Le rire qui subvertit la dictature d’Erdogan

vendredi 16 juin 2017

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Le rire qui subvertit la dictature d’Erdogan

Drame urinaire ou tragédie de la Turquie contemporaine ? Il était une fois des vacances dans un motel au bord de la mer Egée, dans L’Eclat de rire du barbare de Sema Kaygusuz (Actes Sud). Tout se passe bien jusqu’à ce qu’un des pensionnaires, ivre, se soulage un soir dans la mer. Le malaise se répand comme une vague. Mais l’onde de choc ne s’arrêtera pas là, et c’est tout le séjour de ces vacanciers qui se disloquera en farce amère et capiteuse. Un roman hautement subversif, une langue à part, un choc de lecture.

 

La Colombe bleue est frappée d’une série de découvertes répugnantes et urinaires : draps, coussins, serviettes sont, jour après jour, retrouvées souillées sans qu’aucune explication ne soit donnée. Le huis clos qui rassemble des familles, trois couples et une dame âgée un peu énigmatique ne tarde pas à devenir irrespirable. Le scandale s’invite. La parole se délie. Crépitent les étincelles d’une révolution : une femme qui évoque son clitoris et la jouissance féminine à table, un couple d’hommes qui se révèle gay bien que tout le monde ait fait semblant de ne pas le voir, cette femme âgée qui porte le secret d’un massacre, et puis il y a un gamin, dérangeant, qui chasse des animaux, poisson, serpent, tortue, chèvre, et les apporte au milieu de la salle à manger pour qu’on les lui cuisine.

 

L’Eclat de rire du barbare de Sema Kaygusuz exprime le choc entre ce qui se veut civilisation et qui n’est que silences et auto-censure, et des manifestations intempestives d’obscénité, de « sortie du cadre » de convenances tacites, qui sont en réalité les garde-fou d’une société au bord de l’implosion. La tension est palpable, la violence grondante, mais la farce occupe toute les pages, grinçante, et fait éclater le réel. L’histoire échappe ainsi au roman pour reconstituer un temple plus riche, plus polysémique, dans la tête du lecteur.

 

Gardons à l’esprit, en ouvrant ce livre, que la Turquie d’Erdogan n’est pas un espace de liberté d’expression. Il faut des ruses, des métaphores et l’allégorie pour raconter et dénoncer. C’est ce que fait la courageuse Sema Kaygusuz, dont c’est en France le troisième roman publié. Intellectuelle, combative, elle fait aussi partie de la communauté musulmane des alevis, une obédience mystique proche du chiisme qui ne pratique ni le ramadan, ni l’abstinence d’alcool et dont les membres ne se voilent pas. Une minorité de 10 à 15 millions d’individus détestée et persécutée par le pouvoir actuel. Il y a tout cela dans L’Eclat de rire du barbare, un roman avant tout contre nationaliste, le goût de la Turquie aujourd’hui : envoûtant, riche, pointu, intellectuel et sensuel mais qui laisse un goût étrange, amer, empoisonné.

 

Karine Papillaud

 

Chronique du 9 juin dans Vive les Livres, de Patrick Poivre d’Arvor, par Karine Papillaud

 

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