas le roman le plus lu de la rentrée littéraire) mais soyons persuadés que ce livre demeurera un éclairage précis sur notre époque, sur les ravages d’un système économique cupidissime qui engendre les métamorphoses, les monstres. Le tout vu de l’intérieur, c’est-à-dire de la réalité de la rue (Sansal doit d’ores et déjà faire l’objet d’une fatwa) et non pas de la fenêtre d’une chambre d’hôtel de luxe à St Paul de Vence. Longue vie aux visionnaires car nul comme eux ne parlent aussi bien du présent.

 

© Jean François SIMMARANO

 

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