• Quatre femmes, quatre vies, quatre passés, quatre avenirs plus une cinquième qui vécut au 19ème siècle, voilà ce dont nous parle Leni Zumas.

    Après l’élection d’un nouveau président (tiens tiens, ne serait-il pas fait allusion au 45ème) une nouvelle loi est promulguée : sous 10 jours , l’avortement, la procréation assistée et l’adoption seront possible que pour les couples (un père et une mère pour tous) pour les autres cela relèvera du délit, les femmes vont devoir trouver des solutions, imaginer des stratagèmes pour résoudre leurs problèmes. Car il s’agit bien d’une affaire de femmes, en voyant la couverture on se doute du climat de ce roman.

    En utilisant la dystopie pour nous parler de la maternité sous des formes différentes, on ne peut s’empêcher de penser à La Servante Ecarlate de Margaret Atwood …. bien sûr mais j’ai trouvé que l’auteure, en prenant quatre femmes à notre époque, quatre vies et âges différents et quatre situations que peuvent connaître (tout du moins pour trois) qu’elles peuvent connaître ou avoir connues, abordait la féminité, la place dans la société et la maternité sous des angles différents.

    Roberta (Ro) , professeur d’histoire qui rédige une biographie sur Eivor, exploratrice islandaise du 19ème siècle mais qui enchaîne PMA sur PMA sans succès, qui ne veut qu’être mère, seule, Susan, la femme au foyer qui ne supporte plus la vie qu’elle mène entre son mari Didier, collègue de Ro,et ses deux enfants, qui devient un robot sans âme, Mattie, l’adolescente, brillante élève de Ro qui est enceinte d’un « infiltré » dans son corps dont elle veut se débarrasser à tout prix et Gin, la guérisseuse, celle qui vit loin de la civilisation mais dont la civilisation a besoin pour résoudre les questions insolvables, celle que l’on montre du doigt, celle dont on se méfie parce qu’elle peut vous ensorceler mais qui a en sa possession les médecines ancestrales.

    Elle peut simplement se sentir en harmonie avec elle-même sans expliquer pourquoi, ni s’en excuser, sans concocter un plaidoyer pour démonter l’argument qui voudrait qu’elle ne soit pas vraiment heureuse et se leurre pour se protéger. (p37)

    En prenant certaines références comme le choix de la ville de Salem, célèbre pour son procès de sorcières au 17 siècle, l’auteure installe un climat de tension ets’attaque à la condition féminine et à une régression de ses droits par une société puritaine.

    J’étais un peu perdue au début de ma lecture : une exploratrice islandaise du XIXème siècle sans tête de chapitres, des textes courts avec des ratures, les quatre femmes n’étant évoquées que par leur fonction : la jeune fille, la guérisseuse, la biographe, l’épouse, les réduisant à une fonction m’a d’abord interrogées. Des bribes d’information mais c’est assez vague, on ne comprend pas tout de suite le lien entre toutes ces femmes.

    Mais au fil des pages on comprend que cette exploratrice dont Ro rédige la biographie, dont on suit la dernière expédition, va guider notre lecture dans les méandres d’un monde qui replonge dans l’obscurantisme.

    Il est question de maternité, de stérilité, d’avortement

    Elle plante les deux pouces dans son centre, où réside l’infiltré, cette chose. Pourvu qu’ils ne la laissent pas traîner au fond d’un seau. (p315)

    mais aussi de condition féminine, de violence, de chasses aux sorcières, dans un monde où la femme peine à trouver une place, sa place, à disposer de sa vie, de son corps, où la société juge sans chercher à comprendre, où les lois sont le plus souvent faites par des hommes.

    Les hommes n’ont d’ailleurs que peu de place dans ce roman, aucun rôle sauf celui peut être d’avoir érigés les lois. Un monde d’hommes pour des lois qui concernent principalement les femmes.

    Le parallèle entre la vie de Eivor, cette exploratrice qui ira jusqu’au bout de sa quête et les vies de ces femmes qui cherchent à donner un sens à leur vie, le sens qu’elle souhaite elle-même y donner est très judicieux car au lieu de penser que le monde évolue avec le temps, on se rend compte qu’il régresse plus qu’il n’avance. Il apporte un souffle de poésie, on voit à quel point le choix des mots est important pour sa rédactrice.

    Chaque personnage est particulièrement attachant : Roberta et Gin, les plus fortes, déterminées, Susan dans sa décision à mettre fin à une situation qui la mine mais ne trouve pas les mots ni le moment propice, Mattie, jeune fille qui réalise mal ce qui lui arrive. Elle sont fascinantes car fortes ou faibles, elles sont déterminées.

    Une fois compris la démarche de l’auteure quant aux personnages et la construction du récit, j’ai beaucoup aimé et me suis impliquée dans la démarche de ces quatre femmes et en tant que femme on ne peut que comprendre le ressenti de chacune, la révolte, même celui de Gin, qui détient bien des secrets, qui a été initiée par sa tante, Temple, guérisseuse elle-même et qui reste très présente…..

    Chacune a des douleurs, des secrets qui sont habilement distillés au fur et à mesure du récit, qui nous éclaire sur leurs caractères, leurs pensées et leurs décisions.

    J’ai évoqué les thèmes abordés mais il y a également la solitude, le choix, les hasards de la vie qui font que parfois on se trouve d’un côté ou de l’autre de la décision.

    C’est une évocation forte et belle de la condition féminine, avec ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses luttes.

    N’être ni l’une ni l’autre

    Elle ne veut pas limiter sa vie à « en avoir un »

    Ni à « ne pas en avoir un »

    Cesser de réduire la vie à une case à cocher, à une case de calendrier

    Cesser de secouer la tête

    Aller à la manifestation en mai

    Faire plus que de participer à une manifestation

    Accepter de ne pas savoir

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