Ces rêves qu'on piétine

  • « Un pas. Une pierre. Un chemin de poussière. Un printemps qui bourgeonne. » Le rythme de cet extrait me fait penser à la chanson de Moustaki ; malheureusement, là s’arrête la ressemblance.
    En effet, ce chemin sur lequel Aimé est une énième descente en enfer. « Il sait qu’ils sont des milliers comme lui, à arpenter les routes des territoires de l’Est. Des cohortes de guenilles maculées de mois de crasse, tiraillées par le manque. La faim, la soif, les proches, l’avenir. Des cadavres en mouvement. » Judah, Féla, Ava et tant d’autres marchent, marchent à la rencontre de leurs morts pour beaucoup.
    L’armée allemande est en déroute, les survivants des camps sont brinquebalés pour un ailleurs sans espoir. Aimé a récupéré sur le cadavre d’un comme lui, caché dans la doublure de sa veste. « La mémoire des camps. Témoin écrit de leurs vies effacées. »
    Ce rouleau passe de mains en mains, toujours caché, toujours gardé, comme les coureurs se passent le relais. Dedans, les lettres désespérées d’un père juif à sa fille, témoignage de ce qu’ils ont vécu.
    Cette fille est…. Magda, épouse Goebbels. Présentement, elle assiste, au Konzerthaus à un ultime concert, le Crépuscule des dieux. Maintenant, ils vivent dans le bunker, dans Berlin bombardée. Ils sont tous là les têtes mal pensantes du Reich, comme des rats.
    « A quarante-cinq ans, deux mariages, sept enfants, trois villas, deux berlines, dont une somptueuse Hispano-Suiza, une cuisinière, des caves où vieillissent les pus grands crus d’Europe, des films par dizaines tournés tout à sa gloire, … Elle est même passée maître dans l’art de fourber son monde, de duper les plus simples, de berner les plus glorieux, trigaudant des faussetés pour préserver sa place, son profit, son mieux-être. Puissante et respectée. »
    « La gloire l’a portée quinze années durant ». Elle s’est habituée à cette gloire, elle, la première femme du Reich, car l’autre, celle que le Führer a épousée juste avant de mourir ne compte pas pour Magda. Mais toi, alors, c’est qui ton Christ ?
    C’est le Reich, ma chérie. Le Reich a fait de nous des reines, des princes et des princesses. »


    « Le gauleiter espérait une famille nombreuse.
    Magda voulait des égards.
    Il voulait le triomphe
    Elle voulait qu’on la regarde.
    Il avait le pouvoir.
    Elle gomma son passé.
    Il découvrit l’existence de Viktor.
    Elle laissa faire.
    Il découvrir l’identité de son père.
    Elle nia. Fit nier sa mère.
    Il devint taciturne.
    Elle sombra dans une profonde atonie.
    Leur pacte était fragile. »
    Fille abandonnée, mise à l’orphelinat de Vilvoorde, dans la misère et la promiscuité. « Choisir c’est renoncer. Magda avait choisi » ; oui elle a choisi de sacrifier ce père, obligé sa mère à le renier pour sa gloire à Elle « Q’importe tant qu’on la reconnaissait, lui cédait le passage, lui offrait des fleurs et des sourires et tout ce qu’elle voulait. Tout ça la faisait jouir, bien plus sûrement que lui, bien mieux que dans un lit. »
    Telle est la fille de cet homme mort dans un camp qui lui a écrit des lettres jamais lues ou reçues par sa destinataire.

    Une autre femme se retrouve détentrice du rouleau de cuir si important. Elle s’appelle Féla. Enfermée dans un camp parce qu’elle cherchait l’homme, le soldat allemand qu’elle aimait. A trop énerver une colonne allemande, elle se retrouve dans un camp, dans un bordel à militaires où elle met une fillette au monde.
    Quand les soviétiques avancèrent, elle est dirigée dans un autre camp et « fut reléguée par les anciennes du baraquement à la plus mauvaise place, celle du fond, tout en bas, près des filles dysentriques qui lui coulaient dessus. La pute du camp d’avant, l’ancienne protégée avec se robe et ses talons, était mise à l’amende. La petite la suivit. Elle était la bâtarde. La saleté. Le rejeton des soldats allemands. Quand venait l’heure de la soupe, elles étaient poussées devant mère et fille. » Le haut de la marmite ne contenait que de l’eau, les morceaux et légumes étaient au fond. Fela découvre que son passé, bien que contraint, la condamnait à une dégradation pire car ce sont les prisonnières elles-mêmes qui décrètent leurs chutes. C’est donc beaucoup plus dur. « Le dos tourné des survivants est bien plus douloureux que le mal des bourreaux. L’injustice altère. L’ignominie réduit. La soumission gangrène. Fela allait vivre les pires mois de sa survie. ». Elle tiendra pour et par sa fille jusqu’à la rencontre avec les américains.
    Deux femmes qui, à priori, n’auraient jamais dû connaître le destin qu’elles ont suivi.
    En effet, Magda n’est pas de race pure puisque son père est juif alors que Léa est parfaitement aryenne. La première a organisé sa vie par calcul et ambition, l’autre s’est laissée avoir par l’amour. L’une a gravi toutes les marches de son ambition, l’autre a dégringolé toutes les marvhes de l’inhumanité. L’une a vécu dans la lumière et la gloire approchant son « soleil », l’autre était dans la nuit noire du désespoir. L’une a couché et épousé par calcul et ambition, l’autre parce que c’était cela ou le crématoire.
    Magda s’est servie des hommes pour assouvir sa soif de pouvoir son désir d’être regardée, crainte. Léa a été utilisée par les hommes pour satisfaire leurs libidos, leurs besoins bestiaux.
    Malgré le désir d’extermination des nazis, les survivants des camps de la mort sont là pour témoigner et Ava est l’ultime dépositaire du rouleau de cuir. Recueillies par les américains. Féla meurt et Ava reste seule sous la protection de Gary, un conducteur de jeep américain et Lee reporter de guerre.
    Les rêves de millions de déportés, de soldats morts ont été piétinés, mais dans leurs combats, je crois qu’il y a toujours eu une infime lueur de cet espoir qu’Ava porte en elle.
    Sébastien Spitzer a fait un travail de recherches absolument remarquable. Par son talent et son écriture, il a su mettre du mouvement, rendre vivants les personnages de son roman. Il nous fait toucher du doigt la réalité historique avec des phrases puissantes, évocatrices, réalistes et par là, dures … J’ai apprécié le style de l'auteur. Un premier livre maitrisé, une belle écriture ; un coup de cœur, coup de poing.
    Une très belle découverte 68 premières fois

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