Un homme en colère

mardi 26 juin 2018

Rencontre avec Patrice Franceschi, auteur de Dernières nouvelles du futur

Un homme en colère

Il vient de publier un recueil de nouvelles, Dernières nouvelles du futur (Grasset) dans lequel il imagine un monde libéral situé dans une époque pas si lointaine, où la folie des hommes a pu se déployer sans limites.

Nous avons rencontré pour vous l’aventurier philosophe Patrice Franceschi qui porte un regard rationnel et plutôt peu amène sur l’évolution de nos sociétés contemporaines.

 

- Le genre de la nouvelle avec sa chute rapide, coupante, est la forme que vous avez choisie pour raconter 14 versions d’un futur que vous envisagez sombre.  Qu’est-ce qui vous met à l’œuvre d’un texte, et ici d’un recueil de fictions plutôt que d’un essai ?

Ce que j’entreprends en acte finit souvent en livre, parce qu’il n’y a rien de plus haut, pour moi, que la littérature. Mais les choses arrivent quand elles doivent arriver. Mon engagement dans la guerre d’Afghanistan, je ne l’ai raconté que vingt ans plus tard. Avec un essai politique, Guerre en Afghanistan, mais aussi un roman, Un capitaine sans importance. Le rôle des écrivains tel que je le conçois est de nous parler de ce qu’est la condition humaine, d’une part de celle-ci au moins, mais aussi d’essayer de penser l’avenir. Avec Dernières nouvelles du futur, je voulais répondre à une question qui me hante depuis longtemps : que va devenir l’homme dans ce monde que nous sommes en train de fabriquer ? Tant que les politiques ne prendront pas position sur ce sujet fondamental, l’écrivain devra revenir au premier plan et s’engager.

 

"La police de la pensée est partout"

 

- Comment voyez-vous ce monde ?

Il y a actuellement une telle mainmise du politiquement correct sur tous les objets sociaux que mon envie de transgression ne cesse de croître. La police de la pensée est partout, jusque dans le féminisme actuel qui veut nous réapprendre à écrire ce bien commun qu’est notre langue et veut ordonner les relations hommes femmes dans une dérive inquiétante. Nous vivons une époque d’inversion des valeurs surprenantes. Par exemple, la pornographie est quasiment mise dans les mains des adolescents par des fournisseurs de contenus sans scrupules, alors qu’un homme n’osera bientôt plus monter seul dans un ascenseur avec une femme !

 

- Que peut la littérature ?

Elle peut beaucoup dès lors qu’on ne la considère pas comme un divertissement mais comme l’expression la plus haute de la raison humaine et de l’art qu’elle porte en elle. C’est un mal moderne que de vouloir se distraire avant toute autre chose – au sens strict du terme : se distraire de l’essentiel, c’est à dire de ce qui nous fait homme. Ce pourquoi j’aime de moins en moins les romans policiers qui ne cessent de nous envahir. Cela ne tient pas à la qualité littéraire des polars, mais au fait qu’ils ont pour vocation de distraire le lecteur et participent donc à cette tendance ancienne mais de plus en plus puissante, qui nous pousse à nous dispenser de penser. On comprendra, dès lors, que j’abhorre ce qu’on appelle la littérature récréative.  

Ce monde qu’on nous fabrique veut nous soumettre à la distraction comme objectif de vie, comme stade suprême du bonheur. Du pain et des jeux, c’est vieux comme le monde. Tant que nous sommes en sécurité et que nous pouvons consommer, nous ne nous rebiffons pas. C’est exactement ce que pointait La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire. A l’aune de notre époque, ce livre prend un relief saisissant. 

 

"L'humanisme combattant"

 

- Vous voyez-vous comme un lanceur d’alerte ?

Je n’aime pas tellement ce mot, je n’aime pas qu’on fabrique des expressions à la mode, donc affadies, pour désigner ce qui a toujours existé. Je préfère l’expression « d’humanisme combattant ». Comme les philosophes de l’Antiquité, les Stoïciens particulièrement, Voltaire ou Hugo qui n’avaient pas besoin de ce vocable pour être des écrivains et des philosophes engagés. J’aime ceux qui mettent en actes leur pensée et je m’efforce d’être leur semblable. 

 

- L’an dernier, vous avez publié « Combattre ! », un essai très engagé pour une Europe fédérale. Vous sentiriez-vous tenté par l’engagement politique au sens électoral du terme ?
Je suis un partisan affirmé des Etats-Unis d’Europe, donc opposé à cette Union européenne qui a trahi les idéaux politiques de l‘Europe et qui sombre à cause du primat qu’elle donne à l’économie. En ce qui concerne l’engagement politique concret, les philosophes Grecs avaient un mot pour désigner le bon moment, le Kairos. Dans l’immédiat, la tempête n’est pas assez levée pour que quelque chose soit possible à un écrivain aventurier de mon espèce…

 

- L’une de vos nouvelles s’intitule « L’Arche de Noé, saison 2 » : pensez-vous qu’un cataclysme est la seule solution à la folie des hommes ?

Pas la solution mais le terme. Quand l’homme ne tient pas compte des enseignements de l’histoire, et dans le cas précis de cette nouvelle, la surpopulation, il risque la catastrophe.  Les générations se succèdent, l’expérience ne se transmet pas. De manière générale, c’est la politique de l’autruche qui l’emporte sur la raison. On le constate avec les questions liées à l’environnement et aussi avec le grand tabou de la démographie qu’on ne veut même pas nommer.

Nous étions un milliard d’êtres humains sur terre en 1900, nous sommes 7 milliards aujourd’hui et la tendance s’accélère. Nous sommes plus nombreux, donc nous fabriquons plus de pollution : nous avons même créé un sixième continent, celui de nos déchets plastiques qui forme  un monstrueux vortex au cœur de l’océan.  Les ressources énergétiques, alimentaires, les terres rares, l’eau, deviennent autant de déclencheurs possibles de guerres meurtrières. Mon propos dans cette nouvelle, comme dans tout le recueil, est de forcer le trait fictionnel pour montrer dans quels extrêmes on peut tomber si on laisse aller le monde tel qu’il va.

 

"On sait déjà jusqu’où la docilité a pu conduire les hommes"

 

- « Une journée de Dag Petersson » décrit une société entièrement contrôlée par les caméras.  Votre futur semble bien être le présent de la Chine qui vous a pris de vitesse !

En effet, ce que je décris dans cette nouvelle se passe aujourd’hui en Chine. Peut-être au fond ai-je été timide dans mes anticipations ? Je n’aurais jamais pensé que cela pourrait arriver aussi vite. Le gouvernement chinois a eu plus d’imagination que moi puisque chaque citoyen aura un permis à points pour bonne conduite : une baisse de points et vous ne partez pas en vacances, un comportement exemplaire et vous en regagnez. C’est le système le plus totalitaire qui ait jamais été inventé puisqu’il pénètre jusque dans la vie intérieure et emprisonne la psyché humaine. Ce que j’avais imaginé de pire a fini par survenir sans que les populations ne se rebellent.

En fin de compte, l’homme a moins d’appétence que je ne le croyais pour la liberté et la vérité, ces deux fonctions qui expriment pourtant sa véritable humanité. L’homme contemporain leur préfère la sécurité et la prospérité. Le reste, il l’abdique volontiers. Dans la fable du « loup et du chien », La Fontaine exprimait cet état de fait en distinguant deux sortes d’hommes : ceux qui acceptaient la domestication comme le chien et ceux qui lui préféraient la vie sauvage et libre comme le loup.  Le premier ne pouvait qu’être gras et le second maigre. Au fond, rien n’a changé mais la tendance s’aggrave. De plus en plus d’hommes consomment toujours plus, au prix d’un grand nombre de compromissions que la société parvient à leur faire avaler sans mal. Et il y a de moins en moins d’hommes consentant à être efflanqués, toujours en mouvement, jamais assurés d’avoir une gamelle pleine et un lit douillet, mais libres de penser et d’agir par eux-mêmes. C’est un choix, tout comme celui qu’on doit faire entre aventure et tourisme puisque l’aventure c’est s’exposer et le tourisme se protéger. Deux visions de la vie. On sait déjà jusqu’où la docilité a pu conduire les hommes.

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