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Tout savoir sur Napoléon dont on fête le bicentenaire de la mort

Entretien avec Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon

Tout savoir sur Napoléon dont on fête le bicentenaire de la mort

Le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier à Sainte-Hélène est commémoré le 5 mai 2021, après de nombreux soubresauts et une petite polémique autour de l’ampleur à donner à l’événement.

Des voix se sont élevées pour ne pas accorder à Napoléon une place trop importante, eu égard à l’actuelle révision historique de décisions prises il y a plus de 200 ans. Mais il est difficile de ne pas célébrer un des personnages préférés des Français ; l’état français a finalement tranché, privilégiant la tradition historique sur l’argument politique contemporain.

Rueil Malmaison, Fontainebleau et la Corse sont quelques-uns des lieux clefs de cette célébration, à l’instar de l’hôtel des Invalides où les œuvres et monuments dédiés, comme le tombeau de l’empereur sont en cours de restauration, grâce à la grande souscription menée jusqu’en février auprès de 2310 donateurs du monde entier. Une grande exposition composée de 150 pièces originales est organisée à la Grande Halle de La Villette à Paris jusqu’en septembre mais… à partir du moment où les expos pourront rouvrir.

Toutes les festivités sont répertoriées sur ce site de référence.

 

Lecteurs.com a interviewé l’un des spécialistes de Napoléon, qui dirige la Fondation Napoléon depuis vingt ans, Thierry Lentz. Afin de mieux connaître l’un des grands personnages historiques français au-delà de quelques dates et d’une image d’Epinal, cet érudit non idolâtre donne des éclairages passionnants dans un entretien et à travers quelques lectures avisées. On se plongera avec délices dans son Pour Napoléon (Perrin), un ouvrage stimulant comme une conversation à bâtons rompus, un page turner bourré de connaissances qui raconte aussi bien notre époque sans complaisance, ni avec l’histoire, ni avec l’actualité. Une approche qu’on complètera avec beaucoup de plaisir par le riche et inattendu livre de Philippe Costamagna, Les Goûts de Napoléon (Grasset).

 

 

Entretien avec Thierry Lentz : « Qu’on le veuille ou non, Napoléon représente ce que la France a eu de meilleur ».

 

- Vous publiez un livre, Pour Napoléon (Perrin), le coup de gueule d’un historien en colère, c’est-à-dire ?

Je ne suis pas tant en colère que déconcerté par le début de déferlement d’une sorte de « Napoléon bashing » qu’agacé par la pauvreté des arguments de ceux qui, pour des raisons qui méritent d’être analysées, veulent ni plus ni moins qu’effacer le personnage et son œuvre de notre mémoire et même de notre histoire nationale. J’ai commencé à écrire ce livre l’été dernier car plusieurs signes m’avaient alerté sur de tels projets. Je dois dire que je n’ai été déçu sur aucun des excès que je redoutais : esclavage, statut des femmes, morts des guerres, « tyrannie », etc… les « reproches » classiques et habituels, mais exprimés avec une outrance et une absence de recul historique qui est devenue inquiétante.

Que certaines déclarations aient été formulées par les habituels groupes d’agitateurs n’a guère d’importance : c’est leur fonds de commerce. Mais entendre des députés -certes de LFI, mais de tout de même ! -, un philosophe comme Luc Ferry ou un ancien Premier ministre comme Jean-Marc Ayrault asséner sans retenue quelques contre-vérités historiques a été pour moi source de déception (aurais-je travaillé pour rien pendant quarante ans ?) et d’inquiétude. Que veulent ces gens ? Passer immédiatement à la cancel culture et une sorte de post-vérité ? J’aimerais avoir leur réponse.

 

- Napoléon est l’une des trois grandes personnalités historiques préférées des Français avec de Gaulle et Louis XIV. Un manuscrit dicté et annoté par Napoléon est en vente pour un million d'euros ! Les objets liés à l'empereur vont fleurir cette année dans les ventes aux enchères, à l'occasion du Bicentenaire de sa mort. Comment expliquer cette passion pour Napoléon ?

Cette passion a commencé de son vivant et s’est prolongée sur tous les terrains, artistiques, littéraires et politiques, pendant tout le XIXe siècle et jusqu’à nos jours. Même mort et enterré, si j’ose dire, Napoléon a continué à vivre par sa légende, son histoire, mais aussi son exemple. Cela ne veut pas dire qu’il n’a provoqué qu’une admiration béate. Il a été aussi au centre de controverses sans cesse renouvelées en fonction des sensibilités de chaque époque. Mais, c’est vrai, il a aussi toujours eu ses aficionados inconditionnels, longtemps autour de sa gloire militaire… malgré Waterloo. Aujourd’hui, même si la culture historique recule, il reste au centre de l’intérêt du plus grand nombre. Il n’est qu’à voir le nombre de publications, d’émissions et de documentaires à lui consacrés qui rencontrent très souvent un large public.

Napoléon, c’est au fond, parfois à tort, parfois à raison, l’image d’une France prépondérante, d’un self-made man et d’un dirigeant qui savait gouverner. Sans doute lui prête-t-on parfois des pensées qu’il n’avait pas, mais le mythe demeure, passant d’ailleurs des aspects militaires ou conquérants à l’art de gouverner, au sens le plus large, dans les dernières décennies.

 

- Vénéré en Russie, admiré par les Anglais, Churchill en tête, Napoléon souffre d’un regard déprécié aujourd’hui… en France ! Comment expliquez-vous que la célébration du Bicentenaire fasse l’objet d’un débat dans son propre pays ?

On est toujours surpris par la « popularité », par la vigueur des études napoléoniennes -en Angleterre, en Russie, en Italie, aux Etats-Unis, etc…- et même une passion « à l’ancienne » des étrangers. Qu’on le veuille ou non, Napoléon représente ce que la France a eu de meilleur. Le même phénomène se rencontre en France, mais ici hors des élites. Celles-ci sont obnubilées par le politiquement correct et les « sensibilités contemporaines ».

Mais dès qu’on pénètre dans des couches plus profondes, on s’aperçoit que l’affaire Napoléon est vécue et envisagée avec sérénité, recul et même esprit critique. Comme je l’écrit, la France « d’en bas » est indubitablement plus modérée et raisonnable que celle « d’en-haut ». Au fond, elle est aussi la France. 

 

- Finissons-en avec l’esclavage, voulez-vous ? Comment Napoléon qui a libéré Malte et l’Egypte de l’esclavage a pu le rétablir, une fois au pouvoir ? 

Depuis plusieurs semaines, on ne cesse de me poser cette question. J’y réponds toujours en disant que : oui, Napoléon a rétabli l’esclavage et la législation d’Ancien régime aux colonies ; oui, la reprise en main de Saint-Domingue et de la Guadeloupe a été brutale et même sanguinaire. Aucun historien de l’époque napoléonienne ne l’a jamais nié. Ce qui importe pour ces épisodes est, évidemment de les connaître, mais aussi de les expliquer (qui n’est pas les justifier) et de les mettre en contexte. Dès lors, on doit se demander pourquoi Napoléon, qui a libéré des esclaves, qui a refusé de rétablir l’esclavage pendant la première année de son gouvernement, s’est à ce point renié.

L’explication n’est pas aussi simple que de dire qu’il était « raciste » (ce qui d’ailleurs n’est pas exact). Il faut visiter et connaître les implications diplomatiques, géopolitiques et économiques de sa décision. Le lobby colonial qui l’entourait a réussi à le convaincre qu’en dominant les Antilles, il serait maître de la production mondiale de sucre, une denrée essentielle à l’époque, et relancerait l’économie portuaire et maritime française. Il s’est facilement laissé convaincre, malheureusement sans tenir compte des aspects humains de la décision.

Il l’a nettement regretté ensuite, les dictées de Sainte-Hélène sont très claires sur le sujet. Mais il était trop tard. Sa postérité en a souffert. De là toutefois à réduire son œuvre à cette regrettable décision, il y a un pas qu’on ne saurait franchir.

 

- Napoléon a découvert l’Islam sur les bords du Nil. Goethe avait exprimé son admiration pour Napoléon en l’appelant « der Mahomet der Welt ». Cette rencontre a-t-elle été spirituelle ou marquait-elle l’admiration d’un grand meneur d’hommes pour un autre ?  

En Egypte, Napoléon a demandé le respect de la « religion du Prophète », laissé fonctionner les mosquées, et même associé les croyants à ses décisions. Mais il ne s’est pas converti et a dû lutter contre le djihad décrété contre lui par certains imans. Il avait de Mahomet une connaissance essentiellement tirée des écrits de Voltaire et admirait l’homme de décision, de conquête et de guerre. On en trouve, là encore, de nombreuses références dans les dictées de Sainte-Hélène.

Non converti, évidemment, il n’a pas non plus été chercher dans la Charia l’inspiration du Code civil, comme le prétendent quelques sites Internet salafistes. Napoléon voyait surtout dans les religions un corps intermédiaire destiné à maintenir l’ordre public. « Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais le Temple de Salomon », dit-il un jour au Conseil d’Etat. Le culte et le contenu théologique des religions ne l’intéressaient guère.

 

- Entre faux procès et biais divers, comment se trompe-t-on sur Napoléon ?

La principale erreur, avec Napoléon comme avec toute question historique, c’est l’anachronisme, le placage sur le passé de la façon de vivre et de penser d’aujourd’hui. Reconnaissons que c’est difficile et qu’on ne met pas facilement de côté nos sentiments d’aujourd’hui. C’est pourtant un effort indispensable pour comprendre Napoléon dans son époque. Son temps n’était pas le nôtre. De même, doit être évité le grossissement de ses comportements domestiques. Et ici encore, il est difficile de connaître l’alchimie qui fait passer un être humain à un personnage historique, à un « Grand Homme ».

 

- « Il est partout » dites-vous dans votre livre. En quoi Napoléon est-il un des fondements de notre culture, qu’on le veuille ou non ?

Il est partout en effet : institutions, paysages et règles urbaines, monuments, arts, mémoire nationale, mais aussi règles de vie, implantées sans même qu’on s’en rende encore compte par le Code civil, qui fut un choix de société pas tellement remis en cause aujourd’hui. C’est ce qui me fait écrire que « Napoléon est en nous » et que nous faisons du « Napoléon » sans le savoir.

 

- Chaque époque façonne son regard sur l’histoire. Comment la nôtre enseigne-t-elle l’histoire napoléonienne ?  

Les études napoléoniennes ont beaucoup évolué depuis un demi-siècle. C’est le lot d’ailleurs de toute question historique, à laquelle chaque époque imprime ses propres centres d’intérêt. L’histoire est une matière vivante, même si elle doit respecter ses règles et son éthique.

Quant à l’enseignement, il a lui aussi beaucoup évolué, jusqu’à faire disparaître Napoléon des programmes scolaires. Aujourd’hui, le balancier semble revenir vers une position qui ne l’exclut plus. Les nouveaux programmes ont rétabli son enseignement. Il en va de même dans l’enseignement supérieur. A titre d’exemple, chaque année, la Fondation Napoléon décerne sept bourses d’étude à des doctorants préparant une thèse touchant au premier et au second Empire. Nous devons à chaque fois choisir entre une vingtaine de candidats, ce qui montre une dynamique. Rien n’est gagné, mais on peut dire qu’enfin, les choses vont dans le bon sens.

 

- Dans votre livre, vous en profitez pour brosser en creux le portrait de notre époque. Vous ne semblez pas l’aimer beaucoup. Pourquoi ?  

Peut-être, avec l’âge, suis-je devenu un peu un « ancien », pour ne pas dire autre chose… Notre époque est malheureusement ce que nous en savons. Le savoir est compté pour rien, la culture est une consommation, les plus bruyants sont les seuls qu’on entend, le buzz remplace l’information, la réflexion et les blessures individuelles priment tout, on peut « à bon droit » censurer ceux qui ne reflètent pas les doxas du temps, etc.

Comment une personne de ma génération pourrait-elle se sentir à l’aise dans ce monde-là ? Je ne dis pas que « c’était mieux avant », évidemment, mais un peu de calme, de sérénité, d’échanges maîtrisés, de travail sur les contenus de réflexion avant de parler ne pourraient faire de mal à personne. Pour ma part, je ne changerai pas, même si pour vivre ma vie « intellectuelle » en liberté, je dois renoncer au confort de mon « cabinet de travail » et aller au charbon pour tenter d’expliquer mon point de vue. 

 

- Vous ne clignotez pas d’extase pour Napoléon, pour reprendre un mot de Léon Daudet, mais comment regardez-vous ce personnage vous qui dirigez la fondation qui lui est consacrée depuis plus de 20 ans ? 

Le personnage est certes fascinant, mais ce qui l’est encore plus, c’est la façon dont il a géré ou traité les grandes questions d’une époque instable. La légitimité changeait, les consensus sociaux étaient à bâtir, l’ordre public à assurer, en même temps que le pays faisait face à des crises extérieures et des guerres qu’il n’avait pas toujours suscitées, au moins avant 1808.

Ces quinze années, vus les problèmes résolus et la façon de le faire, vu les champs des possibles et des impossibles, est presque à elle seule de la longue durée, passionnante, variée et, pourquoi pas, instructive.

 

- Quelles sont les principales sources de désaccords entre historiens de l’époque napoléonienne ?

Les désaccords ne sont pas tant entre les « napoléonistes » purs, qui sont des gens raisonnables et finalement assez critiques, qu’entre eux et les spécialistes des questions transversales. Ceci étant dit, un dialogue peut exister et, chacun y mettant du sien, on parvient souvent à des accords qui ne sont ni pour les uns ni pour les autres des synthèses mal cousues et encore moins des « capitulations ». On peut rapprocher les problématiques. Et même si nous constatons des désaccords, essentiellement dus à la focale que chacun emploie, ils sont au moins la preuve que nous nous sommes parlés.

Pour revenir sur le sujet de l’esclavage, par exemple, j’ai souvent rencontré le regretté Yves Benot, sorte de pionniers de l’histoire coloniale de la Révolution et de l’Empire. Cette fréquentation a été pour moi fructueuse. Il en est de même dans les questions économiques ou sociales, mes collègues m’apportant beaucoup. Peut-être en a-t-il été de même en sens inverse. 

 

- Enfin, si Napoléon façonne notre rapport à la société encore aujourd’hui, de quel legs peut-on se prévaloir pour l’époque qui s’annonce ? 

Il faut toujours se méfier de ce type de question qui risque parfois de virer au « Que ferait-il s’il revenait »… mais je sais que ça n’est pas le sens de la vôtre. En version basse, Napoléon s’inscrit dans la longue durée de notre histoire et en constitue à de nombreux égards un point important de changement. Il a façonné une large part de la France contemporaine.

Ses apports ? Au-delà de la seule épopée, de ses réformes et de ce qu’il a laissé de tangible, il est l’homme du possible avec de la volonté, du réalisable avec la recherche du consensus, de l’unité nationale avec une certaine centralisation et d’un ordre public compris non pas comme un régime policier (même si le sien le fut à certains égards) mais comme une conception de la marche des sociétés. Et puis, il restera encore longtemps son Code qui, même réformé, conserve presque intact une bonne part de sa philosophie.

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

 

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Commentaires (4)

  • Florel le 03/05/2021 à 21h58

    C'est un plaisir de lire ce genre d'historien plus sensé que les nouilles politisés prêtes à dire n'importe quoi pour plaire à leurs électeurs.
    Ca fait plaisir de voir qu'il embrasse Napoléon au sens large et ce même jusqu'à aujourd'hui, sous toutes les problématiques.
    Je note ce livre avec beaucoup d'intérêt (mais ça sera pour plus tard), ainsi que celui de Arthur Chevallier qui soulignait très justement que jamais le peuple n'a marché contre lui, alors qu'il ne s'est jamais gêné pour le faire avant et après contre les dirigeants.

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  • kryan soler le 02/05/2021 à 12h36

    Bonjour, interview intéressant sur Napoléon de la part d'un spécialiste de ce personnage et d'une époque.

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  • Sweetcactus le 01/05/2021 à 10h29

    Un historien ne fait pas le buzz...il éclaire...

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  • danielle cubertafon le 28/04/2021 à 18h03

    Il y a plein de choses que je viens de lire sur napoléon est que je ne connaissez pas , qui sont décrit dans le resume ,intéressant

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