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Jean Rolin

Jean Rolin
Né en 1949 à Boulogne-Billancourt, Jean Rolin a passé son enfance entre la Bretagne et le Sénégal. Son oeuvre, qui se construit ici et ailleurs, fait alterner romans et récits. Il a publié une vingtaine d'ouvrages, dont L'Organisation (Gallimard, prix Médicis 1996), L'Explosion de la durite (2007... Voir plus
Né en 1949 à Boulogne-Billancourt, Jean Rolin a passé son enfance entre la Bretagne et le Sénégal. Son oeuvre, qui se construit ici et ailleurs, fait alterner romans et récits. Il a publié une vingtaine d'ouvrages, dont L'Organisation (Gallimard, prix Médicis 1996), L'Explosion de la durite (2007) et Un chien mort après lui (2009), tous deux chez POL.

Avis sur cet auteur (35)

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    Couverture du livre « Le pont de Bezons » de Jean Rolin aux éditions P.o.l

    Dominique Jouanne sur Le pont de Bezons de Jean Rolin

    Il serait fort réducteur de résumer ce livre à une banale promenade le long de la Seine entre Melun et Mantes, deux villes marquées par la limite de validité d’une carte Navigo. Pourtant c’est cela aussi. Paradoxalement, c'est une balade à pied, lente et solitaire, sur un trajet que des...
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    Il serait fort réducteur de résumer ce livre à une banale promenade le long de la Seine entre Melun et Mantes, deux villes marquées par la limite de validité d’une carte Navigo. Pourtant c’est cela aussi. Paradoxalement, c'est une balade à pied, lente et solitaire, sur un trajet que des milliers de Franciliens empruntent au quotidien dans la vitesse et l’empressement des transports en commun.

    Jean Rolin nous rapporte ici quelques arrêts sur image qui traduisent l’abandon. Comme dans beaucoup de ses écrits, il nous invite à voir ce que nous regardons sans voir ou en ne voyant plus, voire ce que nous ne voulons pas ou plus voir. Abandon du regard..

    Ayant grandi et vécu dans la région sise le long de la Seine de Corbeil à Paris, le livre a opéré sur moi un phénomène de mémoire et m’a projetée plus de cinquante ans en arrière.

    Je n’ai pas vraiment été dépaysée concernant ce qui est rapporté de sa promenade le long de la Seine.
    Les bords de fleuves ont toujours un côté d’usines bruyantes ou désaffectées, de silos de sable et graviers, d’odeurs de fuel et de souffre, de ruine et de saleté entrecoupé par des endroits boisés et fleuris où on rencontre ci et là des pêcheurs à la ligne, puis rattrapés par des friches, des décharges sauvages, des flottaisons de morceaux d’arbres et de racines, des tas de ferrailles rouillées, des détritus de toutes sortes bien souvent polluants, pneus et épaves, des campements nomades et se promener seul sur les berges vous remplit toujours d’une inquiétude plus ou moins grande.

    Si quelques auberges au bord de l’eau tiennent encore le coup, elles sont rares et ont vite été financièrement noyées et remplacées par l’arrivée des chaînes de restaurations rapides, McDos, Courtepaille, Buffalo Grill, et hôtels bon marché style Etap 1 ou Ibis budget…

    Donc, moi, j’ai retrouvé les bords de la Seine tels qu’ils étaient à peu près, déjà il y a cinquante ans et pour l’anecdote, la pelleteuse solitaire et immobile qu’il voit en bas de la côte de Champrosay y était déjà il y a quarante ans… Une question de remblais et limon, si mes souvenirs sont bons… La pelleteuse remplissait déjà un camion benne de temps à autre.
    Les traces de jardins sont probablement celles des maisons qui ont dû être rasées vu les inondations successives du fleuve et infiltrations d’eau car à cet endroit le sol est profondément argileux.

    L’abandon des berges était déjà là quoique les communes savent très bien ce qu’il s’y passe et que les berges sont très surveillées. Mais oui, il y a une atmosphère d’abandon et de saleté et déjà dans les années 70 nous maugréions concernant leur mauvais entretien et dénoncions quelques décharges et trouvions les péniches polluantes bien que, adolescents, nous aimions aller faire des feux et jouer de la guitare sur des petites criques sableuses sympathiques. Chose qu’un promeneur comme Jean Rolin ne sait pas par exemple est qu’il ne faut pas se rafraîchir les jambes en certains endroits truffés de sangsues.Une de mes copines en avait fait les frais.

    Champrosay, ses illustres habitants (Nadar, Les frères Goncourt, Alphonse Daudet, Eugène Delacroix pour ne citer qu’eux) et leurs invités dont Renoir qui laissa à la postérité un tableau intitulé ‘Les berges de la Seine à Champrosay’, aurait mérité trois ou quatre lignes mais je comprends que l’auteur ne s’en est tenu qu’à une expression de l’abandon. Ce qui n’est pas le cas de Champrosay.

    Toutefois, ne le savait-il pas, mais le pont de Ris, comme celui de Bezons, a été bombardé pendant la guerre et longtemps quand j’étais môme, j’ai emprunté le pont en bois à une voie que les Américains avaient construit et qui desservit le passage entre Ris-Orangis et Draveil Champrosay pendant plus de vingt ans, avant d’être détruit et remplacé en 1966 par le pont moderne actuel. Je n’ai pas connu le garde qui y officiait la circulation mais j’ai bien connu sa maison sur la berge côté Ris, transformée en centre de concerts rock/pop et restauration bon marché. J’ai connu les feux de signalisation précaires qui avaient remplacé le gardien.

    Je suis embêtée avec donner mon avis sur ce livre car je connais ce tronçon de Seine et sa région comme toute personne qui y a vécu et donc j’ai une foule d’informations qui me démangent à ajouter au livre… Bon, revenons au livre.

    Jean Rolin marche le long de la Seine et dévie peu des berges… C’est un promeneur armé d’un calepin et d’une paire de jumelles pour observer les oiseaux somme toute très nombreux surtout avec la forêt de Sénart limitrophe en Essonne et les nombreux parcs ci et là dont celui de Gennevilliers.

    Corbeil qu’il décrit comme étant assez glauque, l’était déjà par le passé. C’est une des premières villes de la région qui reçut de nombreux ouvriers arabes et a été le théâtre de ces immondes « chasses aux ratons» (ou ratonnades) dans les années 60.

    Ironie du sort, si ma lecture m’a propulsée dans le passé jusqu’à mon enfance, l’écriture a renvoyé Jean Rolin à la sienne ! Villeneuve-le-Roi et Ablon lui feront resurgir des souvenirs personnels quand il était un petit garçon avec son frère Olivier, renouer avec une cousine oubliée et découvrir un secret de famille.

    Il y voit des péniches à demi immergées sous les frondaisons. A Conflans, une autre péniche baptisée «Je sers » héberge des Tibétains en exil. Et avant cela deux jonquilles, les premières de la saison. Les fleurs et la végétation sont très présentes dans le récit. Imperturbables les clématites devenues sauvages, les pâquerettes et autres végétaux savent se frayer un chemin contre toute attente.

    Jean Rolin ne parlera pas franchement d’immigration ou de population musulmane invasive dans les villes de banlieue mais notera des mendicités pour des œuvres islamistes ci et là, une accumulation de boucheries Halal, de Kebabs et de salons de coiffure en masse tenus par des arabes et des africains en remplacement des anciens petits commerces d’antan.

    Après avoir rencontré un camp de réfugiés afghans sur les berges de Choisy, il entre dans la ville.

    A juste titre, Jean Rolin croque une image d’abandon et ironise sur l’état de la cathédrale Saint Louis à Choisy-le-Roi, un lieu de culte catholique toujours en activité. Je connais bien Choisy.

    Il est vrai que c’est triste de voir cette cathédrale construite sous Louis XV dans un tel état de décrépitude. Les vitraux, à force d’être dézingués, sont remplacés par des contreplaqués recouverts de solides grilles mais tordues et forcées avec acharnement, le tout repeint d’une épaisse couche de fientes de pigeons. Parle-t-on ici de l’abandon du clergé ?... pourtant toujours très présent. Et je vous renvoie sur Google concernant l’histoire de cette cathédrale qui en a perdu la fonction mais gardé le titre car elle est particulièrement atypique et si le bâtiment semble menacé, elle n’est pas du tout abandonnée et fait l’objet d’attention et protection de toutes sortes.
    Avant qu’il ne soit inscrit « salle Jean Jaurès » sur son fronton, en 1792, le curé Leverdier y fit marquer «Liberté Egalité Fraternité » dont la trace est gardée sur le fronton de la façade sud du chevet. Le pavillon royal de cette cathédrale, actuelle salle Jean Jaurès, a partagé et continue de partager son rôle de culte avec l’État en y hébergeant successivement une salle des gardes, un tribunal révolutionnaire, la mairie, un poste de police, les pompiers, la Croix Rouge, une bibliothèque.
    Le grand orgue donne toujours quelques concerts et est très encadré par l’association nationale « Les amis de l’orgue ».
    En hommage au Choisyen, Rouget de Lille, le clocher nous donne à entendre tous les midis La Marseillaise, l’Ave Maria soir et matin et comme le truc est un peu détraqué des fois on entend rien ou des fois, on entend ‘sonner’ La Madelon à l’heure des vêpres.

    Choisy aurait mérité elle aussi trois ou quatre lignes. A 50 mètres du parvis se trouve la statue du Choisyen Rouget de Lille et 50 mètres plus loin l’ancienne mairie, une maison qui n’est plus viable (abandonnée mais sous surveillance), propriété qui descendait jusqu’à la Seine construite à la demande de la Grande Mademoiselle, duchesse de Montpensier et où ensuite, Louis XV aimait y voir Mme de Pompadour.
    Le parc a été en grande partie abandonné et y sont aujourd’hui construites d’immenses tours HLM sur le parvis du RER donnant sur la Seine.
    Ce qui reste du parc est très bien entretenu tout comme le très agréable petit jardin légué par le curé à la ville, côté gauche de la cathédrale quand, côté droit on patauge toujours dans des liquides nauséabonds venant des halles voisines aux écoulements divers et variés de tuyauteries rouillées et d’égouts débordants et dégoutants bien que la Ville passe son temps à nettoyer à grands coups de jets d’eau et balayages.

    Par ailleurs, le parc des sports interdépartemental de Choisy et son île aux oiseaux est fabuleux et magnifiquement boisé et bien entretenu sinon que des colonies d’outardes (grosses oies bernaches du Canada) envahissent de plus en plus l’espace vert le long du lac et se mêlent à la vie des canards, cygnes, poules d’eau, aigrettes, tribus de canards blancs de Chine et toutes sortes de volatiles qui font des tit-tut et des cuicui bien agréables à entendre le long de nos promenades.

    Donc, où se situe l’abandon ? La ville est très active (tenue par les communistes pendant plus de 60 ans et qui vient de virer LR aux dernières élections municipales et un vote massif pour Le Pen aux Européennes). Il ne manque rien aux Choisyens en matière culturelle, sportive, administrative et de loisirs. Pourtant la population bourgeoise, ouvrière et commerçante a déserté la ville. Abandon …. Pour laisser place à un fumet constant de poulet grillé, une myriade de coiffeurs, kebabs et boucheries Halal en grand nombre et un marché qui ressemble plus à un immense souk (d’ailleurs très intéressant car on trouve de tout à prix cassé)…

    Jean Rolin va passer par Villeneuve Saint Georges et écrit avoir compté pas moins de onze coiffeurs dans la courte rue de Paris (probablement pour beaucoup, tenus par des organisations plus ou moins mafieuses) dont un chez qui il acheta un magazine affiché en vitrine et titrant « Demain la ruine de l’Europe» ; « Pourquoi et comment les Européens émigreront à pied en Afrique ? » Notre grand écrivain érudit toujours curieux de tout, sans se départir de sa causticité, réalise qu’il s’agit d’une revue kimbanguiste et s’inquiétant auprès du garçon coiffeur de ce qu’il devrait faire le moment venu, ce dernier lui répond de venir le chercher et qu’il lui montrerait alors comment faire.

    Cela prête à sourire bien évidemment mais ma mémoire de la rue de Paris dans les années 70 est celle d’une rue commerçante achalandée. Il y avait des boutiques de mode, un ou deux chausseurs, une librairie papeterie, un disquaire, une petite crêperie sympa et un bijoutier où je me rappelle avoir acheté à mon fiancé d’alors une paire de boutons de manchettes en quartz blanc et rubis quelque peu onéreuse. Le livre continuant à presser sur le bouton de ma mémoire…

    Ici aussi, les commerçants ont déserté… Abandon mais pourquoi ? Les grandes surfaces y ont elles joué un rôle ? Le made in China ? La surconsommation ? La défection commerçante des centres villes a-t-elle joué un rôle dans le changement de la population qui est à présent à forte concentration d‘origine africaine et arabe ? La France n’a-t-elle pas fait venir ces gens pour pourvoir à tout un tas de boulots ingrats, durs et mal payés ? Et maintenant, ces gens seraient trop nombreux, bruyants, certains de leurs enfants pris en étau entre deux cultures dérivant vers la délinquance, gênants avec leurs façons de vivre ? Un peu comme les Bernaches… Bien accueillis mais devenus trop nombreux, envahissants et de plus en plus indésirables… Avec un climat d’insécurité grandissant, les habitants ont déserté et abandonné leurs centres villes. Abandon des populations…

    A Vigneux, les Roms sont chassés de partout. (En fait, leurs camps de nomadisme sauvage sont une plaie pour les municipalités qui pourtant leur offrent des solutions d’hébergement qu’ils refusent ou détériorent systématiquement sans compter les recrudescences de vols et cambriolages alentours).
    Les terrains labourés dont témoigne Jean Rolin, sont une des solutions pour qu’ils n’y puissent plus camper.
    Dans le livre, on retrouve des Roms en bord de Seine à pêcher la carpe, (note personnelle : la carpe est symbole de force et persévérance car c'est le seul poisson à savoir nager à contre-courant). ..
    A la différence des forains, manouches, tziganes et gitans de nationalité française qui ont acquis des terrains privés vus par l'auteur lors de son cheminement, pour y garer leurs caravanes depuis qu’ils ne trouvent plus de campings municipaux pour les accueillir (autre abandon…) et comme tout un chacun payent des impôts locaux et dont les enfants suivent l’école via le CNED obligés par la loi, les Roms eux ne sont que de passage. Ils gardent leur nationalité principalement roumaine. Ils sont spécialisés dans la ferraille, le vol et la mendicité et quand on parle des outardes, j’y vois une certaine similitude… On les repousse. Ils s’installent ailleurs. Et c’est sans fin.

    Au Petit Gennevilliers, Jean Rolin dénichera en bordure d’un parking derrière l’usine Safran, le fantôme de Caillebotte et ceux de Monet et Karl Marx à Argenteuil. A Bezons, il se rappellera de Céline.

    Nous retrouvons Jean Rolin sur un bord, une bordure, sur les berges entre la Seine et les villes comme il nous a si souvent embarqués dans ses livres précédents, au bord des rails et du périphérique, au bord de la guerre, sur des frontières, au bord des dépressions humaines des fois et, cette activité de funambule intellectuel voyageant ou se promenant sur un fil, qui devient le fil de ses récits, nous fait découvrir l’état du monde sans jamais critiquer ou prendre parti.

    C’est un constat toutefois mélancolique et amer de l’esseulement et l’abandon avec un regard plein d’empathie sur la misère et l’errance. Un questionnement sur notre société.

    Les oiseaux prennent une grande place dans le récit et eux aussi ont bien souvent du mal à se loger, à se nourrir et à survivre. La population des migrantes Bernaches du Canada se fait de plus en plus remarquer par leur présence invasive et leur comportement inadéquat dans la mesure où se nourrissant exclusivement d’herbe, elles dévastent sans vergogne, jardins, pelouses et terrains de golf entre autre. Autant elles étaient bienvenues, autant elles commencent à devenir persona non grata... d’autant plus qu’il leur arrive d’être agressives… Ces oies, beaux gros oiseaux, viennent récemment de basculer dans la catégorie des nuisibles…

    Jean Rolin et sa cousine observeront deux couples de cygnes, l’un confortablement logé côté cousine, l’autre en équilibre précaire sur un tas de ferrailles et de bris de verre entouré d’un dépotoir côté Seine mais chacun donnera naissance à de beaux bébés cygneaux en dépit de leurs différences de logements … Les oiseaux aussi peinent à vivre dans un environnement de plus en plus pollué et délétère.
    Pollution… Abandon…

    J’ai adhéré aux pages de ce livre comme la truffe d’un chien collée à un chemin d’empreintes qui ont réveillé une foule de souvenirs dans des détails surprenants gardés dans ma mémoire et que pourtant je croyais oubliés.
    Comme à chaque fois que je lis cet auteur, j’ai trouvé une assiette culturelle bien pleine et me suis enrichie. Le livre pose question sur notre société. L’auteur nous laisse y réfléchir. Ouvrir les yeux… Sommes- nous à la dérive, vraiment ?

    Oui. Le manque d’entretien des banlieues est patent malgré les efforts et le bétonnage incessant pour des logements, des routes, des parkings et des trams.
    Entre exclusion, misère et inquiétude, des sectes de toutes obédiences tiennent serrés des populations en plein désarroi et soufflent sur les braises pour activer le feu des différences et de la haine. La délinquance de plus en plus violente et imbécile propage un climat d’insécurité.
    On entend souvent parler de l’abandon des autorités pourtant que peuvent faire les mairies face à une mondialisation en désordre, souffrant d’une économie précaire, nous menant grand train vers un futur incertain, très éloigné du romantisme apaisé qu’en avait témoigné un Maupassant et maintes impressionnistes.

    Je suis aussi une usagère des transports en commun m’enfournant tête baissée dans la foule des bus et des RER, regardant par les vitres sans voir, pressée d’arriver à destination dans une totale indifférence de ce qui se passe en dehors et j’avoue que je me fous alors éperdument des clématites sauvages s’agrippant sur des murs noirs tagués et en ruine qui longent les voies ferrées .
    Et jour après jour, les années passent…

    Ce récit d’une certaine mélancolie, parmi tous les silences bavards que l’auteur nous livre est très loin de la résignation. Il pose question. Il secoue…

    Imperturbable la Seine continue de couler sous le pont de Bezons éclairé d’éternelles brumes matinales et couchers de soleil, qu’on vienne indifféremment de Corbeil ou de Meulan.
    Un pont aux piliers tagués qui fut souvent détruit et reconstruit pour nous transporter d’une rive à l’autre ainsi va le cours de nos vies.

    Un texte érudit, intelligent, fort et délicat, humaniste, créé par un promeneur discret et inquiet à raison qui sait écrire et transmettre.

    Je reste avec en tête, les images d’abandon silencieux que dépeint Jean Rolin.

    Une promenade bien intranquille, in fine…

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    Couverture du livre « La clôture » de Jean Rolin aux éditions Gallimard

    Dominique Jouanne sur La clôture de Jean Rolin

    Une immersion originale dans le nord parisien entre boulevard extérieur, voies ferrées et périphérique.

    Jean Rolin a choisi d’arpenter le boulevard du Maréchal Ney qui va de Saint Ouen à Aubervilliers. Il va longer le périphérique, traverser des terrains vagues en friche pour rejoindre les...
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    Une immersion originale dans le nord parisien entre boulevard extérieur, voies ferrées et périphérique.

    Jean Rolin a choisi d’arpenter le boulevard du Maréchal Ney qui va de Saint Ouen à Aubervilliers. Il va longer le périphérique, traverser des terrains vagues en friche pour rejoindre les énormes piliers des ponts à la rencontre de gens qui y sont installés.

    Ce faisant, il nous rapporte une belle ébauche biographique de Michel Ney, ce soldat fidèle et infidèle à l’Empereur Napoléon 1er, ses batailles, ses victoires et ses défaites, sa vie familiale et amicale et celle de l’homme proche de la brute épaisse sans grand esprit ni bon goût. Semblant inconscient du danger, Ney est habité par une violence sanguinaire aveugle qui le fera prendre des risques inconsidérés et gagner des combats improbables.
    Doté d’un égo qui le fait tourner en girouette, il est attiré par la voix du plus fort, sans opinion personnelle bien tranchée. Assoiffé de reconnaissance et de fortune, il obtiendra une renommée glorieuse mais qui par de mauvais choix politiques, le conduiront à la ruine, la fuite puis l’échafaud.

    A la grande Histoire, l’auteur mêle l’actualité des quartiers et chemins parcourus en nous faisant partager ses rencontres et les batailles pour survivre que se livrent SDF, prostituées, immigrés en mal d’identité et leurs Bérézina. Toutes gens qui, à l’instar de Michel Ney, ont connu leur gloire avant la déchéance qui s’offre à eux sur les trottoirs, sous les ponts, dans les barres de HBM (habitat bon marché) qui deviendront par la suite des HLM.

    De la porte de Clignancourt à la porte de la Chapelle, de ronds-points en abribus, de grillages en dépôts, de fête de la musique en victoire de la Coupe du monde de foot, de 14 juillet en Saint Sylvestre, de terrasses de bistrots et McDo en chambres d’hôtels minables et sordides, la plume de Jean Rolin décrit des vues saisissantes sur les réseaux routiers et ferrés, sur des carrefours où se pressent prostitution et trafics en tous genres.

    Il va à la rencontre de la zone, un monde toutefois bien organisé, qui vit dans le tumulte des rails et des moteurs. « Lorsqu’il fait chaud à Paris, et que l’air est pollué, ces deux phénomènes sont toujours légèrement amplifiés dans l’espace qui s’étend entre les extérieurs et le périphérique. »

    Il nous rapporte ses conversations et se lie de sympathie avec certaines personnes rencontrées.

    Il dénonce la violence gratuite des jeunes délinquants qui foutent le feu ci et là par désœuvrement, bêtise et besoin d’une affirmation d’eux-mêmes. (Déçus de ne trouver que des yaourts dans une camionnette de livraison, ils l’incendient).

    Il note les espaces herbeux, les friches, ce talus de la rue de la Clôture où une prostituée d’origine bulgare a été retrouvée sans vie, le corps lardé de coups de couteau.

    La plupart des prostituées qu’il voit, sont des très jeunes filles venues en France de l’étranger, soit de l’Est européen soit d’Afrique, avec la promesse d’études ou d’un boulot sérieux de baby-sitting ou autre et se retrouvent piégées par des types violents et sans scrupules qui les forcent à tapiner sous mille et une menaces.

    Ce livre qui débute en 1998 et se termine à l’aube de l’année 2000, n’a pas pris une ride.

    Seul le tramway aujourd’hui, nous facilite le parcours que Jean Rolin a fait à pied le long de ce boulevard des Maréchaux. Il a osé s’approcher au plus près de l’exclusion humaine et sa précarité pour la restituer sans fard, noir sur blanc.

    Son regard vigilent et bienveillant lui fera noter en fin de livre, cette très jeune fille africaine, assise sur une couverture à l’intérieur du Centre de réception, des lunettes sur le nez, plongée dans un livre qu’ « on aurait aimé savoir quel était ce livre, et ce qu’il avait pour mériter d’être lu dans des conditions si précaires ».

    C’est sans se départir de son ton caustique ni de sa mélancolie qui marquent l’ensemble de ses écrits couronnés de prix littéraires en pagaille dont le Médicis et le grand prix de littérature Paul-Morand pour l'ensemble de son œuvre, que l’auteur livre ici, un roman sans fiction exceptionnel qui nous oblige à regarder notre propre environnement sans baisser les yeux et sans détour.

    Comment rouler sur le périphérique dorénavant sans penser à Michel, Daniel, Gérard, Roger et les autres. Comment regarder un agent de sécurité africain sans penser à Lito... Comment aller en vacances en Bulgarie sans penser à Ginka Trifonova…

    Doué d’un talent d’écrivain érudit hors du commun et d’une intelligence du cœur qui sue sous chacun de ses mots, l’humanisme de Jean Rolin, sons sens de la fraternité et de la liberté, sa tolérance et son respect envers la race humaine sont à saluer chapeau bas.

    PS. J’attends avec impatience le 20 août 2020, date de sortie de son dernier livre « Le pont de Bezons ».

    Allez-y ! Au-delà du plaisir de l’écriture, (Prix de la langue française en 2013), lire Jean Rolin, est un enrichissement personnel !

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    Couverture du livre « Vu sur la mer ; petites chroniques maritimes et fluviales » de Jean Rolin aux éditions Table Ronde

    Dominique Jouanne sur Vu sur la mer ; petites chroniques maritimes et fluviales de Jean Rolin

    Une gourmandise absolue pour tous ceux qui aiment les voyages et les bateaux.

    Recueil de quinze courts reportages de voyage publiés dans divers journaux et magazines tels Géo, Lui, Le Journal littéraire, Le Monde ou Libération, qui nous emporte, sous l’œil attentif et la plume d’exception de...
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    Une gourmandise absolue pour tous ceux qui aiment les voyages et les bateaux.

    Recueil de quinze courts reportages de voyage publiés dans divers journaux et magazines tels Géo, Lui, Le Journal littéraire, Le Monde ou Libération, qui nous emporte, sous l’œil attentif et la plume d’exception de Jean Rolin, aux quatre coins du globe, de port en port, sur fleuves, mers et océans.

    Je ne saurai dire l’article que je préfère. J’ai aimé les lire tous mais mon attention s’est portée sur «Conteneurs 1 et 2 » après ma lecture de « Travellers » de Tanguy Viel et Christian Garcin et aussi «Traversée » de Francis Tabouret. Décidément ces porte-containers me font de l’œil et Jean Rolin globe-trotter érudit nous raconte aussi leur histoire dans l’Histoire…

    « Une fois de retour sur la terre ferme, ce qui peut arriver de plus fâcheux à un conteneur, à part d’être volé ou égaré, c’est d’attirer l’attention de la douane. Cette administration dispose au Havre d’une cellule spécialisée, la Celtic (Cellule d’étude et de lutte contre les trafics illicites par conteneurs), dont l’une des tâches consiste à étudier les connaissements accompagnant les conteneurs transitant par le port normand, et à y déceler des indices de telle ou telle entorse à la légalité. Les plus fréquentes ne concernent ni la traite des femmes — comme dans la magistrale saison 2 de la série télévisée américaine The Wire (« Sur écoute ») — ni celle des Chinois congelés — comme dans la scène qui ouvre Gomorra, le livre de Roberto Saviano sur la Camorra napolitaine —, mais la contrefaçon, celle-ci ne se contentant plus d’imiter les articles de luxe, mais inondant le marché de produits de base, destinés par exemple à l’alimentation, ou aux soins corporels, ayant un impact sur la santé de leurs consommateurs. »

    J’ai allumé ‘Vidéo à la demande’ et découvert cette série (« The wire ») effectivement géniale, favorite d’Obama et saluée par la critique. Jean Rolin a le don de me rappeler mon ignorance et de m’instruire…

    Car oui, quand on le lit, à chaque fois, on est un peu plus riche intellectuellement tout en riant sous son regard caustique, critique, ironique, gentiment moqueur dont la plume érudite et talentueuse raconte l’ordinaire sans rater le petit détail qui nous embarque toujours sur un gros ‘contenant’.

    J’ai bien aimé « Les forbans de la mer de Sulu » pour des raisons personnelles, ayant loué plusieurs années d’affilée sur une petite île, à quelque année de différence, un bungalow au-dessus des papayers surplombant cette dite mer bleue turquoise aux plages de sable farine. Mais mise en garde, jamais je ne suis allée à Palawan, fief des rebelles, et encore moins sur ces bateaux qui font la traversée entre Malaisie et Philippines. Mais lui, Jean Rolin, il y a été, pas dans les guérillas (il n'est pas reporter de guerre) mais dans l’écho des M16 dont les rafales de balles tiraient sur les cocotiers… Son œil est acerbe quand à décrire l'ambiance qui règne là-bas et très juste. Loin de n'être que tout sexe and rock'n roll... Mais quand même, Monsieur Rolin, aller, à l'époque, trainer ses tongs là où vous avez été pourrait se traduire en Anglais par « looking for trouble »…

    Merci pour tous ces écrits originaux, exotiques et captivants. Un moment de lecture réjouissant.
    Sans oublier de saluer l'illustration de couverture signée Loustal...

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    Couverture du livre « L'organisation » de Jean Rolin aux éditions Gallimard

    Dominique Jouanne sur L'organisation de Jean Rolin

    Années 1970. Rétrospective d’une jeunesse idéaliste qui avait la foi en un monde meilleur.

    L’autodérision et les grands éclats de rire zébrant ce livre, font écran à une ironie amère et mélancolique de l’échec révolutionnaire soixante-huitard tout en en dévoilant discrètement des systèmes de...
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    Années 1970. Rétrospective d’une jeunesse idéaliste qui avait la foi en un monde meilleur.

    L’autodérision et les grands éclats de rire zébrant ce livre, font écran à une ironie amère et mélancolique de l’échec révolutionnaire soixante-huitard tout en en dévoilant discrètement des systèmes de manipulation qui in fine, ont fait des victimes dans notre société française avec un nombre important de jeunes qui ont quitté leurs études, qui pour beaucoup sont tombés dans la came et/ou l’alcool, les braquages et la case prison, ou sont devenus manœuvres et au mieux, artisans, artistes, aventuriers, journalistes et écrivains pour les plus doués.

    De Mao à Sainte Rita en passant par l’IRA, la Bosnie et le Che, l’usine LIP à Besançon et les manifs pour le Chili d’Allende, je ne peux m’empêcher de penser que Jean Rolin a voulu honorablement et sincèrement, mettre la Foi dans tous ses états, cette Foi par laquelle on est prêt à tout sacrifier jusqu’au dépouillement et l’errance totale. N’oublions pas que le parti maoïste auquel il appartenait, (et duquel il s’est fait évincer) est (toujours et plus que jamais) tentaculaire et que ses bonnes âmes sont déracinées pour aller ci et là prêcher la bonne parole et conquérir le monde… Le chemin de la Foi (quelle qu’elle soit) est loin d’être un long fleuve tranquille… car on n’y trouve pas que des amis et les inimitiés et malentendus peuvent conduire à des situations embarrassantes… Les organisations (et en l’occurrence ‘L’organisation’) sont en général, assez strictes et paranos…

    C’est aussi l’histoire de l’échec et son cuisant ressenti : échec de 68, échec du parti Mao en France, échec de l’IRA, échec de la Bosnie, échec du Che, échec des désintos, échecs amoureux, échec des attentats programmés et ses missions d’infiltrer des entreprises en province ont elles aussi échouées.

    Jean Rolin, révolutionnaire ne me convainc pas et d’ailleurs justement, ne cherche pas à être convainquant et même en est dans ce livre, presque à se dédouaner. Qu’il déteste l’injustice et les inégalités et qu’il a suivi des mouvements de foule (comme beaucoup de monde à l’époque et d’ailleurs beaucoup de nos jours…) et s’est plus ou moins investi dans des mouvances politiques de l’époque, aux idéaux toutefois totalitaires, révèle plus un jeune homme au cœur tendre, un peu perdu dans le nombre de propositions pour un progrès social et la protection des défavorisés. Car enfin, faire ce grand écart : Mao – Sainte Rita… Du coup, cette tête brûlée devient un personnage attachant avec ses déboires amoureux et ses attentats ratés.

    Jean Rolin a pris du temps avant de verser cette encre-là puisque le livre est sorti en 1996 (et a reçu le Prix Médicis). Quoiqu’il en soit, il nous donne à lire un récit passionnant et formidablement bien écrit (comme d’habitude) qui au-delà d’une part autobiographique qui chercherait une justification explicative (sinon expiatoire) à son vécu lors des années post 68, grave toute une époque de notre ‘H’istoire.

    Malgré tout je trouve son implication dans la cause politique beaucoup moins « clear cut » que celle de son frère, Olivier Rolin, qui lui, est beaucoup plus « cash » sur la question de son militantisme passé. (Voir ‘Tigre en papier’ et encore des interviews très récents sur le Net).

    Toujours est-il que l’un et l’autre se sont éloignés du maoïsme, déçus forcément, au point de ne pouvoir s’empêcher de mettre les choses à plat, noir sur blanc, et de les livrer au public. De nos jours, ils sont entrés dans une zone de confort matériel assez douillette semble-t-il, au sein d’un monde d’intellos bien cadenassé et nous réjouissent avec des plumes d’exception en écrivant l’Histoire et des histoires dans de très beaux romans de voyage.

    La photo de couverture représentant Anne Wiazemsky et Jean-Pierre Léaud dans La Chinoise de Jean-Luc Godard en 1968 m’a fait penser à ce jeune vendeur, il y a quelques jours, à l’ombre de la mosquée de Paris devant une pile de Coran…