• Ce roman nous entraîne à Brooklyn au début du XXème siècle (si on fait un rapide calcul par rapport aux générations et événements car il n’est pas vraiment daté) Jim décide d’en finir avec la vie. Il a été licencié, sa femme Annie attend leur premier enfant, et il manque d’énergie pour se lancer dans la recherche d’un travail, il touche un peu à l’alcool, il ne supporte plus cette vie difficile.

    Dès le début nous sommes plongés dans les quartiers miséreux de l’Amérique qui sont arpentés par les religieuses d’une congrégation qui vient en aide aux malades, aux meurtris, aux laissés pour compte. Dès la découverte du corps de Jim, Annie va être pris en charge par la congrégation pour l’aider à remettre en état son petit logement, trouver un travail à la blanchisserie de la congrégation qui lui permettra de rester proche de sa fille, Sally en particulier par sœur Jeanne et sœur Illuminata.

    L’auteure décrit minutieusement la misère qui règne dans ces quartiers déshérités et le travail des religieuses qui tentent d’apporter réconfort, hygiène, soins à des familles démunies et au bord de l’agonie. Quand ces femmes ne sont pas à soigner, récurer, aider, réconforter, elles partent avec leurs paniers de collectes afin de mendier quelque argent en s’installant parfois dans le froid pour améliorer le sort de toute cette population.

    Rien ne nous est épargné dans la description du travail de ces religieuses, des actes de la vie quotidienne qu’elles doivent assurer lorsque leurs protégés ne sont plus en état de le faire, faisant preuve d’une abnégation, d’un dévouement sans faille : fortes mais fermes quand il le faut, elles vont au bout de leurs forces, de leurs convictions pour soulager la misère.

    Sally va grandir parmi elles, dans l’ombre de la religion et n’ayant connu pratiquement que cet environnement elle décidera d’entrer les ordres. Mais sa première vraie confrontation avec le monde extérieur risque de faire vaciller sa foi. D’autres événements surviendront qui obligeront cette jeune fille à grandir vite, à faire des choix, à découvrir la vie, la vraie vie dont elle était jusqu’à se jour ignorante.

    La vie passe en un clin d’œil. Pas besoin d’imagination pour la convaincre qu’elle était déjà passée. (p186)

    Alice McDermott a fait le choix de construire son récit en incluant à travers l’histoire de cette mère le passé de d’une autre famille qui va jouer un rôle important, la narration étant faite le père aux petits enfants.

    C’est une histoire de famille dans un quartier où les personnes se cotoîent depuis longtemps, partageant misère et difficultés, avec des petits moments de bonheur, et où le destin joue un rôle important. Différence des classes sociales, pouvoir de l’argent qui peut changer une vie, le sens du devoir pour d’autres, les relations coupables et cachées.

    L’auteure s’attache à rendre le climat du quartier, des petites gens, les conditions de vie de tout ce petit peuple, c’est un univers à la Dickens, à la Victor Hugo. On parle beaucoup odeurs, couleurs, environnements, on ne s’attarde pas trop sur les sentiments, même s’ils existent. La vie des religieuses est faite de prières, de devoirs, de foi, du choix de vies qu’elles ont acceptées mais que la présence de Sally, fillette va illuminer en apportant parfois un peu de gaité dans leur quotidien par les imitations qu’elle fait.

    De l’intérieur de sa coiffe blanche, ses petits yeux, les petits yeux délavés d’une vieille femme, passaient sur nous. Une seconde, quelque chose d’affectueux, de joyeux même, en chassa le chagrin, mais une seconde seulement. Quand l’ombre grise revint, nous reconnûmes en elle non pas une lueur transitoire, aussi brève qu’un clignement d’yeux, mais une douleur qui avait toujours été là dans le cher et vieux visage. « Dieu, connaît mon cœur, dit-elle. Donc, je n’ai pas besoin de Lui demander son pardon, voyez. » (p281)

    L’écriture rend totalement cette ambiance d’abnégation, on ressent le poids de ces tâches, les techniques qu’elles utilisent pour venir à bout des situations les plus difficiles, la parfaite organisation qu’elles ont, mais aussi sur la distance qu’elles mettent parfois face à ce qu’elles voient, à ce qu’elles vivent, elles ne s’attachent pas, n’en parlent pas mais on comprend bien que tout cela laisse des traces.

    C’était pour moi la découverte d’une auteure mais aussi un voyage dans ces quartiers pauvres, où la vie ne tient souvent qu’à un fil mais où règne malgré tout l’amitié, l’entr’aide et l’amour. J’ai retrouvé le style de certains romans de la littérature américaine telle que Betty Smith par exemple mais avec peut être un peu moins de dynamisme et une construction dans laquelle j’ai eu, parfois, un peu de mal à me retrouver surtout dans les éléments du passé, la généalogie des familles, à faire emboiter toutes les pièces.

    Je remercie les Editions de la Table Ronde pour cette découverte.

    Prix Fémina Etranger 2018

    comment Commentaire (0) flag Signalez un abus