"Personne n’est obligé de me croire" de Juan Pablo Villalobos, un roman qui laisse nos lecteurs partagés

mardi 02 octobre 2018

Un polar, au cœur d'une Barcelone réunissant touristes, vagabonds, jeunes étudiants et les habitants de cette ville cosmopolite

"Personne n’est obligé de me croire" de Juan Pablo Villalobos, un roman qui laisse nos lecteurs partagés

« Ce roman et son rythme m’ont fait penser à un roman policier, mais avec une intrigue toute différente, originale » mais aussi « c'est réellement le style de l'auteur que j'ai eu du mal à intégrer et à apprécier» : nos explorateurs de la rentrée 2018 ont lu le nouveau roman de Juan Pablo Villalobos, Personne n'est obligé de me croire (Buchet-Chastel, trad. Claude Bleton), et ils sont partagés. Retrouvez les lectures très attentives Hélène DEBOISSY  et Itzamna Librairie.

 

L'avis de Hélène DEBOISSY

Juan Pablo VILLALOBOS nous emmène avec Juan Pablo, son personnage éponyme, du Mexique à Barcelone, dans les méandres d’une sorte de Mafia où un certain « Avocat », comme il se fait nommer, semble le guider dans sa vie, ses faits et gestes, comme une marionnette. Juan Pablo, malgré son haut niveau d’études et ses grandes capacités de réflexion littéraire, n’a plus de liberté d’agir, et l’auteur qui semble être le narrateur et peut-être le héros de cette histoire, nous fait suivre ce personnage et celui de Valentina dans les couloirs obscurs de ce monde de menaces et de peurs, laissant rapidement supposer la puissance de cette mafia parallèle.

Par l’alternance des styles et des langages employés, l’auteur accentue le clivage et l’opposition qui existent entre les « gentils » Juan Pablo et Valentina, personnages cultivés mais dont les études laissent présager peu de débouchés professionnels, et embrigadés, d’un côté, et les « méchants » mafieux qui semblent avoir une culture, une capacité d’expression et un vocabulaire limités mais qui excellent dans l’art de la magouille et des « projets » lucratifs, de l’autre. 2 mondes, mais qui se rejoignent par le biais du cousin de Juan Pablo…

 

Les passages d’explications littéraires de Juan Pablo en lien avec son sujet de thèse et les références m’ont semblé un peu complexes mais contrebalancent le vocabulaire crû employé par ses acolytes mafieux et montrent l’opposition entre ces deux mondes qui se sont rejoints. L’auteur joue sur les styles et le vocabulaire employé et, si cela est étonnant lors des 1ères pages, il m’a semblé que c’est ce qui contribuait au rythme du roman.

Régulièrement, la question de l’autobiographie ou au moins de la part de l’inspiration personnelle se pose, et l’auteur la renforce en répétant régulièrement « Personne n’est obligé de me croire », semant un doute sur l’émetteur de cette phrase : les personnages ou l’auteur lui-même ?

Ce roman et son rythme m’ont fait penser à un roman policier, mais avec une intrigue toute différente, originale, changeant des meurtres à résoudre. Le récit du vécu de l’histoire par les différentes catégories de personnages : Juan Pablo, Valentina, le cousin, les mafieux, mais aussi la mère de Juan Pablo ajoute également à ce rythme et à cette originalité. L’ambiance de Barcelone est décrite sous un angle différent de celui de la ville agréable que l’on peut connaître lors de visites touristiques, elle n’est pas rassurante.

Par ailleurs, des questions plus profondes sont largement évoquées. Echappe-t-on à son destin ? En parallèle, ce roman aborde la question des « valeurs » familiales, de clans, de l’influence, de la confiance accordée aux autres, de la fierté et de l’inquiétude des parents : à qui peut-on réellement faire confiance ? A partir de quand et jusqu’à quand ? Connaît-on réellement les autres ? Il est presque l’antithèse de l’idée selon laquelle il est possible de sortir de sa condition, de son histoire familiale…

 

 

L'avis de Itzamna Librairie

 

Un cousin mafieux trop sûr de lui, un jeune étudiant sur le départ vers l'Europe pour finir son doctorat enrôlé par ledit cousin, une petite amie embarquée dans l'histoire bien contre sa volonté, et une mafia qui fait le pont entre le Mexique et Barcelone en utilisant des amateurs pour conduire discrètement ses petites combines. Je ne vous dirai pas grand chose de plus des combines en question qui m'ont paru si complexes que je ne suis pas sûre d'avoir tout suivi... Les manigances sont tellement surréalistes qu'on a du mal à y croire. Mais je ne suis pas sûre que ce soit l'essentiel dans ce roman... le plus important m'a semblé être les personnages et leurs relations : Juan Pablo, Valentina, le cousin, Jimmy, l'Avocat, le Chinois, Chucky... Le tout porté par un style très travaillé mais... peu usuel.

 

"Tu vas avoir besoin de cinq cents euros, dit le Chinois sur le trottoir. Deux cent cinquante de caution. Deux cent cinquante pour le loyer du premier mois. Je regarde tranquillement ses yeux fendus, ses cheveux en averse, les poils mal rasés qui parsèment ses joues. Il doit avoir une bonne trentaine. Heu, c’est toi le Chinois ? Le Chinois rigole. À ton avis ? J’insiste : le Chinois de l’Avocat ? Viens, on nous attend, et il fait mine de partir. Je ne bronche pas. Bouge ton cul, mec. Où va‑t‑on ? Qu’est‑ce que tu crois ? Ne m’énerve pas, l’Avocat m’a dit que s’il faut te tabasser, je n’ai qu’à te tabasser. On s’en va, parcourant en sens inverse le chemin qui m’a mené du marchand de portables à la téléboutique. Deux cent cinquante, c’est cher, je dis, en essayant de rester à la hauteur du Chinois. Je pensais mettre deux cents au maximum. Ordre de l’Avocat, dit le Chinois."

 

Le paragraphe ci-dessus est une belle illustration de ce qui m'a déplu dans cette lecture : le style de l'écriture. Je ne suis pas fan du langage parlé, à grand renfort de "je dis", "il répond", "j'insiste", "il répète"... La lecture prend un rythme saccadé, heurté, qui me déplaît. Je préfère les phrases plus fluides, poétiques, qui chantent... mais pas le rap.

 

"Ces cons, c'est du lourd, mon con, tu as déjà dû t'en rendre compte, ces gens gèrent des projets auxquels il est difficile d'avoir accès, ces cons bouffent à la table des présidents, décrochent le téléphone et le monde entier bouge ses fesses pour exécuter leurs ordres, ce sont des gens super-fortiches et je te branche avec eux simplement parce que tu es mon cousin, je leur ai parlé de toi et je leur ai dit qui tu étais, un jour tu me diras merci. Et toi, si tu dis encore mais putain j'en ai rien à foutre de tout ça, c'est que tu n'es qu'un foutou looser qui veut être prof de littérature, qui rêve d'écrire des livres sur l'immortalité des statues, qui veut sa paie de sept mille cinq cents pesos !"

 

Le style parlé comprend aussi les grossièretés et mots vulgaires... et ça, à haute dose (c'est à dire un mot toutes les lignes, trois ou quatre pages de suite), j'ai du mal.

 

Pour poursuivre avec ce qui m'a déplu dans ce livre, je peux vous parler de la dermatose nerveuse de Juan Pablo, qui se couvre de boutons chaque fois qu'il est stressé, ce qui donne l'occasion de débats récurrents sur l'origine de ces boutons : allergie ou dermatose nerveuse ? J'avoue qu'au bout de 3-4 fois, on a compris... je n'ai jamais été une adepte du comique de répétition. A ce titre, je ne comprends pas tellement où se trouve le côté "drôle" annoncé... Mais j'avoue être rarement bon public.

 

Je vous propose enfin un extrait des lettres de la mère de Juan Pablo à son fils, dans lesquelles elle parle d'elle-même à la troisième personne du singulier... Lassant !

 

"Cher fils, ta mère espère que cette lettre te trouveras enfin installé et remis des fatigues du voyage. Ne crois pas que ta mère prise de folie va t'écrire tous les jours maintenant que tu vis en Europe, à vrai dire ta mère a pris l'habitude d'être loin de toi depuis toutes les années où tu as vécu ailleurs. Ta mère aurait voulu te parler de certaines choses avant ton départ, mais avec les délais et les démarches, et ce qui est arrivé à ton cousin, on n'a pas eu un instant de répit."

 

Donc finalement, c'est réellement le style de l'auteur que j'ai eu du mal à intégrer et à apprécier. Heureusement, le récit se fait à plusieurs voix, et outre celles de Juan Pablo, du cousin ou de la mère, il y a aussi le journal intime de Valentina, la compagne de Juan Pablo. Ces pages sont plus "littéraires", plus structurées, plus écrites. Elles donnent de l'air au lecteur et lui permettent de reprendre son souffle avant de plonger à nouveau dans le style parlé de JP ou de sa mère.

 

Avec le recul, je trouve l'exercice très intéressant : tous ces styles de langue ajustés aux caractères des différents personnages. Cela donne du rythme à une histoire assez superficielle. Sans doute cet exercice de style, adossé à une analyse littéraire riche, explique-t-il l'octroi du prestigieux prix littéraire espagnol Herralde en 2016. Mais pour ma part, ce n'est pas ce que je recherche dans un roman. Il m'a manqué du contenu, des rebondissements. Je n'y ai pas trouvé l'humour annoncé, pas plus que la vivacité.

 

L'histoire en elle-même, si elle est surprenante et irréaliste, évolue guère au fil des pages. Pour ma part, j'ai surtout été portée par le récit de Valentina qui est d'un style plus classique. Au fur et à mesure des pages, il prend plus de place et permet donc de mieux s'inscrire dans l'histoire et de se prendre au jeu du suspens. Car le roman est aussi un polar, au cœur d'une Barcelone réunissant touristes, vagabonds, jeunes étudiants venus du monde entier poursuivre leurs études... et les habitants de cette ville cosmopolite. C'est dans le journal de Valentina que cet aspect est le plus présent. Mais de là à parler de "roman noir"..., cela me paraît un peu exagéré.

En conclusion, une lecture en demi-teinte.

 

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