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Les enfants endormis

Couverture du livre « Les enfants endormis » de Anthony Passeron aux éditions Globe
  • Date de parution :
  • Editeur : Globe
  • EAN : 9782383611202
  • Série : (-)
  • Support : Papier
Résumé:

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé grandissant apparu entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux... Voir plus

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé grandissant apparu entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux histoires : celle de l'apparition du sida dans une famille de l'arrière-pays niçois - la sienne - et celle de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
Dans la lignée d'Annie Ernaux ou de Didier Éribon, Anthony Passeron mêle enquête sociologique et histoire intime. Dans ce roman de filiation, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et le malade considéré comme un paria.

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Avis (11)

  • Le livre s’ouvre avec l’évocation d’un voyage qu’a fait le père de l’auteur à Amsterdam, son voyage le plus lointain, pour aller y chercher son frère Désiré et le ramener dans leur village de l’arrière-pays niçois. « Ce gros con de Désiré ! »
    Celui dont le nom évoque tant de chagrins.
    Dans la...
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    Le livre s’ouvre avec l’évocation d’un voyage qu’a fait le père de l’auteur à Amsterdam, son voyage le plus lointain, pour aller y chercher son frère Désiré et le ramener dans leur village de l’arrière-pays niçois. « Ce gros con de Désiré ! »
    Celui dont le nom évoque tant de chagrins.
    Dans la famille, Désiré est le fils aîné d’Emile et de Louise, qui tiennent la boucherie du village. Ce sont des travailleurs acharnés, et Louise est attachée à la réputation des siens, elle qui, venant du Piémont, a connu les humiliations réservées aux immigrés.
    Désiré (est-il le fils préféré ?) sera interne au lycée à Nice, obtenant son baccalauréat, et décrochant un emploi chez le notaire du village, la consécration. Jacques, le cadet, travaillera avec ses parents dans la boucherie familiale.
    Un tableau idyllique. Sauf que.
    Sauf qu’après avoir arrosé la jeunesse citadine du littoral, les dealers trouvent en celle des vallées un nouveau débouché. Et les jeunes s’ennuient, dans leurs villages. Ils ne veulent pas vivre comme leurs parents, ils sont en quête d’autre chose, de quelque chose de plus excitant. Ce sera l’héroïne. Et les seringues qu’on s’échange. Nous sommes dans les années 80.

    Parallèlement au drame que va vivre sa famille, Anthony Passeron nous raconte l’histoire de la lutte contre le sida.
    Les premières observations perplexes des médecins face à des patients jeunes et apparemment en bonne santé, soudainement touchés par des formes particulières de pneumonies ou de cancers de la peau. L’hypothèse émise que cette maladie nouvelle serait due à un virus. Les recherches, longues et erratiques, pour identifier ce virus et son mode de fonctionnement. Les multiples tentatives pour aboutir à un traitement, entre espoirs et déceptions, controverses et débats.

    Car c’est bien le sida, qui va se fracasser contre Désiré, sa femme et sa fille. Contre Louise et Emile, et contre tous les autres. Qui va l’éprouver, malgré le déni, malgré la lutte.
    Et, le temps d’une lecture, nous faisons nous aussi partie de cette famille. Anthony Passeron a réussi ce qui est le plus beau en littérature : faire sortir le lecteur de lui-même.

    Les enfants endormis est un livre dur, bien-sûr. Mais c’est aussi, et surtout, un des plus beaux que j’aie lus en cette rentrée.

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  • Un récit doublement réussi, car il raconte la survenue dans les années 1980 d’une maladie nouvelle, le SIDA d’une façon intime, au cœur d’une famille et les différentes étapes de sa découverte de façon claire et compréhensible.
    L’alternance des chapitres sur l’évolution de la maladie dans le...
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    Un récit doublement réussi, car il raconte la survenue dans les années 1980 d’une maladie nouvelle, le SIDA d’une façon intime, au cœur d’une famille et les différentes étapes de sa découverte de façon claire et compréhensible.
    L’alternance des chapitres sur l’évolution de la maladie dans le monde et au sein de la famille permet de mesurer la surprise et la détresse des personnes contaminées et de leur entourage. Les aspects scientifiques sont évoqués avec un réel souci pédagogique et les aspects sociologiques au travers de l’expérience familiale avec tact, empathie, et solidarité des personnages. Une belle réussite.

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  • Cela commence par les confidences laconiques d’un père taiseux, dont la colère rentrée se manifeste dans des propos aussi brefs que rageurs. S’il s’était déplacé jusqu’à Amsterdam, c’ était « pour aller chercher ce gros con de Désiré ». On apprendra peu à peu ce qui se cache derrière les paroles...
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    Cela commence par les confidences laconiques d’un père taiseux, dont la colère rentrée se manifeste dans des propos aussi brefs que rageurs. S’il s’était déplacé jusqu’à Amsterdam, c’ était « pour aller chercher ce gros con de Désiré ». On apprendra peu à peu ce qui se cache derrière les paroles sibyllines.

    Dans l’arrière-pays niçois, dans les années 80, la tradition prime sur l’aventure. La vie de labeur des ancêtres semble bien se transmettre sans déroger aux habitudes. Mais si le père du narrateur endosse le costume familial et fait carrière dans la boucherie paternelle, Désiré, l’oncle, semble promis à un avenir plus facile, par le biais d’études plus approfondies que son frère. Avec le bac, il décroche un poste dans une étude notariale. La famille est comblée. Jusqu’à ce que brutalement il plaque tout pour se rendre à Amsterdam. Le début d’une descente aux enfers, et d’une lutte vaine contre l’addiction.

    Les chapitres consacrés à l’histoire familiale altèrent avec une autre chronique : nous sommes au début des années 80, une mystérieuse maladie se répand rapidement dans des groupes de patients chez qui on retrouve des pratiques communes, l’homosexualité et l’injection de drogues, avec pour effet de les stigmatiser, et de retarder ainsi les travaux qui commencent à s’y intéresser.

    C’est passionnant. Par la qualité de la narration et l’art de la formule en ce qui concerne l’histoire personnelle de Désiré et de sa famille, mais aussi par la façon simple et pourtant bien documentée des années sida. Tout y es : les balbutiements de la recherche, limitée dans ses moyens, en raison du peu d’intérêt suscité par le sujet, de la part d’équipes qui n’y croient pas (quelques décennies plus tard, on aura, dans des circonstances proches, aussi nié l’évidence), la concurrence délétère dans la course à la découverte, les espoirs enfin.

    Les deux niveaux de narration s’accordent à merveille et renforce l’intérêt du lecteur. Le drame vécu aux fins fonds de l’arrière pays niçois se projette en miroir sur une affaire qui concerne la planète entière.

    Une très belle découverte de cette rentrée

    273 pages Globe 25 Août 2022

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  • « Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu'on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d'abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs...
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    « Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu'on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d'abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s'est rendu compte que cela n'avait rien à voir avec l'herbe ou l'alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d'eau froide ne suffisaient plus. On se mettait à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

    Un de ces enfants endormis, c'est Désiré, l'oncle de l'auteur, héroïnomane mort du sida en 1987, contaminé après un partage de seringue. Anthony Passeron n'en garde qu'un souvenir sepia très lointain que réactivent quelques bobines en Super 8. Une tragédie dont la famille s'est difficilement relevée. Son récit est une enquête familiale qui tente de rembobiner le fil d'une vie brisée presque occultée par l'omerta d'un clan soucieux de préserver respectabilité et notabilité dans une petite-ville de l'arrière-pays niçois. La vérité a été confisquée, entre déni et ignorance, Désiré étant officiellement décédé d'une embolie pulmonaire.

    « Ce livre est l'ultime tentative que quelque chose subsiste. Il mêle des souvenirs, des confessions incomplètes et des reconstitutions documentées. Il est le fruit de leur silence. J'ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d'autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comment poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m'ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu'à ce que je prenne conscience qu'écrire, c'était la seule solution pour que l'histoire de mon oncle, l'histoire de ma famille, ne disparaissent avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s'était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux. Et les aider à se défaire de la peine, à sortir de la solitude dans laquelle le chagrin et la honte les avaient plongés. »

    Pour inscrire l'histoire de Désiré dans le chaos du monde des années 1980, Anthony Passeron fait le choix pertinent d'une construction narrative alternant chapitres familiaux au plus près de l'intime et chapitres récapitulant l'histoire de lutte contre le sida. Ces derniers sont absolument passionnants, clairs, instructifs, relatant comme une course contre la montre la découverte du virus par les professeurs Montagnier, Barré-Sinoussi, Brun-Vézinet et Rozenbaum ( entre autres ), la bataille des brevets pour les traitements AZT puis bithérapie puis trithérapie entre laboratoires français et américains, relatant parfaitement les espoirs déçus et les petites victoires.

    Les chapitres familiaux incarnent L Histoire avec un ton remarquablement juste, infusé d'un souffle pudique qui laisse à affleurer une émotion bouleversante sans spectaculaire clignotant ni pathos voyeuriste. Les mots de l'auteur font ressentir de façon très sensible tous les chamboulements entraînés par le sida, maladie tabou, emprisonnée dans une vision morale, accolée à la notion d'un péché pour avoir eu des relations homosexuelles, s'être drogué par intraveineuse ou avoir une sexualité trop libre. Il y a des malades plus « coupables » que d'autres, et ceux du sida, même dans les hôpitaux où ils étaient soignés en fin de vie suscitaient le dégoût et peu de compassion, mis à l'écart.

    Même schéma dans les familles où la honte a tout submergé. le personnage de la mère de Désiré, Louise ( la grand-mère de l'auteur donc ) est très intéressant : elle pique des colères folles lorsqu'on lui dit que son fils est héroïnomane et séropositif, elle qui a si durement acquis une notabilité en épousant un fils de boucher, elle l'étrangère, l'Italienne qui a fui le fascisme et a été stigmatisée par la pauvreté et la xénophobie. Jamais l'auteur ne juge sa famille usée par le silence et le déni, toujours il enveloppe son récit d'empathie et d'humanité.

    Un superbe roman, important, qui offre une sépulture de mots à la fois digne et puissante à tous les Désirés du monde. On le quitte difficilement, terriblement émus.

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  • Quel titre, quelle claque, implacable, l’auteur déshabille le virus point par point en parallèle la vie des siens avorte l’agonie lente.
    Grande documentation, grande maîtrise instructif et précis sans être trop dense l’alternance autour de la famille avec la recherche autour du virus en cadence...
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    Quel titre, quelle claque, implacable, l’auteur déshabille le virus point par point en parallèle la vie des siens avorte l’agonie lente.
    Grande documentation, grande maîtrise instructif et précis sans être trop dense l’alternance autour de la famille avec la recherche autour du virus en cadence parfaite pour soutenir l'attention.
    Je me suis toujours intéressée au sujet mais je ne savais pas autant pas comme ça pas l’intime mêlé politique. La honte et la science à contre-courant des années pour que le monde bouge
    des années de mortalité et de désespoir pour les patients, leurs proches.
    Les enfants endormis s’effacent à mesure que les préservatifs s’oublient.
    Rappelons la lutte longue le risque grand et les corps dépossédés lorsque le sang lambeau vie.
    Grand Grand Grand.

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  • Rentrée Littéraire 2022. Premier roman. Coup de coeur

    Anthony Passeron est niçois. Il y est né au début des années 1980. Il enseigne les lettres et l’histoire-géographie dans un lycée professionnel.

    Dans ce roman, il fait revivre l’histoire de son oncle paternel, Désiré, qui est décédé...
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    Rentrée Littéraire 2022. Premier roman. Coup de coeur

    Anthony Passeron est niçois. Il y est né au début des années 1980. Il enseigne les lettres et l’histoire-géographie dans un lycée professionnel.

    Dans ce roman, il fait revivre l’histoire de son oncle paternel, Désiré, qui est décédé alors qu’il était encore un jeune enfant.

    Son entourage familial ne parle pas du frère de son père. C’est en apprenant un jour que ce dernier était allé le rechercher à Amsterdam, qu’il a commencé à se poser des questions.

    L’auteur va alors découvrir que Désiré souffrait d’addiction à l’héroïne ; qu’en partageant les seringues avec d’autres toxicomanes, il avait été infecté par le virus du Sida. Maladie dont on ne parlait pas encore car on était alors au début de l’épidémie.

    Anthony Passeron raconte au fil des chapitres l’histoire tragique qui a frappé sa famille et les recherches médicales relatives au VIH.

    C’est presque un documentaire qu’il déroule sous nos yeux de lecteur. Un documentaire très réussi où l’on apprend comment la » French Connection » à la fin des années 1970 écoulait une partie de ses stocks de stupéfiants dans les vallées enclavées autour de Nice et comment de nombreux jeunes de ces villages ont sombré dans la drogue.

    Les chapitres consacrés aux chercheurs pour tenter d’identifier cette maladie et d’en enrayer la propagation sont passionnants.

    Ceux consacrés à l’histoire de sa famille sont émouvants : la honte, le déni puis le chagrin de la perte.

    Un grand livre que je remercie les Editions Globe et Cultura de m’avoir permis de découvrir.

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  • Si l’on en croit la biographie d'Anthony Passeron sur le site des éditions Globe, qui le publient, l’auteur est professeur de lettres et d’histoire-géographie : pas étonnant, alors qu’il se soit décidé à remonter le cours de l’histoire familiale, côté paternel, avec ce qui semblerait être une...
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    Si l’on en croit la biographie d'Anthony Passeron sur le site des éditions Globe, qui le publient, l’auteur est professeur de lettres et d’histoire-géographie : pas étonnant, alors qu’il se soit décidé à remonter le cours de l’histoire familiale, côté paternel, avec ce qui semblerait être une aisance naturelle pour nous lecteurs, mais à partir d’un travail de recherches, de mémoire et d’écriture, qu’on imagine terriblement difficile pour l’auteur comme pour ceux et celles dont il a interrogé les souvenirs et leur mémoire cadenassée : les secrets de familles sont généralement durs à déverrouiller, davantage encore, lorsque s’y attache la honte et la douleur.

    Anthony Passeron l’avoue, il a fallu un peu les forcer ces barrières d’un passé jamais cicatrisé pour aller la chercher, cette vérité. Il est de ces douleurs soigneusement étouffées sans être effacées, auxquelles personne n’a plus envie de se confronter. Et celle de l’histoire de la famille d’Anthony Passeron est particulièrement lourde et éprouvante pour les personnes qui la portent encore en elles. Un couple franco-italien, mal accepté, qui réussit à force d’heures passées auprès des carcasses découpées, quatre enfants, dont les deux garçons aînés, Désiré et Jacques, le père du narrateur, que tout oppose. L’̂aîné, Désiré, passe sa vie en vadrouille, à festoyer. Son cadet, Jacques, quant à lui, est le plus sérieux du duo fraternel, est celui qui vient en aide à la boucherie. Désiré, noceur infatigable, devient dépendant à tout ce qui peut le sortir d’une réalité trop morne et plate pour lui, en plein milieu de ces années quatre-vingts et des limites un peu trop étriquées du village de son enfance.

    À côté de sa famille, de cet oncle, que personne n’évoque plus guère, l’auteur évoque l’apparition du HIV en France et la façon dont les pouvoirs publics ont traité son apparition, dont la médecine a été pris au dépourvu par l’émergence de ce virus destructeur, qui anéantit en un éclair les défenses immunitaires des malades, sans qu’aucun remède ne puisse en venir à bout. C’est, ma foi, passionnant d’observer qu’il a fallu l’entêtement de quelques médecins français pour que la maladie soit prise au sérieux et que la recherche se penche sur son cas. D’autant qu’Anthony Passeron reste didactique, évitant l’écueil de nous perdre dans moult termes scientifiques nébuleux : je pense notamment aux explications relatives aux recherches qui ont aboutit à la mise au point de la trithérapie.

    La science et l’histoire personnelle finissent par se rejoindre à un certain point, puisque Désiré, toxicomane, finit par être contaminé par le virus : alors même qu’aux états-unis, les hommes jeunes, homosexuels pour la plupart, tombent les uns après les autres, ignorés, mis au ban et agonisant dans d’affreux dispensaires, dans un petit village du sud de la France, en plein milieu des années quatre-vingt. Dans ce même village, Désiré est entouré par sa famille, qui tentent par tous les moyens possibles de filtrer la honte de la maladie que tout à chacun leur renvoie, d’assumer les charges que cette maladie fait endurer, remontent le moral, soignent, assistent. On imagine que ce n’est pas évident pour l’auteur de recomposer les pires moments de l’histoire de ses grand-parents et parents, et qu’il a fallu digérer ces mois et années de souffrance physique et morale qui ont changé définitivement les gens. La colère sourde de son père, frère et fils, qui le ronge jusqu’à la rupture. L’acharnement de la grand-mère à prendre soin de son fils , l’impuissance du grand-père qui devait faire tourner la boutique malgré tout. Et le pire est encore à venir mais compte tenu du résumé qui ne dévoile qu’une partie des événements, je m’abstiendrai donc d’en parler.

    Transparaît cette forme d’injustice particulièrement odieuse sur le mauvais traitement réservé aux personnes séropositives, à son oncle, de façon personnelle, pour cette famille de commerçants qui se trouve au centre du village et de sa vie. Ne pas être touché, ressentir le dégoût et la peur dans les yeux de leurs interlocuteurs, c’est peut-être bien le premier pas vers une mort inéluctable à moyen terme, à l’époque où l’AZT n’avait pas encore été mise au point. Et même dans la mort, la discrimination y trouve encore sa place, ce n’est que récemment que l’embaument des défunts atteints du HIV a été autorisé. C’est un récit écrit en finesse, expurgé de tout sentiment de revanche, de colère ou de vengeance, c’est le petit-fils, le fils, le neveu, le cousin qui écrit, avec le recul dont des années. De même, point d’apitoiement emphatique, de tristesses sans fin, ses mots sont comme la réalité l’était : francs, nets, coupants, durs, poignants. Je n’ai pas refermé ce livre comme je l’ai ouvert, je garde quelque part une trace de cette famille décimée, de tous ceux qui se sont éteints, le corps lacéré par la maladie, la mémoire piétinée par l’opprobre public.

    Au-delà des drames familiaux en eux-mêmes, qui suscitent compassion, il y a toujours de ces morts qui surviennent trop tôt, j’ai été touchée par la sensibilité de l’auteur qui a su rendre un très bel hommage à Désiré son oncle, Brigitte, dont il a respectueusement respecté la mémoire en n’évoquant que le minimum la concernant, pour ne pas heurter sa famille, j’imagine, touchée par les mêmes tourments. Mais aussi ces grands-parents, qui y ont laissé leur santé, mais qui se sont comportés avec une dignité que peu de familles ont eu à l’égard des malades, à cette époque-là, et ses parents. Et puis, ces frères, l’auteur et son jumeau, qui ont fait comme ils ont pu, en marge de la maladie.

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  • https://leslivresdejoelle.blogspot.com/2022/08/les-enfants-endormis-danthony-passeron.html

    Début des années 80, arrière-pays niçois, une famille de commerçants respectables.

    Alors que le deuxième fils, père du narrateur, se conforme au modèle familial et assure la continuité du commerce,...
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    https://leslivresdejoelle.blogspot.com/2022/08/les-enfants-endormis-danthony-passeron.html

    Début des années 80, arrière-pays niçois, une famille de commerçants respectables.

    Alors que le deuxième fils, père du narrateur, se conforme au modèle familial et assure la continuité du commerce, Désiré, le fils aîné, le fils préféré, rêve d'une existence loin de la viande de la boucherie familiale, loin de la rigueur d'une famille dévouée au travail. Il s'ennuie au village et veut vivre une autre vie que celle de ses parents. Désiré fait des études et travaille dans un bureau respecté mais, insouciant, le jeune homme dévore la vie et plonge dans la drogue suite à un séjour à Amsterdam. Commence alors le cycle infernal toxicomanie, Sida, mariage avec Brigitte également séropositive puis naissance en 1984 d'une petite Emilie qui hérite "du sang pourri" de ses parents, mort de Désiré en 1987 alors qu'il a à peine trente ans.

    Ce récit, histoire de la famille de l'auteur, raconte les répercussions de la maladie sur la famille. Le silence dans lequel s'enferme le grand-père, le déni de la grand-mère, la sourde colère du père du narrateur. Dans cette famille en souffrance chacun garde ses sentiments pour lui, l'important est de sauver la réputation de la famille, de protéger Émilie de la réalité, de lui préserver les apparences d'une vie normale.

    " Le sida demeurait une maladie tout à fait singulière. Emprisonnée dans la vision morale qu'on avait d'elle, cernée par les notions de bien et de mal, accolée à l'idée du péché. Le péché intime d'avoir voulu vivre une sexualité libre, eu des relations homosexuelles, de s'être injecté de l'héroïne en intraveineuse, d'avoir caché sa séropositivité à ses partenaires, à ses camarades de seringue, d'avoir voulu satisfaire son désir d'enfant quand on se savait pourtant condamnée. Des malades plus coupables que d'autres."

    Anthony Passeron croise deux récits : celui de l'apparition du sida dans sa famille et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
    Dans la partie familiale on vit le bouleversement d'une famille où chacun traverse cette épreuve avec ses armes dans une solitude absolue, submergé par le chagrin et la honte en éprouvant un très fort sentiment d'impuissance, "les parents tournaient en rond dans le secret de leurs tourments." C'est l'histoire d'une famille qui a lutté pour son ascension sociale, pour sa respectabilité et dont la trajectoire a été contrariée par un virus. Anthony Passeron nous livre un récit remarquable de sobriété sur son histoire familiale et sur le drame qui a frappé son oncle.
    La partie sur l'histoire du sida, entremêlée à l'histoire familiale, retrace dans un ordre chronologique la découverte des premiers cas, les premières alertes des scientifiques sur la rapidité de l'évolution de l'épidémie, la mobilisation d'une poignée de médecins dans l'indifférence générale, les années de recherche, de progrès, d'échecs et d'espoirs, les rivalités entre français et américains, la difficulté à sensibiliser les pouvoirs publics, les négligences. Les humiliations, discriminations et brimades envers les malades traités comme des parias, les craintes du personnel hospitalier et le rôle des associations de lutte contre le sida sont également évoquées.
    La partie historique est très documentée, très précise mais jamais pesante, un modèle de didactisme, le contexte social de l'époque et l'ambiance de la province des années 80 sont parfaitement restitués. La partie intime et familiale est pudique, très émouvante, elle nous raconte la détresse des familles face à un mal inconnu et cela résonne avec ce qu'un récent virus nous a tous fait vivre.
    Un roman d'une remarquable sobriété et d'une grande sensibilité qui se lit d'une traite.

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