Echenoz en majesté, Edouard Louis : vrai faux génie ? Charles Robinson : énigmatique irrésistible

mercredi 20 janvier 2016

Nouvelle rubrique : la Revue de Presse littéraire de janvier

Echenoz en majesté, Edouard Louis : vrai faux génie ? Charles Robinson : énigmatique irrésistible

Ils sont sortis, ils sont tous là. Quoi ? Les journaux littéraires de janvier. Pour savoir ce qu’il faut lire, ou pas, et… ce qui se trame en coulisses, c’est par là !

Nouvelles formules, nouvelles équipes, ça bouge, ça s’invective, même, dans la presse livres en ce début d’année ! Y gagne-t-on, pour autant ? Faut voir…

Du rififi à la « Quinzaine »

On n’a pas tous les jours l’occasion de voir une directrice de publication régler ses comptes avec ses (ex-)collaborateurs en direct de son édito… Pour adresser ses vœux aux lecteurs de « La Nouvelle Quinzaine Littéraire », dont le nombre, dit-elle, ne cesse de décroître, Patricia de Pas a fait un choix pour le moins curieux. Sa stratégie sera-t-elle payante ? Les « nouvelles rubriques » qu’elle entend lancer pour « ouvrir » et doper le journal — une rubrique animée par un compositeur de musique classique contemporaine, une autre dédiée aux « Humanités numériques », des « Archives » et un « Calendrier » des colloques — nous laissent, pour tout avouer, un brin circonspect, mais bon, on vous laisse juges, hein ?

« En attendant Nadeau » vs « La nouvelle Quinzaine »

Composée de Jean Lacoste, Pierre Pachet et Tiphaine Samoyault, la direction éditoriale de « La Quinzaine » « évincée » par Patricia de Pas, n’a pas perdu de temps et lancé ce 13 janvier un nouveau journal en ligne, fidèle à l’esprit de Maurice Nadeau, et soutenu par son fils, Gilles. Son nom ? « En attendant Nadeau ». Le site est sobre et plutôt beau — à l’image de la photo en noir et blanc, très Harcourt, de Michel Foucault, qui fait la une, entrée dans La Pléiade oblige. Le Maître mérite-t-il la vénération dont il fait l’objet ? C’est l’une des questions que Pascal Engel aborde dans son article, à côté de papiers sur les livres de la rentrée (du Echenoz, en particulier), de critiques d’expo et ciné. Le tout bordé par un… édito musclé sur les raisons qui ont conduit — grrrrr ! — à la création d’ « En attendant Nadeau »...

Un centre culturel français contre DAECH

Mais il n’y a pas qu’à « La Quinzaine » que ça bouge. A « Lire », aussi, il y a du changement — sans cris ni invectives, cette fois, comme en témoigne l’hommage appuyé que Julien Bisson rend à son prédécesseur François Busnel. Est-ce à dire que le journal reste le même ? L’équipe, les rubriques, n’ont pas été modifiées. Que retenir de ce premier numéro post-Bubu (daté de février) ? Une info, plutôt saisissante. L’écrivain Patrice Franceschi a en effet été chargé de superviser la construction et l’animation d’un centre culturel français en plein Kurdistan syrien pour « contrer l’influence idéologique de DAECH ». « Les plans sont prêts et les conditions de sécurité ont déjà été établies, avec la présence de garnisons kurdes sur place, dit-il. Si bien qu’on espère maintenant lancer les travaux dans un mois ». Wow ! Voilà un projet — et un homme — plutôt couillus, on dirait…

Kafka dragueur, Béthencourt et le racisme

Couillu, ou tout simplement honnête ? A l’heure où « Books » étrenne sa nouvelle formule un peu comme on saisit une dernière chance, son patron, Olivier Postel-Vinay le dit sans ambages : « Pour ceux qui aspirent à produire de la bonne information et à la faire payer à son juste prix, les temps sont durs. » Si fait. De là à appâter le lecteur en une avec le titre « Sportif, fêtard, dragueur… le vrai Kafka », il y a peut-être une limite… Surtout quand on apprend, au final, et au bout de dix-huit pages, que l’auteur du « Procès » allait de temps en temps s’encanailler chez les « petites dames », comme à peu près tous les messieurs, à l’époque. Mais il reste de jolies choses dans « Books », comme le portfolio que le mag consacre aux arrêts de bus conçus par les architectes de l’ère Brejnev, ou encore cet article sur l’intelligence et la sensibilité étrangement « humaines » de certains animaux. Il y a surtout cette interview de l’historien Francisco Bethencourt, dont le livre « Racismes. Des croisades au XXe siècle » vient tout juste de paraître au Portugal chez Temas e Debates. Faute de place, on n’en retiendra que ce passage : « A court terme, les migrations actuelles peuvent renforcer les préjugés racistes, mais, à long terme, l’augmentation des flux migratoires réduira nécessairement le champ de la propagande raciste. » Le racisme, « voué à s’estomper » ? Voilà qui donne, comme qui dirait, du grain à moudre et des raisons d’espérer. A quand une traduction du livre de Bethencourt en français ?

Edouard Louis, vrai faux génie ?

Le racisme, c’est l’une des nombreuses questions qu’Edouard Louis aborde au fil des huit pages d’entretien qu’il accorde ce mois-ci à « Transfuge », dont il orne par ailleurs la couverture.  « Le racisme est toujours le fait des dominants puisque ce sont eux qui ont le pouvoir de créer des structures différentes », y affirme-t-il, entre autres, mais pas seulement. Car l’auteur de « Histoire de la violence » (Seuil), qui relate dans son roman l’agression dont il a été victime un 24 décembre, a aussi un avis bien arrêté sur la droite, la gauche et la montée du FN. « Avec ce deuxième roman, l’écrivain transforme le coup d’essai en coup de maître », tambourine « Transfuge ». Ce n’est pas l’avis du « Magazine littéraire ». D’après Vincent Landel, le livre de Louis « donne raison à Calaferte que faisaient vomir « ces petits singes qui s’écouillent un peu partout à la recherche du succès ». Sa prétendue fiction relève en réalité du genre bâtard de l’autofiction, qui consiste pour un plumitif à se prendre pour l’auteur de son livre alors qu’il en est le figurant. Pathétique. » Hou, ça fait mal, ça.

 

Echenoz et Robinson, à lire absolument

S’il est un auteur qui fait l’unanimité en cette rentrée, c’est bien Jean Echenoz. De « Lire » à « En attendant Nadeau », en passant par « Le magazine littéraire », « Transfuge » et « Le matricule des anges », tous le disent, à l’exception de « La Quinzaine » : c’est « Envoyée spéciale » (Minuit) qu’il faut lire ! Mais quid, des livres moins attendus, des auteurs moins connus ? N’est-ce pas, après tout, la fonction des journaux littéraires que de nous donner envie de lire des histoires vers lesquelles nous n’irions pas, spontanément, de nous-mêmes ? Devant la couverture et le dossier de onze pages que « Le matricule des anges » consacre à l’énigmatique Charles Robinson (c’est un pseudo), on a, pour tout dire, un peu regimbé. Mais on s’est forcé. Et on ne l’a pas regretté. Car on a désormais non seulement envie de lire son « Fabrication de la guerre civile », mais aussi ses deux précédents romans, tous publiés au Seuil. Longue de sept pages, l’interview de l’auteur se lit d’un trait. Il en émane un charme contre lequel il est difficile de résister, Robinson se montrant à la fois drôle, intelligent, sensible et très cru, généreux et implacable. « Nous avons besoin — tous — de plus que le monde pour penser le monde, dit-il. Nous avons besoin de reprendre de la liberté par l’écart, les symboles, les histoires, le rêve. La littérature est une de nos formes d’écart. J’aime pour mes livres que cet écart soit un déséquilibre, et qu’il faille travailler à reprendre pied après la lecture. Tant de livres m’ont offert ça : une apesanteur à mes propres certitudes et convictions. On ne sort pas du monde quand on lit, c’est le monde qui devient tornade et nous enlace, et nous ébranle, et nous relance les pieds sur terre et le cœur en vertige ». C’est pas beau, c’est pas soufflant, ça, dites ? Ah, ça vous donne un joli coup de fouet ! Rien de tel pour démarrer l’année !

Barbara Lambert

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Où trouver « Fabrication de la guerre civile » en librairie ?

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