Les enténébrés

Couverture du livre « Les enténébrés » de Sarah Chiche aux éditions Seuil
  • Date de parution :
  • Editeur : Seuil
  • EAN : 9782021399479
  • Série : (non disponible)
  • Support : Papier
Résumé:

Automne 2015. Alors qu'une chaleur inhabituelle s'attarde sur l'Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d'accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du... Voir plus

Automne 2015. Alors qu'une chaleur inhabituelle s'attarde sur l'Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d'accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde, avec qui elle a un enfant. À Vienne, elle rencontre Richard, un musicien mondialement célébré. Ils se voient. Ils s'aiment. Elle le fuit puis lui écrit, de retour en France. Il vient la retrouver. Pour Sarah, c'est l'épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s'opposent, jusqu'au point de rupture intérieur : à l'occasion d'une autre enquête, sur une extermination d'enfants dans un hôpital psychiatrique autrichien, ses fantômes vont ressurgir. S'ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l'amour fou, où le mal familial côtoie celui de l'Histoire en marche, de la fin du xixe siècle aux décombres de la Deuxième Guerre mondiale, de l'Afrique des indépendances à la catastrophe climatique de ce début de millénaire.

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Avis(5)

  • « À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen- Orient et remontant au même...
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    « À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen- Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. » Ainsi commence ce beau roman construit comme un puzzle, à un moment où l’intranquillité, pour reprendre un terme cher à Pessoa, vient bousculer «l’écologie terrestre et l’écologie psychique».
    Le choc a lieu en Autriche le 28 septembre 2015: «La gare centrale de Vienne, où je me trouvais cette nuit-là, cette gare n’était plus une gare. C’était le ventre débondé, crevé, excrémentiel de la route des Balkans, recrachant sans cesse, sur ces quais balayés par le vent, des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras, sous les applaudissements des Viennois venus les accueillir, leur porter à manger dans des cantines de métal, ou des plats enveloppés dans du papier d’aluminium, leur distribuer des vêtements, des brosses à dents et des couvertures. Leur bonté, comme l’éclaircie dans l’orage, comme un souffle frais et paradoxal dans le brasier qui s’écroule sur lui- même, ne dura qu’un temps.»
    Dans la construction de son roman, Sarah Chiche a choisi de nous livrer les pièces d’un puzzle qui, au fil du récit, vont s’assembler pour nous donner une vision d’ensemble, mais aussi pour démontrer combien une vie s’imbrique dans celle des autres, au fil des rencontres et au fil des événements, des émotions qu’ils suscitent, des failles qu’ils mettent à jour ou, au contraire, qu’ils cicatrisent. Une manière aussi de reprendre la théorie du chaos chère à Edward Lorenz et son effet papillon. Et de l’illustrer. Car si en 2010 le climat de la planète n’avait pas commencé à se dérégler, Sarah ne se serait pas retrouvée dans une chambre d’hôtel à tromper son mari avec Richard, un célèbre violoncelliste. La voici prise au piège, la voici affublée d’une part d’ombre, la voici «enténébrée» à son tour. La romancière a eu jolie formule pour résumer cette liaison: «Sarah et Richard, c’est la rencontre de deux fantômes et de deux fantasmes».
    Car ce roman-gigogne nous l’indique dès son titre: tous les personnages que nous allons croiser ici sont des enténébrés qui mènent une double-vie, qui derrière leur façade respectable, ont leur part d’ombre, de souffrance, quand ce ne sont pas des pulsions plus morbides. On voit alors les réfugiés d’aujourd’hui se télescoper avec les déportés d’hier, l’Histoire broyer les destins individuels et laisser des marques indélébiles de génération en génération. Oui les fantômes sont bien présents. Ceux qui viennent hanter la mère de Sarah qui a perdu son mari trop jeune et n’a jamais pu se guérir de cette perte, ceux de ces centaines de victimes ayant servi à des expériences menées par les nazis et qui ont fini dans les sous-sols d’un hôpital, ceux imaginés par Elfriede Jelinek et Robert Musil…
    Sarah Chiche réussit un roman d’une rare densité. À la manière d’une équilibriste sur une corde raide, elle nous fait partager la peur, nous laisse imaginer que le prochain pas pourrait être fatal. La tension est extrême, mais la «fin heureuse» reste aussi une option.
    https://collectiondelivres.wordpress.com/2019/06/06/les-entenebres/

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  • Un livre EXIGEANT qui agrippe votre sensibilité dès le début en évoquant les réfugiés:"une écume bouillonnante et informe de fuyards."Musique,peinture,données climatiques,géopolitiques,historiques vous obligent à une attention constante.Le retour fréquent au passé des personnages complique...
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    Un livre EXIGEANT qui agrippe votre sensibilité dès le début en évoquant les réfugiés:"une écume bouillonnante et informe de fuyards."Musique,peinture,données climatiques,géopolitiques,historiques vous obligent à une attention constante.Le retour fréquent au passé des personnages complique quelque peu la compréhension de ce qui n'aurait pu n'être qu'une belle histoire d'amour ou plutôt sur l'Amour(Sarah comme Richard sont tous deux mariés et tiennent à leur couple).Reste pour moi le thème majeur les violences subies par les enfants battus,vendus,cobayes,maltraités:on se doit d'ouvrir les yeux;il n'y a pas que les nazis,la famille est un terrain propice.Les questionnements sur la génétique,les liens parentaux nous interpellent(l'auteur s'avère non seulement un excellent écrivain et est aussi psychanalyste).Petite ou grande difficulté de ce livre:les méandres chronologiques de la pensée qui vagabonde dans le temps!Une écriture précise,travaillée avec différents effets stylistiques ajoutent au désarçonnement du lecteur,parfois perdu dans ces longues phrases où la ponctuation s'absente.Une lecture âpre qui conduit à la réflexion sur nos propres liens amoureux,filiaux."...Qui de nous n'a pas été atteint par la tristesse,la perte du goût de vivre pendant quelque temps?C'est une idée folle de penser que les mères n'ont pas des périodes de dépression..."

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  • Sarah Chiche a la tête de la bonne copine. Celle avec qui on a envie de prendre un verre ou deux, ou (quatre ou cinq) à refaire le monde et le défaire. Elle aura toujours le bon mot, le beau mot.
    Psychanalyste, psychologue et écrivain, son visage vous donne tantôt à voir une gravité de celles...
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    Sarah Chiche a la tête de la bonne copine. Celle avec qui on a envie de prendre un verre ou deux, ou (quatre ou cinq) à refaire le monde et le défaire. Elle aura toujours le bon mot, le beau mot.
    Psychanalyste, psychologue et écrivain, son visage vous donne tantôt à voir une gravité de celles qui ont entendu toutes les vérités du monde, ou un sourire jusque dans les yeux qui s’étirent, se referment sur des pupilles bleues. Un regard qui dévoile ou retient à dessein. Une dualité qu’elle entretient peut-être.
    Son sourire n’illumine pas que son visage, il ricoche sur chaque mur, sur chaque livre de la librairie où a lieu la rencontre, et vient vous trouver sur votre chaise.
    Dans son dernier roman « les enténébrés », son héroïne s’appelle Sarah, comme elle. Chiche comme elle. Elle est psychologue, a un enfant, toujours comme elle. Elle se défend pourtant que son roman soit une auto-fiction et soutient mordicus qu’elle veut qu’il soit lu et entendu pour que chacun puisse s’y reconnaître et aller de ses propres projections, fantasmes ou associations.
    Mais peut-on réellement écrire sans y mettre une part de soi ? A fortiori lorsque l’on nomme l’héroïne de son personnage de son nom ? Elle seule le sait. Et quelque part, tant mieux si elle souhaite garder le mystère.
    Ses livres fétiches ? Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa et l’homme sans qualités (Tome 2 précise-t-elle) de Robert Musil.
    Ses goûts, à l’image de son personnage (réel cette fois) détonnent, rajoutent à cette chose un peu mystique qui l’auréole et que je ne saurais nommer avec exactitude. Ses silences ont quelque chose de vibrant. Oserais-je même utiliser le mot « violent » ?
    A l'image de son roman. Violent, puissant.
    Enténébré.

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  • Les quatre premières pages posent un constat terrible : l'impact négatif des hommes sur le climat via une pollution dont ils semblent avoir bien du mal à limiter l'expansion produit un effet domino absolument terrifiant : récoltes insuffisantes, famines, révoltes, guerres, déplacement de...
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    Les quatre premières pages posent un constat terrible : l'impact négatif des hommes sur le climat via une pollution dont ils semblent avoir bien du mal à limiter l'expansion produit un effet domino absolument terrifiant : récoltes insuffisantes, famines, révoltes, guerres, déplacement de populations, montée des nationalismes. L'enfer. L'époque que nous vivons n'a rien de réjouissant, d'autant qu'on ne perçoit aucune petite lumière à l'horizon permettant d'imaginer un avenir meilleur dans un délai raisonnable.
    Une première question se pose alors : que faire ? Continuer d'y croire, de croire en la vie, de donner la vie ou bien renoncer ? Vivre au mieux ou bien considérer toute chose comme vaine, absurde ?
    Second point et, j'allais dire, autre problématique apparemment : hérite-t-on de la folie de nos parents ? Sommes-nous libres d'être autrement, différents, ou bien, prisonniers d'une espèce de cercle infernal nommé hérédité, sommes-nous condamnés à reproduire ce qu'ils ont été sans autre forme d'échappatoire possible ?
    Enfin, et l'on abordera ici le dernier volet de cette ambitieuse réflexion : imaginez que la passion amoureuse embrase votre pauvre être et que vous sentiez que cette flamme va mettre à mal, voire réduire à néant votre famille et vous-même, résisteriez-vous à l'irrésistible ? Autrement dit, comment expliquer l'emprise qu'exerce une passion amoureuse au point que l'on s'y jette la tête la première comme l'on se jetterait dans le vide ?
    Prenez ces trois points, entrelacez-les, tissez-les serrés et vous obtiendrez le dernier roman de Sarah Chiche : un texte dense, saturé parfois, intense, puissant, sombre, torturé et beau, oui très beau. Certaines scènes d'une force terrible me resteront à jamais. Je ressors de cette lecture dans un drôle d'état comme on dit, et j'ai l'impression d'être passée par tous les sentiments : la fascination, la colère, la tristesse, l'épuisement, l'accablement, l'admiration, la curiosité, l'irritation… C'est peu dire que ce roman m'a touchée et qu'il reste indiscutablement un des grands de cette rentrée littéraire.
    Que je vous présente un peu les personnages : Sarah, psychologue et journaliste, vit à Paris avec son mari Paul, un intellectuel persuadé que la fin des temps est proche, et sa fille. Lors d'un déplacement à Vienne où elle doit rencontrer des réfugiés afin d'écrire un article sur la façon dont ils sont accueillis, elle croise Richard K., un violoncelliste célèbre, marié et plus âgé qu'elle dont elle va tomber follement amoureuse au risque de perdre tout ce qu'elle a construit, ce dont elle a pleinement conscience : « La pensée me traverse de me défenestrer tout de suite pour nous épargner d'avoir à vivre la joie dévastatrice des années qui viendront. »
    « J'ai pensé qu'il fallait le faire. Me laisser traverser de part en part par cet amour. Nous sommes dévastés. Dévastés de joie. Dévastés que chacun de nos gestes, chacun de nos mots confirme en tout point la façon dont nous nous étions rêvés l'un l'autre. Dévastés que les limites de nos corps nous empêchent de pénétrer plus profondément l'un dans l'autre. »
    La passions amoureuse vécue par Sarah est parfaitement décrite à travers la folie des corps et des âmes, le don complet de soi, la soumission totale, l'abandon à l'autre mais aussi les arrangements avec le réel et son lot de petites misères : les mensonges, l'absence, la double vie, la peur d'être découverte - toute l'énergie que cela suppose - et donc la grande fatigue qui en découle, forcément.
    Il faut savoir aussi que Sarah vit avec un passé pesant qui semble parfois l'empêcher d'avancer : son arrière-grand-mère  (Cécile), sa grand-mère (Lyne) et sa mère (Ève) ont toutes les trois souffert de troubles psychologiques importants dont Sarah craint d'être aussi la victime. Enfant, ayant perdu très jeune son père d'une leucémie foudroyante, elle s'est retrouvée avec une mère instable et mythomane, « héroïne de sa propre fiction », qui la battait et l'humiliait, une mère qui lui a dit, par exemple, alors qu'elle était encore très jeune : « Si tu n'avais pas été normale, Sarah, on t'aurait étouffée sous l'oreiller à ta naissance. Ton père me l'avait promis. On avait tout prévu, au cas où. » Terribles paroles traumatisantes s'il en est…
    Afin de faire cesser ce qu'elle nomme « la malédiction familiale », expression qui revient de manière obsessionnelle dans ce texte, la narratrice va, plus ou moins inconsciemment, en rechercher l'origine : « Plus tard, j'ai compris que ce que ma mère m'avait fait, son père le lui avait fait, et que ce que son père lui avait fait, on le lui avait fait à lui dans les camps. »
    En effet, après la Libération, Pierre B., son grand-père, déporté à Buchenwald comme prisonnier politique, a quitté sa femme, ainsi que sa propre fille, la mère de Sarah, et a fui en Côte d'Ivoire où il est devenu photographe. Il reverra tout de même sa fille mais il l'obligera à faire l'impensable. « Il a creusé des trous pour y jeter les cadavres de ses camarades. Il a survécu à deux camps de concentration et aux Marches de la mort à la libération des camps. Après la guerre, on lui a refilé une femme folle. Il a payé. Il a déjà payé. Il est parti enterrer sa honte dans les colonies où il a mené la vie banale d'un pauvre type, comme beaucoup de pauvres types qui vivaient dans les colonies. » Oui, ce grand-père, qui a vécu le pire dans les camps, fit le mal, à son tour, en Afrique. En est-il responsable ? N'est-il pas devenu ce que l'Histoire en a fait ? A-t-il eu la liberté d'être autrement ? Aurait-il pu être autrement ?
    Ne sommes-nous pas la somme de choses qui nous dépassent, que nous ne connaissons peut-être même pas, dont personne ne nous a jamais parlé, d'une histoire familiale qui est la nôtre et dont nous héritons sans toujours bien comprendre la personnalité profonde des principaux protagonistes, quelle a été la cause de leurs actes... A quoi rêvaient-ils, ces aïeux souvent inconnus dont nous sommes les dépositaires, ces étrangers qui sont en nous et avec lesquels nous devons nous arranger, chaque jour ? Que faire de ce qu'ils nous ont laissé, de ce qu'ils nous ont transmis ? Comment supporter parfois leurs actes insupportables ? Comment ne pas être hanté par leurs crimes ?
    Tant bien que mal, il nous faut avancer en portant le poids de nos origines, de l'Histoire qui nous a faits et qui a fait ceux dont nous venons. Et ce passé est tellement encombrant que l'on risque à chaque instant de se prendre les pieds dedans. Avons-nous la possibilité de nous en libérer ? Existe-t-il une faille, un interstice,une légère fissure qui nous offrirait la possibilité d'être sans eux ?
    « Je ne pleure pas sur moi, explique Sarah à Richard, je pleure parce que, malgré nos gestes, nos décisions, et alors même que nous croyons faire entendre notre voix, nous ne sommes que des pantins ventriloques par ce qui nous dépasse. Nous avons beau nous mettre en route vers le monde, sur le chemin de la vie, arrive toujours un moment, une station de notre voyage, où nous sommes ramenés à cette question : mais de quoi sommes-nous la faute ? »
    Certaines scènes de ce roman sont absolument magistrales dans leur construction, le point de vue adopté ou l'écriture qui exprime toute la tension que ressent Sarah : celle par exemple qui décrit Sarah visitant l'hôpital psychiatrique de Steinhof à Vienne, où, dans le pavillon appelé le Spiegelgrund, les nazis avaient procédé à des expérimentations sur de jeunes enfants handicapés mentaux dont les cerveaux ont été conservés dans du formol… Je repense aussi à la scène du dîner chez les Popesco, dans leur maison de vacances, alors que le risotto à la fleur de courgette et à la truffe n'arrive pas... (Je reste volontairement allusive...)
    Parfois le « je » de Sarah cède le pas à un « elle », ce qui permet à la romancière de montrer un personnage fantomatique en train de se dédoubler : « survient toujours un moment où je regarde tout cela depuis un lieu où tout est calciné et où je suis déjà morte » ; Sarah vit et s'analyse vivre, avance et se regarde avancer (il n'y a rien de pire pour se casser la figure d'ailleurs, mais peut-elle faire autrement ?) ; parfois la romancière superpose sur une même page, dans une même phrase, des événements qui ont des temporalités différentes, mêlant un élément du passé à l'instant présent vécu par son personnage. Ce télescopage des différentes temporalités mime tout ce qui se joue dans l'esprit du personnage au moment où il vit un moment fort de son existence.
    Il faut peut-être préciser aussi que si Les enténébrés nous présente des époques, des lieux, des gens très différents, ce roman offre aussi une quantité importante de formes littéraires telles que le journal, la lettre, la pensée, la scène, le récit et j'allais dire aussi des écritures différentes, bien évidemment adaptées au propos, ce qui m'a semblé un sacré tour de force !
    L'écriture précise (chaque geste est décrit, observé), parfois ardente, souvent abondante et pleine d'urgence donne l'impression par moments d'un trop plein qui ne demande qu'à sortir, à se déverser, à se révéler. Sarah Chiche dit sans détour, sans fard, sans pudeur, l'indicible, l'intime; elle tire le secret vers le grand jour, l'amène à la lumière comme pour en ôter les ténèbres, afin de le faire accéder à une certaine forme de vérité (de lumière) dont ce livre permet la révélation (puisque, comme elle le dit, « la vérité, c'est pour les romans… ») Aurait-elle pu en dire « autant » sans, précisément, le mot « roman » sur la couverture de ce texte ? Ce mot « roman » n'est-il pas ce qui permet justement à la narratrice d'ôter un peu de ces ténèbres qui assombrissent depuis si longtemps sa famille - ne nous dit-elle pas qu'au fond et malgré tout, ni sa mère, ni son grand-père ne sont responsables, coupables mais plutôt des victimes de l'Histoire ? Ne cherche-t-elle pas à mettre fin à cette tragique « malédiction familiale », à cette répétition infernale et ce, avec courage, parce qu'il faut se replonger dans le passé, avec tous les risques que cela comporte ?
    Ces ténèbres, elle tente (et c'est un exercice difficile que l'auteur - la narratrice - entreprend là) de les atténuer un tant soit peu comme on passe la main sur la vitre embuée d'une salle de bain afin de se deviner un peu dans la glace : le texte ne se termine-t-il pas par cette magnifique remarque de Paul son mari : « Tu as dans les yeux un trait de lumière en plus » ?
    Finalement, rien de ce qui devait détruire (la passion amoureuse notamment) n'a détruit. Au contraire, l'amour fou a apporté un plus, un supplément, une petite lumière qui peut-être servira de guide à la narratrice et lui permettra d'avoir un peu plus la force d'avancer.
    Je ne sais pas pourquoi, soudain, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Sarah me fait penser au personnage d'Antigone dans sa volonté d'aller jusqu'au bout tout en sachant qu'elle risque le pire. Antigone est d'ailleurs décrite comme « la jeune fille noiraude » dans le texte d'Anouilh (n'est-elle pas, elle aussi, une « enténébrée », écrasée par l'histoire de sa famille (Oedipe/Jocaste), l'histoire de Thèbes et l'histoire de cet amour immense pour son frère ?)
    Les enténébrés est un texte qui tend vers la lumière. « Le désert le plus aride du monde se couvrit de millions de fleurs blanches et roses. » C'est en ces termes que s'achève le roman. Et je ne peux m'empêcher de citer les derniers vers qui concluent magnifiquement ce très beau texte porteur d'un espoir, d'une volonté de jouir du monde quel qu'il soit et qui que nous soyons devenus :  « Seuls se plaignent les sots. / Courons gaiement le monde / Contre vents et marées ! / S'il n'est de dieux sur terres,/ Nous serons Dieu nous-mêmes. » (Wilhelm Müller, Le Voyage d'hiver)

    LIRE AU LIT http://lireaulit.blogspot.fr/

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  • https://leslivresdejoelle.blogspot.com/2019/02/les-entenebres-de-sarah-chiche.html

    Le récit commence par situer de façon édifiante le monde des année 2010 avec l'énumération des catastrophes qui se sont enchaînées après la vague de chaleur exceptionnelle qu'a subie la Russie lors de l'été...
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    https://leslivresdejoelle.blogspot.com/2019/02/les-entenebres-de-sarah-chiche.html

    Le récit commence par situer de façon édifiante le monde des année 2010 avec l'énumération des catastrophes qui se sont enchaînées après la vague de chaleur exceptionnelle qu'a subie la Russie lors de l'été 2010.

    Sarah est psychanalyste à l'hôpital Sainte-Anne à Paris, également écrivain reconnue, elle travaille notamment sur Pessoa. En 2015, Sarah, en reportage à Vienne sur la prise en charge des réfugiés en Autriche, rencontre dans le musée d'Art ancien Richard K., un violoncelliste renommé internationalement, beaucoup plus âgé qu'elle. Cette rencontre va déboucher sur un amour fou, une passion dévorante malgré l'attachement de Sarah et de Richard à leur conjoint respectif " Nos yeux se rencontrent. La pensée me traverse de me défenestrer tout de suite pour nous épargner d'avoir à vivre la joie dévastatrice des années qui viendront", "Nous sommes un seul et même paysage, que nous arpentons, vides de nous-mêmes et emplis de l'autre.". En effet, Sarah est en couple avec Paul, un homme que tout oppose à Richard, un intellectuel connu pour ses écrits sur le réchauffement climatique et hanté par la fin du monde. Sarah est mère d'une petite fille.

    Cette passion qui consume Sarah alors que le monde autour d'elle s'embrase la conduit à explorer ses failles, à se plonger dans son histoire familiale, à s’interroger sur le poids de l'héritage familial, sur la folie qui frappe les femmes de sa famille. En effet, sa mère Ève, sa grand-mère Lyne et son arrière grand-mère Cécile ont toutes été atteintes d'une forme de folie, bipolarité pour Cécile, schizophrénie pour Lyne, violence et délire pour Eve. Sarah se remémore l'histoire de sa mère Ève marquée par l'abandon de son père et la folie de sa mère qui, en se racontant une autre vie que celle qu'elle a réellement vécue, est devenue "l'héroïne de sa propre fiction", à tel point que Sarah se demande si tout ce qu'elle raconte sur son passé n'est pas du délire. Une mère "morte à elle-même" qui l'a élevée seule suite au décès de son père frappé d'une leucémie foudroyante alors que Sarah n'avait que quinze mois. Une folie familiale qui semble avoir pour origine les traumatismes subis par le grand-père, victime d'expériences nazies à Buchenwald et devenu lui-même monstrueux " C'était un homme, pas un père, mais tu sais c'est normal il était brisé par les camps. Quand tu vis certaines choses, après, tu deviens juste un animal." Une folie transmise de génération en génération avec laquelle Sarah a dû se construire et qu'elle tente sans doute d'exorciser au travers de son métier de psychanalyste.

    J'ai été frappée dès les premières pages par la puissance de ce roman, éblouie par la plume de l'auteure et par la force de son propos... J'ai été complètement happée par cette histoire qui à aucun moment ne s’essouffle. J'ai aimé la construction du récit qui entrelace la passion dévastatrice qui consume Sarah et Richard avec d'une part les catastrophes qui menacent le monde contemporain (et son lot de réfugiés climatiques ou politiques), avec d'autre part la barbarie nazie et la misère africaine. La folie amoureuse et les folies familiales en écho à la folie qui a frappé et frappe encore l'humanité... quel vaste sujet ! Cette construction nous plongeant dans différentes temporalités est magistralement menée du début à la fin du roman qui tout en abordant des thèmes très forts et en engendrant des réflexions fondamentales est d'une incroyable fluidité malgré la complexité du mode de narration adopté.
    Sarah Chiche décortique à merveille une passion amoureuse, je n'ai jamais rien lu d'aussi fort sur ce sujet. Ce roman parle des choix impossibles, du poids de l'héritage familial, du fardeau d'une malédiction familiale, de résilience tout en mettant en scène des personnages très forts au destin très noir.
    Époustouflant par sa construction et par les sujets abordés c'est un roman que je suis certaine de relire un jour, ce qui est très rare, et qui justifierait que je crée une catégorie "coup de foudre" au delà du classique "coup de cœur". J'aime beaucoup le titre des enténébrés qui évoque les ténèbres dans lesquels chacun de nous se débat, le bandeau "L'amour et les fantômes de l'Histoire" judicieusement choisi mais je trouve la quatrième de couverture un peu limitative car ce roman va bien au-delà d'une histoire d'amour fou. Ce roman d'une infinie noirceur qui nous mène de l'Autriche à la Côte d'Ivoire est cependant infiltré d'une certaine lumière, un très grand texte...

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