"Otages intimes" de Jeanne Benameur (Actes Sud)

lundi 24 août 2015

Prisonnier de sa liberté

"Otages intimes" de Jeanne Benameur (Actes Sud)

Étienne, photographe de guerre pris en otage par des hommes qui l'ont poussé dans une voiture, a passé des mois dans une petite pièce où il était entravé, pieds attachés, yeux bandés. Mais aujourd'hui, il est libre… ou plus exactement, il parcourt le chemin qui le mène de la captivité à la liberté.

Depuis, qu'on lui a annoncé sa libération, "c'est l'entre-deux. Plus vraiment captif, mais libre, non. Il n'y arrive pas. Pas dedans."

La liberté retrouvée

Ses proches attendent son retour avec impatience : sa mère Irène, ses amis d'enfance Jofranka et Enzo et Emma, dont il s'était séparé avec de partir en reportage. Une histoire d'amour finie sur des paroles qui résonnent douloureusement dans la mémoire d'Emma qui, ne supportant plus les départs d'Étienne et l'attente de son retour l'avait imploré : "Je ne m'appartiens plus. Je me sens prise en otage, moi, ici ! Tu comprends ? Et j'ai de plus en plus de mal à me retrouver".

Le retour se fait doucement, par petites touches, comme quand est rendue à Étienne sa vieille sacoche qui enferme son Leica : "C'est son appareil. C'est sa vie. (…) Il respire un peu plus large." et se laisse aller à ses souvenirs, dont le trio de Weber qu'il jouait, lui au piano, Enzo au violoncelle et Jofranka à la flûte.

Sur le tarmac, ils sont nombreux à l'attendre, l'avion se pose, Étienne apparaît et Irène peut enfin serrer son fils dans ses bras, effrayée par sa maigreur et son torse décharné.

Mais la liberté ne se décide pas et dans cet environnement paisible, chez sa mère, il sait que "La paix d'ici ne contrebalance pas l'horreur d'ailleurs."

Commence pour lui un voyage intérieur, hanté par des souvenirs qui se télescopent et heureux de la vigueur de son corps retrouvée.

 

La captivité de toujours

Délicatement, doucement et avec une sensibilité extrême, Jeanne Benameur nous emporte loin de la captivité imposée par les ravisseurs vers la part de nous prise en otage par la vie et dont on peine à se libérer, démontrant que l'otage n'est pas toujours celui qu'on pense. Une prise de conscience de l'emprisonnement du quotidien, qui pousse parfois à se sauver et prendre des risques.

Comme une longue mélopée, Otages intimes est un livre de sagesse qui raconte la reconstruction d'Étienne et interroge sur l'espace que nous laissons à la liberté dans nos vies, la part d'enfermement que nous subissons et l'aliénation que nous laissons grandir.

Cru par son dépouillement et ses descriptions brutes, ce roman porte en lui une charge poétique importante, racontant des petits bonheurs simples et des attentions humaines généreuses comme seule Jeanne Benameur est capable de nous les faire ressentir.

Véritable pépite de cette rentrée littéraireOtages intimes raconte les interrogations et les silences, leur donnant toute l'amplitude de ce qu'ils expriment, car "C'est dans les veines, au secret des poitrines que les mots fous se disent. Rien ne passe les lèvres."

Une oeuvre qui fait écho au roman Les Demeurées, prix Unicef 2001 qui a imposé Jeanne Benameur sur la scène littéraire, avec une histoire au silence sonore.

 

Auteure à la sensibilité exacerbée, Jeanne Benameur est née en 1952 en Algérie d'un père tunisien et d'une mère italienne. Arrivée en France à l'âge de 5 ans, elle grandit à La Rochelle et devient professeur de lettres. Elle se consacre désormais à la littérature et anime également des ateliers d'écriture, notamment en milieu carcéral.


 
Agathe Bozon

 

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