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Croire aux fauves

Couverture du livre « Croire aux fauves » de Nastassja Martin aux éditions Verticales
  • Date de parution :
  • Editeur : Verticales
  • EAN : 9782072849787
  • Série : (-)
  • Support : Papier
Résumé:

« Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Les limites physiques entre un humain et une bête,... Voir plus

« Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Les limites physiques entre un humain et une bête, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné. » Croire aux fauves est le récit d'un corps-à-corps entre un ours et une anthropologue au Kamtchatka. Et comme Nastassja Martin le souligne immédiatement, c'est une blessure et une renaissance, dont elle sortira en partie défigurée, mais surtout transfigurée. La singularité de son point de vue a toujours tenu à son engagement avec les peuples étudiés - les Gwich'in de l'Alaska puis les Évènes d Kamtchatka -, engagement si total qu'il a parfois aboli les distances soi-disant objectives et soulevé en elle des interrogations vertigineuses.
Ainsi, avec cet ours, s'est-elle confrontée à une figure essentielle des mythologies locales, « l'âme sauvage », comme si cette bête fauve était le point de collision entre savoirs scientifiques et implication animiste.
Outre ce motif initial, elle relate les nombreuses opérations subies en Russie à l'hôpital de Petropavlosk, puis en France à La Salpêtrière ou au CHU de Grenoble. Au cours d'une énième hospitalisation, de nouvelles menaces surviennent, une maladie nosocomiale puis un risque de tuberculose. Face à ces sombres perspectives, la rescapée décide de retourner sur les lieux du « baiser de l'ours ». Et c'est dans ce refuge d'une inquiétante familiarité qu'elle approfondit les questionnements qui l'ont assaillie depuis des mois, les met au diapason d'une pleine Nature habitée par des croyances ancestrales et des solidarités élémentaires, mais aussi à l'épreuve des préjugés de certains habitants envers la « miedka » qu'elle est devenue, mi-femme mifauve.
Ultime stigmatisation qui va nourrir son désir de pousser plus loin encore sa méditation anthropologique.

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Avis (11)

  • « Si je m’en sors, ce sera une autre vie »

    Nastassja Martin est anthropologue et, le 25 août 2015, alors qu’elle vit depuis plusieurs mois avec les Evènes, dans les montagnes du Kamtchatka, elle est attaquée par un ours. Non, Nastassja ne le dit pas ainsi. Elle a rencontré un ours ; rencontre...
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    « Si je m’en sors, ce sera une autre vie »

    Nastassja Martin est anthropologue et, le 25 août 2015, alors qu’elle vit depuis plusieurs mois avec les Evènes, dans les montagnes du Kamtchatka, elle est attaquée par un ours. Non, Nastassja ne le dit pas ainsi. Elle a rencontré un ours ; rencontre sanglante puisqu’elle a été déchiquetée par l’ursidé, le visage défiguré, elle est opérée d’bord en Russie puis en France. Les opérations se succèdent. " Ce jour-là, le 25 août 2015, l'événement n'est pas : un ours attaque une anthropologue française quelque part dans les montagnes du Kamtchatka. L'événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. Non seulement les limites physiques entre un humain et une bête qui, en se confrontant, ouvrent des failles sur leurs corps et dans leurs têtes. C'est aussi le temps du mythe qui rejoint la réalité ; le jadis qui rejoint l'actuel ; le rêve qui rejoint l'incarné ".

    « Mon esprit part vers l’ours, revient ici, tourne, construit des liens, analyse et décortique »,

    Nastassja, à l’encontre de toutes nos idées reçues, ne chasse pas l’ours de son esprit, de son corps. Il est, tout au moins, une part de lui est en elle. Ce fut une rencontre, si longtemps désirée par elle, avec l’ours et non une attaque et c’est sa force. « A mesure qu’il (l’ours) s’éloigne et que je rentre en moi-même nous nous ressaisissons de nous-mêmes. Lui sans moi, moi sans lui, arriver à survivre malgré ce qui a été perdu dans le corps de l’autre ; arriver à vivre avec ce qui y a été déposé. »

    Sa part d’ours la pousse à quitter la France, cesser toutes les opérations reconstructives qu’on lui propose, il y en a eu tant déjà, et retourner dans le village où vit sa famille russe, se reconstruire au contact des lieux fréquentés par l’ours.

    Aucun pathos, l’autrice ne se replie pas sur elle-même, elle combat avec ses armes propres, sans souci des autres, égoïstement en accord avec elle-même, même si elle est incomprise. Un texte fort, poétique lorsqu’il est question de la nature et d’amour pour le peuple Evène.

    J’ai aimé ce livre, récit méditatif entre rêve, délire et réalité, en savoir plus sur l’animisme, trouver cet amour sincère des humains qui essaient, dans la Russie reculée, de vivre comme vivaient leurs ancêtres avant eux, de perpétuer une tradition, sans complaisance aucune et puis, l’écriture de Nastassja Martin… Quel délice

    Belle couverture !

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  • L’auteur est anthropologue, donc étudie les cultures et les sociétés humaines en allant sur le terrain.
    En 2015 quelque part dans les montagnes du Kamtchatka :
    « L’ours est parti depuis plusieurs heures maintenant et moi j’attends, j’attends que la brume se dissipe. La steppe est rouge, les...
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    L’auteur est anthropologue, donc étudie les cultures et les sociétés humaines en allant sur le terrain.
    En 2015 quelque part dans les montagnes du Kamtchatka :
    « L’ours est parti depuis plusieurs heures maintenant et moi j’attends, j’attends que la brume se dissipe. La steppe est rouge, les mains sont rouges, le visage tuméfié et déchiré ne se ressemble plus. Comme aux temps du mythe, c’est l’indistinction qui règne, je suis cette forme incertaine aux traits disparus sous les brèches ouvertes du visage, recouverte d’humeurs et de sang : c’est une naissance, puisque ce n’est manifestement pas une mort. »
    Dès l’incipit, le lecteur est happé vers ces contrées qui lui sont étrangères.
    Il entre dans l’univers très particulier de l’anthropologue qui vit parmi le peuple Evène « les derniers peuples chasseurs de rennes aux croyances marquées par l’esprit de l’ours. »
    Mère et frère arrivent en Russie pour la soutenir et l’accompagner dans son transfert à l’hôpital de la Pitié Salpetrière pour une reconstruction maxillo-faciale.
    C’est un périple qui lui fait plus peur que les ours.
    C’est une famille soudée autour d’elle, et pourtant cette famille subit reproche et conseils comme quoi il faut savoir mettre en laisse ses enfants pour leur bien. Heureusement ce n’est pas leur façon de voir, chacun respecte et soutien Nastassja et garde ses inquiétudes cachées.
    Ces passages sont très émouvants et provoquent une réflexion sur la liberté et le prix à payer parfois.
    Comment lutter contre cette foi : « Dans la rencontre entre l’ours et moi, dans sa mâchoire contre ma mâchoire, il y a une violence inouïe, qui exprime celle que je porte en moi. Si je déroule le fil de sa pensée, je suis allée chercher à l’extérieur quelque chose qui est en moi. »
    « Je ne suis pas en paix. J’ignore même ce que signifie ce mot. »
    Lorsqu’elle retourne au Kamtchatka, elle est accueillie de façon mitigée. Ceux qui la considèrent comme faisant partie de leur famille sont heureux de la retrouver. Les autres ont peur, car elle est devenue une « miedka » en langage simple « mi-femme mi-ours » car l’esprit de la bête s’est glissé en elle.
    Les passages sur l’animisme sont tellement réjouissant pour moi, et si loin de nos croyances.
    L’idée que l’esprit de l’ours et sa force vitale soient en elle, fut une échappée belle pour mon imaginaire.
    Ce livre a été aussi déroutant qu’éblouissant, et l’illustration parfaite que la littérature peut nous faire voyager loin.
    Je vais conclure avec les mots de Natassja Martin : « Antonin Artaud avait raison. Il faut sortir de l’aliénation que produit notre civilisation. » « Je dis qu’il y a quelque chose d’invisible, qui pousse nos vies vers l’inattendu. »
    Je vais lire son précédent livre Les âmes sauvages. Très envie d’en savoir plus.
    ©Chantal Lafon-Litteratum Amor 12 décembre 2020.

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  • Nastassja Martin est anthropologue et elle nous livre un récit éprouvant et lumineux à la fois, celui de son combat après l’attaque qu’elle a subi lors de sa rencontre avec un ours dans les montagnes du Kamtchatka.
    De l’accident, on ne saura pas grand-chose, il faudra attendre les dernières...
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    Nastassja Martin est anthropologue et elle nous livre un récit éprouvant et lumineux à la fois, celui de son combat après l’attaque qu’elle a subi lors de sa rencontre avec un ours dans les montagnes du Kamtchatka.
    De l’accident, on ne saura pas grand-chose, il faudra attendre les dernières pages du livres, mais nous suivons le long cheminement de Nastassja Martin jusqu’à sa « réparation »
    Brusquement séparée de ses amis Avènes, elle va devoir se battre pour se reconstruire, tout en affrontant la suprématie médicale. Gravement blessée au visage, elle passe du temps dans les hôpitaux russes avant de poursuivre sa guérison en France. Sans cesse, elle doit composer avec la douleur.
    Elle devra subir plusieurs opérations et vaincre une infection nosocomiale.
    L’ours est toujours là, présent dans son visage ravagé et dans ses rêves. Pour les Evènes, elle est
    « matukha », l’ourse, à cause de ses rêves. L’anthropologue partage leur vision animiste, elle a pris une part de l’ours et lui un fragment de son humanité, la frontière entre les deux mondes est perméable, elle est devenue « miedka ». Elle est confrontée à ces bouleversements de civilisation, ce progrès qui réduit l’espace de liberté des peuples arctiques qu’elle étudie.
    Loin d’être un simple témoignage sur son terrible accident, ce récit tente de creuser le sens de cette confrontation avec l’animal sauvage.
    Il n’y a pour elle qu’une issue, celle de retourner dans la forêt, auprès de son amis Daria et de son peuple, pour continuer sa quête. Elle retrouve sa place parmi les Evènes, et leur regard est tout autre que celui des occidentaux. Elle ne doit pas en vouloir à l’ours dont elle a croisé le regard, ce que l’animal ne supporte pas. Elle peut aussi confier ses rêves, ici ils font partie de la culture.

    Je ne sais pas si on peut parler de résilience, mais l’anthropologue se tient en équilibre entre deux mondes, le civilisé et l’autre où le sauvage a sa part. On suit sa démarche avec intérêt, sa réflexion n’est jamais pédante. Avec ses questionnements et ses incertitudes, ce récit déborde d’humanité et c’est cela qui nous touche. Après cette lecture, on ne peut que porter un autre regard sur l’ours, et sur cette nature sauvage qui peut se montrer si cruelle parfois.

    Ce livre a été sélectionné pour concourir pour le Prix littéraire Terres d'Ailleurs 2020 qui récompense un livre d'aventure vécue, une aventure/voyage /découverte d'un ailleurs au travers du regard d'un(e) auteur(e)

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  • Récit de Nastassja Martin, anthropologue française, qui a croisé le chemin d'un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Aucun des deux n'est ressorti indemne de cette rencontre. L'auteure a perdu une partie de sa mâchoire et va subir de nombreuses opérations. Mais elle va surtout entamer une...
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    Récit de Nastassja Martin, anthropologue française, qui a croisé le chemin d'un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Aucun des deux n'est ressorti indemne de cette rencontre. L'auteure a perdu une partie de sa mâchoire et va subir de nombreuses opérations. Mais elle va surtout entamer une longue introspection qui la poussera à retourner en Russie. Dans ses recherches de terrain, elle avait étudié l'animisme. Ce mythe va devenir réalité pour elle à partir de cet événement.
    Le livre est court, l'écriture fluide et le propos intéressant, bref ce récit captivant se dévore. Je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec Sylvain Tesson et ses voyages en Sibérie ou encore la longue reconstruction du visage de Philippe Lançon dans "Le lambeau".
    Ce livre m'a plu par son écriture et par les thèmes abordés : le rapport à la nature et plus particulièrement aux animaux, l'étude des mœurs de populations éloignées de nous. Si ces thèmes vous intéressent également, nul doute qu'il vous plaira !

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  • Le 25 août 2015, l'auteure, anthropologue française, est attaquée par un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Elle raconte son parcours de soin et les frontières qui implosent entre règnes humain et animal, le mythe qui rejoint la réalité, les croyances ancestrales actualisées.

    J'ai...
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    Le 25 août 2015, l'auteure, anthropologue française, est attaquée par un ours dans les montagnes du Kamtchatka. Elle raconte son parcours de soin et les frontières qui implosent entre règnes humain et animal, le mythe qui rejoint la réalité, les croyances ancestrales actualisées.

    J'ai ressenti à la lecture de ce livre un sentiment proche de celui éprouvé quand j'ai lu « de pierre et d'os » . L'envie d'en savoir plus, la sensation d'être dans un récit qui ne se suffit pas à lui-même. Cependant, si je lis des romans autant que des essais, je ne suis pas une habituée du récit. Il me manque peut-être certains codes pour apprécier.

    A lire sur une peau de bête.

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  • Nasstaja Martin est une anthropoloque spécialisée dans les peuples arctiques, détentrice d'une thèse sur les Gwich'in d'Alaska et du Yukon. Ici, direction la péninsule du Kamtchatka dans l'extrême-orient sibérien chez les Evènes, plus particulièrement dans un clan ayant fait le choix de vivre en...
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    Nasstaja Martin est une anthropoloque spécialisée dans les peuples arctiques, détentrice d'une thèse sur les Gwich'in d'Alaska et du Yukon. Ici, direction la péninsule du Kamtchatka dans l'extrême-orient sibérien chez les Evènes, plus particulièrement dans un clan ayant fait le choix de vivre en forêt profonde au plus près de la nature pour retisser un dialogue avec les être non humains qui parcourent leur territoire.

    Le sujet en soi est passionnant mais là il devient captivant, c'est par le je de l'auteure qui raconte sa transformation après avoir survécu à une attaque d'ours qui lui a déchiqueté le visage. Mais là, où n'importe qui n'aurait lu dans cet événement qu'une simple attaque, terrible mais une attaque, Nasstaja Martin propose une autre lecture, celle d'une confrontation.

    Un des évènes dont elle proche lui explique que si elle a été attaqué, c'est parce que son regard a croisé celui de l'ours, et que lorsque ce dernier y a vu un fonds commun, un miroir de son âme. Nasstaja Martin explique d'ailleurs comment, avant la rencontre avec l'ours, elle était déjà surnommée « matukha », l'ourse, comment ses rêves préfiguraient le moment, peuplés d'ours.

    Cette vision des choses est forcément troublante et déstabilisante pour un occidental non initié à l'animisme. Il faut l'accepter pour apprécier ce récit très singulier, très éloigné du naturalisme qui voit en l'animal une altérité. Nasstaja dit être devenue une « miedka », « celle qui vit entre les mondes » un être qui est passé sans retour au-delà des frontières de la normalité humaine, portant une part d'ours en elle, comme l'ours en porte une d'elle en lui.

    Bien sûr, le récit narre aussi du très factuel comme le marathon médical de la reconstruction faciale, mais c'est avant tout une plongée dans la pensée vive et habité d'une femme incroyable de force et de caractère, quasi un manifeste en quête de guérison ontologique. Cela fuse tellement que c'en est un tourbillon, parfois complexe à suivre, mais cela ne m'a pas gênée, sans doute parce que ce voyage intérieur tout en mouvement est conté avec une écriture toute aussi intense que le propos. Nasstaja Martin est une écrivaine, c'est une évidence.

    Un récit captivant et iconoclaste, secoué d'émotions fortes, qui pousse indéniablement à une réflexion profonde sur nos valeurs occidentales et notre rapport à la nature. Suffisamment puissant pour chambouler nos certitudes.

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  • Le 25 août 2015, tandis que l'anthropologue Nastassja Martin, spécialiste des populations arctiques, explore les montagnes du Kamtchatka (Extrême-Orient russe), elle se fait surprendre par un ours qui lui arrache une partie de la mâchoire. Elle est immédiatement transportée en hélicoptère dans...
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    Le 25 août 2015, tandis que l'anthropologue Nastassja Martin, spécialiste des populations arctiques, explore les montagnes du Kamtchatka (Extrême-Orient russe), elle se fait surprendre par un ours qui lui arrache une partie de la mâchoire. Elle est immédiatement transportée en hélicoptère dans un hôpital de Petropavlovsk où elle subit plusieurs opérations avant d'être rapatriée en France. Elle sera de nouveau opérée à La Salpêtrière puis rejoindra sa maison familiale dans les Alpes pour se reposer. Mais la nécessité de repartir s'imposera rapidement à elle : elle s'envolera de nouveau vers les montagnes du Kamtchatka pour retrouver les amis qu'elle a laissés là-bas et surtout, pour tenter d'analyser, de nommer, de donner du sens à ce qu'elle a vécu.
    Si l'on s'en tient aux faits, ils sont ci-dessus résumés en quelques phrases. Rencontrer des ours dans ce lieu du bout du monde n'a rien d'étonnant : on dénombre environ 15 000 ours bruns sur ce territoire de volcans. C'est la plus grande concentration mondiale. Généralement, l'ours n'est pas agressif mais il peut lui arriver d'attaquer, notamment s'il a faim ou s'il a peur. Dans cette rencontre entre la femme et l'animal, les deux ont été surpris, aussi bien elle que lui.
    Vous imaginez bien que dans cette région, les légendes, les croyances autour de l'ours sont nombreuses : l'on dit par exemple qu'un ours qui regarde un homme dans les yeux croit s'y voir lui-même, comme s'il découvrait son double dans le monde des hommes. Dans ce cas, si l'ours tue l'homme, il peut revenir parmi les siens. Sinon, une partie de lui reste parmi les hommes.
    Et si, dans le sens inverse, Nastassja, dont le visage a été « avalé » par l'ours, avait d'une certaine façon pénétré le monde animal, si elle était devenue elle aussi une part de l'animal, comme si les frontières entre les deux mondes avaient disparu ? C'est précisément là-dessus que s'interroge l'anthropologue : en effet, elle a l'impression que son corps est « un territoire envahi ». « Il y a eu nos corps entremêlés, il y a eu cet incompréhensible nous, ce nous dont je sens confusément qu'il vient de loin, d'un avant situé bien en deçà de nos existence limitées. » Et si son corps avait été, était encore (et pour toujours) le territoire d'un autre ? Et si elle était devenue une espèce d'être hybride, « moitié femme moitié ours » ? Cette légende qui lui est racontée lors de son second voyage explique peut-être le malaise profond qu'elle ressent après cet accident, malaise que les médecins psychologues français tentent de soulager en se focalisant uniquement sur la jeune femme (enfance, décès du père etc. etc ...) sans penser finalement que l'on est un tout, que l'on appartient à l'univers, que l'on fait un avec l'univers… Nastassja est persuadée que les médecins, en étudiant son cas et en le coupant du monde, font erreur car elle est le monde, elle « porte une part de l'ours en elle », de même que l'animal porte en lui une part d'humanité.
    « Je pense à tous ces êtres qui se sont enfoncés dans les zones sombres et inconnues de l'altérité et qui en sont revenus métamorphosés, capables de faire face à « ce qui vient » de manière décalée, ils font à présent avec ce qui leur a été confié sous la mer, sous la terre, dans le ciel, sous le lac, dans le ventre, sous les dents. »
    Dorénavant, elle sera l'ours, le portera en elle, de même qu'il sera la femme et la portera en lui…
    J'ai vraiment trouvé cette réflexion fascinante car elle nous ouvre, nous Occidentaux très rationnels, à une réflexion sur notre rapport au monde, à la nature, aux animaux. L'accident de Nastassja, en lui faisant faire un pas de côté, lui a permis de reconsidérer le monde : « J'ai vu le monde trop alter de la bête ; le monde trop humain des hôpitaux. J'ai perdu ma place, je cherche un entre-deux. Un lieu où me reconstituer. Ce retrait-là doit aider l'âme à se relever. Parce qu'il faudra bien les construire ces ponts et portes entre les mondes... » Nastassja réalise qu'elle fait partie d'un tout et considérer ce tout est pour elle le seul moyen de la rendre à elle-même ou plus exactement de lui permettre de trouver un équilibre entre les deux éléments qui la constituent dorénavant : femme (l'humain) et bête (la nature).
    Par ailleurs, et alors que je ne m'y attendais vraiment pas, le témoignage de Nastassja lorsqu'elle évoque son opération à la Salpêtrière dans le service maxillo-facial, son rapport à sa chirurgienne et aux amis qui l'entourent m'ont vraiment fait penser aux paroles de Philippe Lançon dans Le lambeau. Le même ressenti, les mêmes sensations… J'étais très surprise de retrouver les mêmes mots dans la bouche de personnes ayant vécu des expériences si différentes.
    « Croire aux fauves » est un petit livre qui nous amène à réfléchir à notre place dans le monde : nous nous pensons les maîtres, nous croyons tout dominer, nous osons ne rien respecter. Espérons que le « pas de côté » que nous vivons actuellement nous fera reconsidérer ce que nous sommes, revoir nos pratiques, accepter la porosité entre la nature et nous-même et retrouver enfin une certaine forme d'harmonie sans laquelle il n'y aura pas de paix.

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  • En 2015, lors d’une mission anthropologique chez les rares nomades Evènes subsistant encore des rennes au Kamtchatka, l’auteur partie seule en forêt est attaquée par un ours : le fauve lui emporte la moitié du visage avant de s’enfuir, lui laissant miraculeusement la vie sauve. S’ensuivra pour...
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    En 2015, lors d’une mission anthropologique chez les rares nomades Evènes subsistant encore des rennes au Kamtchatka, l’auteur partie seule en forêt est attaquée par un ours : le fauve lui emporte la moitié du visage avant de s’enfuir, lui laissant miraculeusement la vie sauve. S’ensuivra pour la jeune femme une longue et douloureuse reconstruction physique, mais aussi une vaste introspection sur les raisons et l’impact de cette fulgurante collision entre l’humain et l’animal.

    L’on reste d’abord sans voix devant l’inimaginable et terrible mésaventure de cette femme : une épreuve atroce, à l’issue improbable, suivie d’un parcours médical à faire froid dans le dos, à la merci de la brutalité d’un petit hôpital russe d’un autre âge, mais aussi, très ironiquement, des failles des plus grands établissements de santé français. L’on devine ensuite la tornade qui a dû s’emparer du psychisme de cette survivante, l’énorme travail sur soi pour parvenir à passer le cap, concrétisé par ce livre posé, réfléchi, plein de la maturité et de la sagesse de qui a déjà vécu cent vies.

    C’est avec toute son expérience d’anthropologue, son ouverture d’esprit et sa conscience de la complexité des êtres que l’auteur envisage l’enchaînement de faits qui l’ont menée à ce face-à-face avec un fauve. Sans jamais trancher, elle ouvre une à une des hypothèses issues de différentes cultures, explorant aussi bien la psychanalyse, le chamanisme ou l’animisme. Cela l’amène avant tout à mieux se connaître, à comprendre ce que cet ours lui a pris et lui a donné en échange. Cela finit par nous faire réfléchir à notre avenir d’humains sur une planète au bord de la ruine, où l’anthropologue met en lumière ce que nous sommes en train de perdre : les mythes anciens, l’harmonie avec la nature et l’équilibre entre les espèces vivantes, les espaces de liberté et de vie sauvage…

    Cette méditation, au texte parfois exigeant et toujours lucide, se lit avec d’autant plus d’intérêt qu’elle accompagne le récit sincère et sans complaisance d’une authentique expérience de terrain, où transparaissent l’estime et l’amitié d’hommes et de femmes au mode de vie en voie de disparition, et en l’avenir desquels, pourtant, l’on aimerait bien pouvoir croire encore.

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