À la ligne ; feuillets d'usine

Couverture du livre « À la ligne ; feuillets d'usine » de Joseph Ponthus aux éditions Table Ronde
  • Date de parution :
  • Editeur : Table Ronde
  • EAN : 9782710389668
  • Série : (non disponible)
  • Support : Papier
Résumé:

À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. Il raconte l'histoire d'un narrateur lettré devenu ouvrier intérimaire qui doit embaucher dans les usines de poissons et les abattoirs de Bretagne.
À la ligne est surtout un chant, une manière d'épopée.
Par la magie d'une écriture simple et... Voir plus

À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. Il raconte l'histoire d'un narrateur lettré devenu ouvrier intérimaire qui doit embaucher dans les usines de poissons et les abattoirs de Bretagne.
À la ligne est surtout un chant, une manière d'épopée.
Par la magie d'une écriture simple et somptueuse, tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient ici une Odyssée avec un Ulysse qui combat des tonnes de bulots cyclopéens ou des car- casses de boeufs promises à l'équarrissage.
On est saisi d'emblée, à la lecture de cette prose scandée, de ces versets hypnotiques, par cette voix d'homme qui est capable de raconter avec une infinie précision les gestes du travail, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps épuisé. Mais il sait le faire, tou- jours, en multipliant les registres, tour à tour avec co- lère, humour, rage et amour.
Il inventorie ainsi tout ce qui donne l'envie qu'une journée de travail se termine au plus vite. Et la transfor- mer en texte que ce narrateur écrit comme un journal de guerre ou un livres d'heures avec ses psaumes, ses actions de grâces, ses prières pour les morts.
Aller à la ligne, c'est aussi se reposer dans les blancs du texte où l'on retrouvera la femme aimée, le chien Pok Pok, la lecture des auteurs et poètes, le bonheur dominical, l'odeur de la mer.
À la ligne est une revanche lyrique, un moyen de dé- passer le quotidien en continuant à se souvenir, dans le bruit de l'usine et les odeurs du travail, des poètes qu'il a aimés, des écrivains qui ont baigné son enfance, son adolescence et son âge d'homme. Et ce qui est répéti- tion devient à chaque fois unique : pendant le travail, avec les gestes machinaux, les souvenirs reviennent.
Le narrateur a eu une autre vie : il se souvient de ses cours de latin, il a été mousquetaire avec Dumas, amoureux de Lou et Madeleine avec Apollinaire, nos- talgique et joyeux avec les chansons de Trenet, combat- tant avec Marx. C'est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène, tout ce qui pourrait empêcher son paradoxal et invincible bonheur d'être au monde, dans l'épouvante industrielle.
Si À la ligne s'inscrit dans une tradition qui est celle de la littérature prolétarienne, de Henry Poulaille à Ro- bert Linhardt, en passant par Georges Navel, Joseph Ponthus la renouvelle ici de fond en comble en lui donnant une dimension poétique qui est l'autre nom de cette espérance de changer la vie, comme le voulait Rimbaud.

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  • Ce que Joseph Ponthus nous dit tient en quelques vers : le monde de l'usine, on ne l'imagine pas, il faut l'avoir vécu pour le comprendre « L'odeur/ Le froid/ Le transport de charges lourdes/ La pénibilité/ Les conditions de travail/ La chaîne/ L'esclavage moderne » Oui, il faut avoir connu le...
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    Ce que Joseph Ponthus nous dit tient en quelques vers : le monde de l'usine, on ne l'imagine pas, il faut l'avoir vécu pour le comprendre « L'odeur/ Le froid/ Le transport de charges lourdes/ La pénibilité/ Les conditions de travail/ La chaîne/ L'esclavage moderne » Oui, il faut avoir connu le quotidien d'un ouvrier, sa souffrance, sa douleur, son ennui, sa désespérance pour être à même d'en parler. Mais rares sont les ouvriers qui prennent le stylo le soir pour raconter leur journée infernale, leur abrutissement quotidien, leur dégradation ordinaire : ils sont tellement morts de fatigue qu'il ne leur viendrait pas à l'idée d'écrire, de raconter, de décrire le gouffre dont ils reviennent. Ainsi, la collision entre le monde de l'usine et celui de la littérature, et de la poésie notamment, est assez rare et lorsqu'elle a lieu, elle donne des œuvres percutantes et fortes dont nous avons un bel exemple ici avec ce premier roman de Joseph Ponthus, quadragénaire devenu intérimaire faute de travail dans sa branche initiale.
    C'est donc dans une conserverie de poissons à Lorient qu'il trouve à être employé. Son travail ? : « Le dépotage soit les caisses de poissons à vider/ Le mareyage ou l'écorchage soit la découpe de poissons/ La cuisson soit tout ce qui concerne les crevettes » Plus tard, il fera l'expérience encore plus terrible des abattoirs.
    L'usine est un monde à part, hors du temps… « Tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes » Enfermé toute la journée, l'ouvrier ne voit pas le jour... Alors autant commencer le plus tôt possible, la nuit : il lui restera l'après-midi pour profiter un peu du soleil. « On ne quitte pas l'usine sans regarder le ciel » « À travailler de nuit je perds le goût des jours » Tout se confond, les repères temporels n'existent plus : « Le matin c'est la nuit/ L'après-midi c'est la nuit La nuit c'est encore pire »
    Mais l'usine, on ne la quitte pas comme ça, elle s'accroche au corps et au coeur de l'ouvrier : « En fumant ma clope chez moi/ je suis encore à l'usine ». À force de se vider de sa force à l'usine, l'ouvrier et l'usine finissent par ne faire qu'un, une espèce d'entité terrible et fantastique : « Je suis l'usine elle est moi elle est elle et je suis moi » L'homme est déshumanisé tandis que la machine semble animée d'une vie monstrueuse et formidable.
    Et l'ouvrier surveille un temps qui se fige et qui dure… Certains disent « qu'à raison de huit bonbons (Arlequin) par jour/ la journée est finie » Il faut s'accrocher à des petites choses pour tenir le coup, ne pas flancher, résister, combattre contre le monstre. Sinon, c'est la fin et demain, l'intérimaire sera remplacé par un autre intérimaire. Tout s'échange, s'intervertit, se permute à l'usine où l'ouvrier a à peine un nom.
    Les chansons peuvent aider, celles de Trenet notamment mais aussi la variété française… Joseph Ponthus se récite aussi quelques poésies qu'il connaît par coeur et parvient parfois à créer quelques vers qu'il aura oubliés lorsque, le soir, il prendra le stylo : tous « ces sonnets de rêve » disparus à jamais dans le bruit des machines, la cadence insensée et inhumaine. La littérature aide à supporter, parce qu'elle est beauté, harmonie, elle est un rythme autre que celui des machines qu'elle met en sourdine, elle fait naître des images folles, inattendues, imprévisibles (tout ce que n'est pas le travail à la chaîne), elle permet des échappatoires, des dérobades, elle ouvre sur des chemins de traverse et des espaces de liberté. Encore faut-il l'avoir un peu fréquentée auparavant, ce qui est le cas de l'auteur d'À la ligne, heureusement. Elle lui a sauvé la vie.
    Comme la poésie d'Apollinaire dans Alcools, les vers libres et non ponctués de Joseph Ponthus (libres comme il ne l'est pas !) intègrent les mots de l'usine, les termes du métier, et, ce faisant, ils leur confèrent une dimension poétique inattendue, que ce soit la liste des crevettes à trier (Coaxial, Ishida, Multivac, Arbor, Bizerta) aux syllabes exotiques et folles, les noms de poissons : « chimères », « grenadiers », sources de métaphores et de jeux de mots infinis. Il arrive qu'au détour d'une phrase l'on croise un subjonctif imparfait « J'ignorais jusqu'à ce matin qu'un poisson d'un tel nom existât » : la poésie de Ponthus est une poésie du contraste, du décalage entre des mondes qui ne se connaissent pas, se fréquentent rarement et que l'auteur fait se rencontrer, produisant un choc esthétique de la dissonance qui gagnera encore en violence et en brutalité lorsqu' il s'agira d'évoquer l'abattoir. J'aime cette poésie, sa force, son énergie, sa beauté fougueuse et intense. Elle produit l'oxymore et l'antithèse, l'éclat et la surprise.
    Je repense aussi à une expérience étonnante qu'il fait à l'intérieur même du monde déjà « à part » qu'est celui de l'usine (étrange mise en abyme) : dans le chapitre 12, il raconte son expérience d' « égoutteur de tofu » : « Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle/ Dans ce monde déjà parallèle qu'est l'usine » On atteint ici (et c'est assez drôle) une espèce de quatrième dimension un peu absurde. Le soja ne parle pas à l'auteur, il n'en fera pas un objet poétique (et l'on pourrait s'interroger sur le pourquoi) Être « dépoteur de chimères » est tout de même plus puissant, plus métaphorique, c'est une image propice à l'ouverture, au rêve  : « ça claquait plus quand même » résume l'auteur !
    J'aime ces réflexions, dites en passant, sur ce qui, dans ce monde de l'usine, peut provoquer l'image, la magie de la métaphore inattendue, imprévisible et soudaine. Quand l'univers poétique croise celui de l'usine, c'est l'étincelle, la déflagration, l'explosion ou pas, ça prend, ça pète, ça éclate ou non. Dans tous les cas, l'expérience est fascinante car elle nous oblige à réfléchir à ce qui fait la poésie, à ce qu'elle est, à ce qu'elle admet ou refuse.
    Ce monde moderne a aussi quelque chose d'éternel à travers les mythes qu'il convoque et qui sont, eux, de tous les temps : leur rapprochement crée une esthétique de la surprise assez étonnante qui peut rappeler encore une fois la poésie d'Apollinaire : « L'usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace/ les routes périlleuses de mon Odyssée/ Les crevettes mes sirènes/ Les bulots mes cyclopes/ La panne du tapis une simple tempête de plus »
    Joseph Ponthus aime aussi citer dans ses vers, comme pour les narguer en leur montrant qu'une poésie de l'usine est possible, ceux qui se sont toujours éloignés de l'univers du prolétariat : « Cher Marcel je l'ai trouvé celui que tu recherchais/ Viens à l'usine je te montrerai vite fait/ Le temps perdu / Tu n'auras plus besoin d'en tartiner autant » Petit clin d'oeil malicieux qui fait sourire, même si ce « temps perdu » n'a pas le même sens pour chacun des deux...
    J'aime quand le monde de l' « utile », celui qui crée les biens de consommation, se heurte à celui de l' « inutile », la poésie, la littérature : entre une folle production qui ne rend pas les gens heureux et une création sensible qui les aide à surmonter leurs souffrances, on devine alors confusément que le plus utile des deux n'est pas celui qu'on pense...
    À la ligne de Joseph Ponthus ou le nécessaire renversement des valeurs…

    LIRE AU LIT http://lireaulit.blogspot.fr/

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  • L'auteur est éducateur spécialisé et a fait des études littéraires. Suite à son déménagement à Lorient pour suivre sa femme, il se retrouve au chômage et ne trouve pas de travail dans son domaine. Il va alors se tourner vers une boite d'intérim et commencer des boulots dans les conserveries et...
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    L'auteur est éducateur spécialisé et a fait des études littéraires. Suite à son déménagement à Lorient pour suivre sa femme, il se retrouve au chômage et ne trouve pas de travail dans son domaine. Il va alors se tourner vers une boite d'intérim et commencer des boulots dans les conserveries et les abattoirs de la région.

    Joseph Ponthus décrit son quotidien comme s'il tenait un journal : les difficultés et la répétition de son travail qui réduit à n'être qu'un corps, la pénibilité, mais aussi les petites joies du quotidien auxquelles il se raccroche.
    C'est un livre très original et audacieux, notamment par la forme du texte car l'auteur n'utilise aucune ponctuation. Il fait des renvois à la ligne comme les vers d'un poème. Je n'ai encore jamais lu de livre qui ressemblait à celui-ci.

    J'ai beaucoup aimé les références littéraires et musicales dont le livre est truffé. La plume de l'auteur est assurément engagée et pleine d'humour. Ce roman est un bel hommage aux ouvriers.
    J'ai dégusté ce livre du début à la fin. Je trouve très plaisant de découvrir ce type de premier roman qui sort des sentiers battus.

    Énorme coup de cœur pour ce roman qui ne peut laisser insensible et interpelle par son sujet et sa forme.

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  • Il s'agit du premier livre de Joseph Ponthus. Il comporte deux parties :
    « L'usine » : lorsqu'il travaille dans une conserverie de poissons, crustacés…
    « L'abattoir » : lorsqu'il est embauché pour travailler sur des carcasses de porcs, de vaches….

    A la base, l'écrivain ne se destinait pas...
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    Il s'agit du premier livre de Joseph Ponthus. Il comporte deux parties :
    « L'usine » : lorsqu'il travaille dans une conserverie de poissons, crustacés…
    « L'abattoir » : lorsqu'il est embauché pour travailler sur des carcasses de porcs, de vaches….

    A la base, l'écrivain ne se destinait pas à travailler en usines.
    Il a fait des études supérieures et il était devenu éducateur spécialisé dans la région parisienne.
    Par amour, il quitte tout et part en Bretagne rejoindre celle qu'il aime, à Lorient.
    En Bretagne, il ne retrouve pas de travail dans son secteur d'activité. Pour ramener un salaire de plus au foyer, il contacte les agences d'intérim.
    Elles ne lui trouvent que des emplois dans des usines agroalimentaires comme ouvrier à la chaîne.

    D'ailleurs dans la novlangue, ces deux mots : « ouvrier » et « à la chaîne » sont bannis du vocabulaire, comme beaucoup d'autres mots, trop « dégradants » pour le salarié.
    En fait, Joseph Ponthus travaille en temps qu' « opérateur de production ». Il travaille « à la ligne » avec des « personnes ressource » ou des « casques rouges » (un peu d'humour, ça ne fait pas de mal et ça fait passer le temps) pour surveiller les tâches effectuées et non pas la dénomination « contremaîtres ».

    Joseph Ponthus devient un salarié précaire de plus dans cette France qui voit tous les samedis défiler les gilets jaunes, les sans dents. Il est obligé de se plier au marché du travail qui fluctue sans cesse : un contrat d'une journée, parfois de plusieurs semaines (un soulagement pour l'auteur, il n'aura pas à « harceler » les boîtes d'intérim tous les jours). Oh miracle ! Ce peut-être, rarement, un contrat de plusieurs mois.

    Le travail est extrêmement pénible : les horaires sont souvent décalés, le planning peut changer le jour même (il faut toujours avoir son téléphone portable allumé), le travail de nuit… Et puis, pour pousser des carcasses, enfourner des tonnes de bulots avec une pelle dans une machine ; le corps fatigue, il n'en peut plus, il craque, il s'épuise. Les travailleurs poussent leur corps jusqu'à l'extrême limite même avec des douleurs insupportables au dos, aux lombaires….
    Ils n'ont pas le choix : c'est cela ou Pôle Emploi.

    Ce livre m'a fait penser au film « Les Temps Modernes » réalisé et joué par Charlie Chaplin, datant de 1936. Charlot est ouvrier dans une gigantesque usine et tout son travail consiste à resserrer des boulons, quotidiennement, à une cadence infernale. le cinéaste avait pour but de dénoncer les ravages du Taylorisme sur les ouvriers.

    Aujourd'hui, et Joseph Ponthus le souligne avec son livre « A la ligne - Feuillets d'usine », cette façon de travailler existe toujours.
    Et même plus, elle est de plus en plus transposée dans les métiers dits « de service » ainsi que dans le tertiaire. On parle de « Taylorisme à visage humain ». Cela consiste à morceler les tâches par le biais de l'informatique ou de la robotique. Tout est rentabilisé à l'extrême : chasse aux gaspillages de temps, de gestes…
    Ce concept est « vendu » aux salariés comme une possibilité d'effectuer des tâches plus « nobles », d'acquérir de l'expérience et monter dans la hiérarchie.
    Or le salarié est amené, en grande partie, à corriger ce que l'informatique n'arrive pas à traiter en premier, pour, après, s'attacher à ses nouvelles fonctions. D'où une croissance exponentielle du travail à faire, une déresponsabilisation….

    Joseph Ponthus, quand il est au boulot, pour chasser la lassitude des gestes énièmement répétés, se réconforte avec la littérature. Il se rappelle les sketchs de Fernand Raynaud, se chante du Trenet ou du Barbara (un peu moins, ses chansons sont un peu trop tristes). Il se récite des vers, plus spécifiquement des quatrains dont il oublie toujours la dernière rime ; pas grave, le temps de la trouver, il se sera passé une heure / deux heures de travail. Il aime beaucoup aussi se réciter des poèmes d'Aragon, d'Apollinaire….

    J'ai aimé ce livre. Je l'ai lu avec délectation, aussi, pour son écriture. L'auteur a écrit ses chapitres sur le modèle d'un poème. Il s'agit d'une écriture sans point, sans virgule ; avec juste une majuscule à presque chaque début de phrase, « à la Ligne ». La lecture reste fluide et agréable.
    Joseph Ponthus, après son travail, chaque jour, s'attelle à écrire son quotidien, tout particulièrement à l'usine, pour ne rien oublier. Et il en a fait un livre émouvant, avec de l'humour. Il a rendu un bel hommage aux ouvriers qui font tourner l'économie du pays. Il ne faut jamais l'oublier et surtout ne pas être méprisant avec cette partie de la France qui se lève tôt ou se couche tard.

    Je finis par le début du livre. En épigraphe, l'écrivain dédit celui-ci, notamment :

    AUX PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS
    AUX ILLETTRES ET AUX SANS DENTS
    AVEC LESQUELS J'AI TANT
    APPRIS RI SOUFFERT ET TRAVAILLE

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  • Comment bien écrire sur cette lecture tellement particulière. Joseph Ponthus, par amour, se retrouve à accepter tous les boulots qu’on lui propose comme intérimaire, lui l’éducateur spécialisé se retrouve sur une ligne (on ne dit plus chaîne) de production, il devient un opérateur en ligne dans...
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    Comment bien écrire sur cette lecture tellement particulière. Joseph Ponthus, par amour, se retrouve à accepter tous les boulots qu’on lui propose comme intérimaire, lui l’éducateur spécialisé se retrouve sur une ligne (on ne dit plus chaîne) de production, il devient un opérateur en ligne dans deux usines. Dans la première partie une usine de conditionnement de produits de la mer et dans la deuxième dans un abattoir. Il faut vraiment être amoureux, vraiment être prêt à tout pour travailler dans ces univers et lui il accepte, pas le choix, les factures sont là et puis parce que l’on a sa dignité.

    C’est un témoignage d’une réalité bouleversante. J’ai été dans une vie passée amenée à connaître ces lignes de production (non alimentaires dans mon cas) et l’on retrouve totalement l’ambiance, les personnages, les attitudes, les cadences, le rythme infernal, où l’humain devient machine, corvéable et sans droit, sans parole que celle de se taire car sinon il y a du monde à la porte qui attend pour prendre ta place (même si ce n’est pas toujours vrai car ces postes ont vite mauvaise réputation).

    Mais on ne vous demande pas d’aimer, on vous demande de travailler…..

    Avec un style très particulier, sans ponctuation, à la façon d’un slam, chaque pensée est consignée après avoir été mûrement préparée au long de la journée. Faire court, direct et juste, n’hésitant pas à y glisser parfois une pointe d’humour ou de désespoir. Cela transpire la fatigue, l’usure et la révolte mais une révolte sourde, silencieuse car il en a besoin de ce travail.

    C’est fantastique tout ce qu’on peut supporter.

    Guillaume Appolinaire (Lettre à Madeleine Pagès, 30 Novembre 1915)

    Oui c’est inouï tout ce que l’homme peut accepter, peut supporter et Joseph Ponthus n’en dit que l’essentiel dans ce court premier roman : les douleurs, les humeurs des petits cheffaillons, de la cheffitude, l’abnégation dont il faut faire preuve pour ramener des sous mais aussi la solidarité de certains, l’entr’aide bien que généralement c’est chacun pour soi, pour se protéger, pour garder son poste, pour avoir moins mal.

    Mais il faudrait déjà que l’on se parle

    Malgré les bouchons d’oreille les machines qui

    martèlent nos silences à la pause pourquoi se dire

    et quoi se dire d’ailleurs

    et quoi se dire d’ailleurs

    Que l’on en chie

    Que l’on peine à trouver le sommeil le weekend

    Mais que l’on fait

    Comme si

    Tout allait bien

    On a du boulot

    Même si de merde

    Même si l’on ne se repose pas

    On gage des sous

    Et l’usine nous bouffera

    Et nous bouffe déjà (p54)

    L’auteur interpelle avec les absurdités de ce travail : être obligé de payer un taxi pour prendre le poste parce que le co-voiturage n’est plus possible, changements d’horaires, l’usure du corps, du mental….

    Tout ce qu’il dit est tellement vrai. J’ai souri (jaune) à l’évocation des audits en usine….

    Heureusement Joseph Ponthus est un passionné de littérature, il se réfugie dans ses lectures pour survivre, il fredonne Trenet, Vanessa Paradis, Bach, il se fait ses séances de films pour ne plus voir le quotidien, ne plus l’entendre, pour être ailleurs.

    C’est du brut, c’est du fort, mais c’est aussi des émotions, des sentiments. L’humain garde sa place, il reste digne et debout, même si le dos n’est plus que douleurs, même si la tête n’arrive plus à aligner des idées. La force de l’auteur c’est d’avoir trouvé exactement l’écriture qu’il fallait à cette narration.

    On en ressort bouleversé même si on sait que cet univers existe, on oublie par commodité parfois, on est écœuré (je suis végétarienne en autre par respect de la cause animale) des pratiques mais aussi de ce que doivent endurer ceux qui y travaillent, qui n’ont pas d’autre choix, parce qu’il en faut pour nourrir les gens……

    On ne regarde plus les crevettes et les bulots de la même manière ensuite, on ne regarde plus son voisin qui rentre à 5 heures du matin, vouté, exténué parce que lui rentre de l’usine, qu’il doit gérer le quotidien mais aussi les complications avec Pôle Emploi, les justificatifs, les rendez-vous etc….

    Il n’y a pas que les bêtes que l’on abat, que l’on débite, que l’on tronçonne, il y a aussi les humains qui ne deviennent que corps sans tête….. On s’active, on ne pense pas car si on pense cela fait mal…..

    C’est le genre de récit que l’on ne peut oublier, qui reste imprégner en vous par son style mais aussi par son contenu, à la manière d’une odeur de marée ou de sang.

    A voir sur un prochain roman si Joseph Ponthus gardera le même style ou saura-t-il l’adapté à son récit, mais pour celui-ci il mêle mots et réflexions, poésie et réalité avec courage (et il lui en a fallu pour mener de front travail et écriture) c’est une réussite, pas un coup de cœur pour moi mais plus un coup de poing littéraire.

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