Cent ans de solitude

  • Je n’avais jamais rien lu de tel, c’est à la fois exaspérant et jubilatoire. Comment rester insensible à cette histoire tirée par… une queue de cochon ? Au final, on se trouve un peu penaud d’avoir attendu si longtemps pour pénétrer cet univers onirique dont la découverte vous a été tellement recommandée…
    Au début est l’amour ; mais ils sont cousins et leurs parents craignant que leurs enfants ne se voient affligés comme un autre cousin « d’une queue de cochon qui lui couta la vie le jour où un ami boucher s’offrit à la lui couper d’un coup de hachoir »s’opposent à leur mariage. « José Arcadio, avec l’insouciance de ses dix-neuf ans, résolut le problème avec une simple phrase : peu m’importe d’avoir des petits cochons pourvu qu’ils parlent ».
    Alors José Arcadio et Ursula s’enfuient et arrivés nulle part fondent un village, qu’ils nomment Macondo, puis une famille avec trois enfants : José Arcadio, Aureliano et Amaranta. La saga des Buendia (bonjour en espagnol) commence ainsi ; dès le début on est pris de vertige par un récit surnaturel et fantastique dans un environnement parfaitement rationnel.
    Pour achever d’égarer le lecteur qui s’obstinerait à rester cartésien, les prénoms des différents membres de la famille sont redondants et ce sur sept générations. On tente bien de dresser un arbre généalogique pour retrouver la filiation des différents personnages mais c’est rapidement, au fil des naissances hors mariages et des adoptions successives, peine perdue. Il y a toujours un José Arcadio ou un Aureliano pour ne pas être celui que vous croyez qu’il est.
    Pendant plus de cent ans va défiler, un peu comme sur les feuilles perforées du piano mécanique offert par le soupirant d’une des filles de la maison, le destin de la famille au milieu de l’histoire (très) agitée de la Colombie : ses guerres civiles, ses révolutionnaires, son église et ses bananeraies gérées par « les amerloks » (l’United Fruit Co n’est pas citée mais on la reconnait) dont le quartier « clôturé par un grillage électrifié » est comparé à « un gigantesque poulailler ».
    Les thèmes se succèdent et s’interpénètrent (comme les membres de la famille et du village) : l’isolement (plutôt que la solitude du titre), l’inceste qui va avec l’isolement, l’amour (plutôt physique au gré d’une nature très généreuse pour certains des mâles Buendia), la guerre et le désir de pouvoir qui s’abrite derrière les idéaux révolutionnaires.
    L’église (nous sommes en Amérique Latine) est elle aussi présente sans modération : l’un des arrières petits enfants sera, dès sa naissance, destiné par sa mère à devenir…pape ! Certains autres dont la naissance et la filiation incertaines pourraient poser problème sont déclarés trouvés dans un panier d’osier (le Nil n’est pas évoqué mais on ne peut s’empêcher d’y penser) ; une des filles disparait dans les cieux (à la manière de l’assomption de la Vierge Marie) et la pluie dure si longtemps (« il plut pendant quatre ans onze mois et deux jours ») qu’il est impossible de ne pas songer à un déluge biblique.
    Le choix d’un narrateur anonyme permet de débiter d’un ton détaché et tout à fait normal des événements qui ne le sont pas du tout. Ce décalage fait le sel extraordinaire de ce récit improbable.
    Les personnages reçoivent la visite des morts et les vivants choisissent le jour et l’heure de leur trépas. C’est très pratique car il est ainsi possible de remettre au futur mort les courriers des vivants à destination des morts plus anciens… «vers trois heures, il y avait déjà une grande boite pleine de missives. Ceux qui préféraient ne pas écrire confièrent à Amaranta des messages oraux qu’elle consigna dans un cahier avec le nom du destinataire et sa date de décès…ne vous faîtes pas de soucis…la première chose que je fais en arrivant, c’est de demander à le voir pour lui remettre votre message».
    « Ursula dut fournir un gros effort pour respecter sa promesse de mourir quand il aurait cessé de pleuvoir »
    Le récit est truffé d’images parfois très poétiques, parfois très drôles :
    « Cette passion s’avérait si pressante, alors qu’ils s’apprêtaient à manger, (qu’) ils reposaient les couverts pour s’en aller dans leur chambre mourir de faim et d’amour »
    « Le père Nicanor était un vieil homme endurci par l’ingratitude de son ministère »
    « Ce grand escogriffe dont les vents faisaient se faner les fleurs »
    « Le colonel Aureliano Buendia fut à l’origine de trente-deux soulèvements armés et autant de fois vaincu. De dix-sept femmes différentes, il eût dix-sept enfants mâles. Il échappa à quatorze attentats, à soixante-trois embuscades et à un peloton d’exécution. Il survécut à une dose massive de strychnine…qui eût suffi à tuer un cheval…mais jamais il ne permit qu’on le prenne en photo »
    « Aux femmes qui l’assiégèrent de leur convoitise,…il proposa de se mettre en loterie à dix pesos le numéro… et lorsqu’il ne resta plus que deux papiers au fond du chapeau, on put établir de qui il s’agissait _ Cinq pesos de plus pour chacune, proposa José Arcadio, et je me partage entre vous deux »
    « La guerre, reléguée au grenier des mauvais souvenirs trouva un éphémère rappel dans l’éclatement des bouchons de champagne ».
    Ces quelques citations ne sont qu’un infime échantillon de ce qu’on trouve dans cette (très) extraordinaire saga de la famille « Bonjour » qui se termine, bien entendu, en «queue de cochon ».

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