Lecteur du mois d’avril, Benoit Lacoste a lu "Inhumaines" de Philippe Claudel

vendredi 21 avril 2017

Lecteur du mois d’avril, Benoit Lacoste a lu "Inhumaines" de Philippe Claudel

Benoit Lacoste, notre lecteur du mois d’avril est un fidèle de notre communauté de lecteurs. Grand (très grand ?) lecteur, bloggeur, Benoit est souvent sélectionné pour faire partie de jurys de prix littéraires, il était l'un des lecteurs du jury du Prix Orange du livre 2016.

Ce mois-ci, Benoit a lu Inhumaines de Philippe Claudel, découvrez son avis sur ce roman, puis ses réponses à nos questions.

L’avis de Benoit :

Vous êtes amoureux de la belle écriture de Philippe Claudel ? Vous aimez dévorer ses romans ? Le rapport de Brodeck ou encore La petite fille de Monsieur Linh sont pour vous des chefs d’œuvre ? Un conseil : oubliez tout en ouvrant son dernier ouvrage Inhumaines publié début Mars aux éditions Stock. C’est l’exception qui confirme la règle, l’ovni littéraire par excellence au milieu d’une œuvre classique et reconnue.

« Dans la contemplation de la différence, on prend parfois conscience de sa spécificité. Le bonheur tient parfois à peu de chose. »

 

Philippe Claudel nous livre ici un court opus de 21 chapitres, chacun s’apparentant à une nouvelle de 3 ou 4 pages. Le tout forme une critique abjecte et une vraie satire de la vie contemporaine. Volontairement provocateur (et encore le mot est faible), l’auteur nous force à nous interroger sur notre société actuelle, aussi discriminatrice qu’intolérante et caricaturale, dans laquelle le monde de l’argent ou encore celui du paraitre sont rois, le porno-chic tendance et surtout le sens critique, la réflexion semblent inexistants.

“Le sexe de Bredin s’est effacé. Ah. Nous étions au lit. Ma femme et moi. Elle n’a pas levé la tête de son magazine. N’a pas paru plus surprise de ce que je lui annonçais. Tu n’es pas étonnée. Ce sont des choses qui arrivent. Je ne le savais pas. Tu ne lis jamais la presse. Je ne lis jamais la presse. C’est vrai. La presse m’oppresse. Pourquoi les sexes disparaissent. Je ne sais pas. La presse ne l’explique pas. Elle le constate. C’est tout. Bon »

Dérangeant pour ne pas dire plus sur certains chapitres, Inhumaines ne plaira pas à tout le monde. Philippe Claudel veut délibérément choquer son lecteur et le sortir de sa zone de confort. D’aucuns regretteront certainement cet écart et qualifieront son dernier ouvrage de torchon. D’autres, comme votre serviteur, apprécieront ce côté rebelle et de parole libre. Oui les histoires sont crues, sexuelles et explicites. Oui beaucoup de paragraphes sont choquants voire scandaleux et à la limite de la censure (j’en profite d’ailleurs pour remercier et féliciter Stock d’avoir autorisé cet ouvrage à l’heure où les conventions dominent notre monde et où tout écart est mal vu). 

« J’ai au moins la moitié de mon beau-père au congélateur. Ma femme ne sait plus comment le cuisiner. On a eu droit à tout. Braisé. En sauce. Pot-au-feu. Hachis. Grillades. Daube. Marinade. Boulettes. Brochettes. En gelée. Froid avec la mayonnaise. Je n’en peux plus. »

Humour noir, cynisme, ironie et même encore davantage, misogynie, pornographie (nombreuses allusions explicites, propos phallocrates en nombre, …) exacerbation de l’égoïsme, du moi et du surmoi, violence, pauvreté vs richesse, racisme, … tout y passe. C’est une vraie satyre du monde d’aujourd’hui.

« Cette loi est bizarre. Je ne la comprends pas. Comment a-t-on réussi à nous faire avaler que manger nos morts étaient plus écologique que de les enterrer ou les incinérer ? La politique me rend morose. Dubitatif. Misanthrope. Je m’y intéresse de loin. Je vais certes voter mais je le fais sans conviction. La couleur de ceux qui nous gouvernent ne change plus l’aspect du monde. Je subis. Nous subissons. Et eux aussi. La loi du marché et celle du climat. L’usure. La tristesse »

C’est certes cruel à lire, parfois même difficilement supportable voire vomitif, mais est-ce pour autant des mensonges ? Si le trait est volontairement poussé à l’extrême, volontairement politiquement incorrect (et c’est peu de le dire), prenons un peu de recul, sortons du contexte et analysons. N’est-ce pas justement la meilleure façon de nous faire réagir ? de nous forcer à l’introspection et à la réflexion ? L’écriture utilisée, piquante, acide, acerbe, sert parfaitement selon moi ce dessein. C’est idéalement dosé, le choix des mots est rarement subtil mais l’ensemble est très cohérent (on aime ou on déteste), redoutablement efficace et salutaires. On est loin du Claudel habituel mais personnellement j’ai adhéré. Ses messages « passent ». Quelle tristesse d’ailleurs quand on y réfléchit bien…

« Nous faisons comme si la vie était une étendue que nous pouvons démesurément agrandir et comme si notre corps devenait le lieu immense et unique. Jamais nous n’envisageons réellement notre présence comme un infime incident biologique, négligeable et somme toute grotesque dans le cycle des émergences et des disparitions. Nous hésitons entre le rire et les larmes, refusant l’abattement et la consternation qui seuls pourtant seraient en mesure de signifier notre insignifiance. Nous avons inventé l’amour faute de mieux et parce qu’il faut bien faire quelque chose. Nous avons inventé Dieu pour nous sentir moins seuls, parce que nous rêvions d’un maître, puis nous avons fini par le trouver inutile et encombrant, laid, puant. »

Alors pour conclure, faut-il lire Inhumaines ? S’éloignant de la « bienpensance » actuelle, dépassant allègrement toutes les bornes de la bienséance, Philippe Claudel « agresse », « violente », choque délibérément son lecteur. Il prend clairement un risque avec son dernier texte. Mais pour autant n’est-ce pas aussi le rôle de la littérature de faire réfléchir, d’exposer librement des avis différents? Si vous avez environ 2h de temps libre devant vous, faites-vous votre propre opinion avec ce petit recueil de chroniques et venez en débattre. Attention, esprits d’ouverture obligatoire ! Bonne lecture.

« Nous sommes devenus des monstres. On pourrait s’en affliger. Mieux vaut en rire »

© Benoit Lacoste

 

 

Merci Benoit pour cette chronique qui dit clairement ce qu'elle a à dire !

Et maintenant, si vous nous disiez, en quelques réponses à nos questions, quel lecteur vous êtes ?

 

Le livre qui a bercé votre enfance ? Le Petit Prince de Saint Exupéry. Un livre fondateur pour de multiples raisons : le premier ouvrage dont je me souviens totalement, ma première expérience devant un public lors d’une pièce de théâtre, mon premier ouvrage hors bibliothèque rose ou verte, le premier ouvrage « que j’ai lu de moi-même ».

Le livre qui vous donne le moral ? Une comédie qui a une couverture de chats  de Gilles Legardinier ! Mention spéciale pour Quelqu'un pour qui trembler

Le livre qui vous rend triste mais que vous lisez quand même ? Permettez-moi d’en citer deux. Elle s'appelait Sarah de Tatiana de Rosnay. Si beau mais si terrible… Et un chef d’œuvre absolu : Le quatrième mur de Sorj Chalandon.

Le livre que vous relisez tout le temps ? Le Petit Prince. Car outre les bons souvenirs qu’il me remémore, c’est un vrai message d’espoir !

Le livre que vous offrez le plus ? Tout dépend de la période. Actuellement c’est Une bouche sans personne de Gilles Marchand, un de mes derniers énormes coup de cœur. Et un premier roman… ce qui augure un avenir florissant pour l’auteur !

Le lieu idéal pour lire ? Aucun en particulier ! Je lis indifféremment dans les transports, dans un couloir, assis sur un canapé ou allongé dans un lit.

 

Et vous ?

Si vous étiez un livre, vous seriez ? L’attrape-cœurs de Jerome David Salinger. Relatant les aventures d’un Peter Pan moderne, novateur d’ailleurs pour l’époque et hautement risqué, cet opus est une pépite et un pur bonheur de lecture qui se dévore. IL m’a profondément marqué.

Si vous étiez un personnage de roman, vous seriez ? Je ne vais pas être original, je serais le Petit Prince. Sa naïveté, son regard d’enfant innocent face à la dureté du monde actuel me caractérise parfaitement me semble-t-il. J’aime et espère garder longtemps ce recul.

Si vous étiez un auteur ? Je serai Jeanne Benameur pour son écriture si poétique et sensible, caractérisée par la relation à l’autre.

Quel lecteur  êtes-vous ? Je suis un lecteur passionné. Même si actuellement mes plannings ultra-chargés me contraignent, je trouve un moment tous les jours pour parcourir quelques lignes, quelques pages ou plusieurs chapitres. En moyenne, je lis une dizaine de livres par mois, toutes tendances confondues (de l’essai au roman en passant par le polar, la politique ou quelques bd).

Pourquoi et quand allez-vous sur lecteurs.com ? Lecteurs.com car c’est avant tout une communauté très active où se rassemblent des lecteurs passionnés comme moi. Une communauté d’échanges où je peux conseiller et être conseillé. Une communauté où on peut librement débattre. Et avant tout de nombreux lecteurs et nombreuses lectrices qui sont devenues des amis.

 

Avez-vous un blog ? Oui j’ai ouvert un blog en Aout 2015. Il se nomme A l’ombre du noyer et je vous encourage à venir me rendre visite ! Je suis également très présent sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter et Instagram)  .

 

Merci Benoit pour cette chronique et ses réponses qui nous permettent de mieux vous connaître !

 Vous avez aimé ? N’hésitez pas à suivre Benoit pour découvrir vos nouvelles lectures !

 

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Commentaires

  • NATHALIE CHARTIER le 28/04/2017 à 13h58

    Belle chronique bien argumentée. Je ne suis pas certaine par contre de lire ce livre, préférant me souvenir de "La petite fille de Monsieur Linh". Comme toi "elle s'appelait Sarah" m'a bouleversée pour toujours. Merci et de belles lectures encore à découvrir ;)

  • catherine airaud le 28/04/2017 à 09h38

    Bonjour, et en effet "Une bouche sans personne" de Gilles Marchand est un touchant premier roman, que nous avons découvert grâce à un challenge commun (!!). Mais il ne faut surtout rien dévoiler de ce texte.

  • Virginie Vertigo le 26/04/2017 à 09h30

    Excellente chronique ! Bravo !
    Ah et merci pour l'évocation du "Quatrième mur" ! <3

  • Benoit LACOSTE le 22/04/2017 à 14h26

    Merci

  • Mireille BROCHOT le 21/04/2017 à 18h51

    Merci Benoît pour cette chronique qui pose bien le ton et qui détaille un peu plus ce qu'avait laissé entendre le passage de Philippe Claudel -l'un de mes auteurs favoris jusqu'à ce jour- chez François Busnel à La Grande Librairie. Il me semblait avoir compris, mais pas tout à fait peut-être. Le lirais-je? Etant prévenue, la surprise sera moins forte!!

  • Geneviève Munier le 21/04/2017 à 17h34

    Chronique fouillée et très intéressante, Benoît, que j'ai lue - une fois n'est pas coutume - sachant que je ne lirai pas ce livre de sitôt, si toutefois je le lis un jour. Je crains de faire partie de ceux à qui il risque de ne pas plaire...

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