Souffle impérieux ou manque de puissance dans les moteurs ?

mercredi 29 août 2018

Deux lectures de "Pense aux pierres sous tes pas" d’Antoine Wauters (Verdier)

Souffle impérieux ou manque de puissance dans les moteurs ?

Ce n’est pas un texte, mais deux qu’Antoine Wauters publie en cette rentrée aux éditions Verdier :  le très noir Moi, Marthe et les autres, et Pense aux pierres sous tes pas, un roman qui occupe son auteur depuis trois ans et que les explorateurs de la rentrée ont lu pour lecteurs.com. Quatre ans après le très vif Nos mères, c’est au lien d’amour total qui peut exister entre frères et sœurs qu’Antoine Wauters s’attache à distinguer dans ce roman bref mais intense.

Il n’a pas laissé nos lecteurs indifférents, Sophie et Jean-François confrontent leurs lectures.

 

 

L'avis de Sophie Gauthier :

Ce beau titre intrigant ouvre un roman où fureur et amour s'entrelacent en de violentes et baroques épousailles. Pense aux pierres sous tes pas, c'est l'exhortation de Marcio à Léonora, sa soeur jumelle, alors qu'ils tentent de fuir les coups de leur père, Paps. Celui-ci a surpris leurs caresses et libère sa fureur dans un déchaînement de violence. Car la complicité de Léo et Marcio est telle qu'elle appelle irrésistiblement à la fusion des esprits mais aussi des corps, et à 12 ans, les jumeaux ne reçoivent de tendresse que celle qu'ils se vouent mutuellement. Leur vie dans la ferme familiale est l'exact reflet de la dictature subie par le pays et leur soif de liberté rejoint celle de la population entière.

Au moment où un coup d'état apporte un regain d'espoir, les enfants sont contraints à la séparation : Léo est envoyée chez son oncle, alors que Marcio reste à la ferme et continue de subir la brutalité de son père et la sècheresse de sa mère. Ses tentatives de fuite pour rejoindre sa soeur se soldent par de cuisants échecs impitoyablement châtiés. Mais, un jour, les parents, vaincus par la misère et le désespoir, quittent la ferme et le laissent enfin libre de partir. Pour retrouver Léo, pour rejoindre cette part essentielle de lui-même sans laquelle il n'est point d'affranchissement possible, Marcio se met en chemin jusqu'aux limites de ses forces.

C'est un résumé extrêmement réducteur de ce roman foisonnant ! Les thèmes de la liberté et de la désobéissance nécessaire pour l'atteindre se développent en des enchâssements qui ne cessent de s'enrichir, de louvoyer en entraînant de nouvelles interprétations. Si bien qu'il me semble difficile de trouver un fil conducteur qui permette de rendre compte de cette luxuriance ! Les voix de Léo et Marcio prennent tour à tour le récit en charge dans un langage où se mêlent un réalisme terrifiant et une poésie rude et charnelle. J'ai eu l'impression de pénétrer dans les ténèbres d'une humanité asservie, aux capacités d'amour épuisées par le travail harassant et par la fatalité de la misère. Cependant, avec pour seules armes leur ressemblance physique et leur persévérance à rester unis, Léo et Marcio parviennent à créer un halo de lumière autour d'eux et à renverser ce qui semblait immuable.

L'indétermination règne à chaque niveau de l'histoire, mais, loin d'amplifier le chaos, elle l'ordonne progressivement jusqu'à poser les prémices d'une nouvelle société. Ainsi, lorsque Léo et Marcio se font passer l'un pour l'autre, ils échangent aussi les rôles et tâches qui leur sont assignés. Ils inversent le cours habituel des choses qui veut que les filles s'occupent de la maison alors que les garçons travaillent aux champs. Cette confusion se retrouve dans la masculinisation du prénom de Léonora, mais aussi dans le système de références avec lesquelles joue l'onomastique. En effet, la consonance des noms propres peut rappeler aussi bien un pays d'Afrique ou d'Amérique du Sud que la Roumanie ou la Sardaigne. Cette fluctuation donne un côté universel et intemporel à l'histoire, alors que le personnage et le rôle de Mama Luna orientent la lecture vers le récit mythologique.

Je me suis laissé emporter par ce flot d'images, de sensations, de passions. Je me suis laissé happer par les ellipses, ces trous noirs dans le tissu du temps, que comblent en partie les "Interludes". Si la violence de certaines scènes m'a fait frémir, je suis encore bouleversée par  l'infinie compassion et ce "besoin d'amour impossible à consoler" qui irriguent le récit. Le roman d'Antoine Wauters possède une énergie déferlante, un souffle impérieux qui permet de "terrasser les ombres" pour faire entrer la clarté, "dont nous avons tous besoin".

 

L'avis de Jean François SIMMARANO :

Marcio et Leo sont frère et sœur, jumeaux de surcroit et vivent « entre ici et ailleurs » dans une île qui ressemble fortement à la Sardaigne par l’origine de ses noms et de ses coutumes, mais aussi à Haïti par son ambiance coup d’état et Tontons Macoutes. Terre aride et misère absolue au sein de la ferme familiale où la violence prime sur les sentiments, mais dans laquelle le frère et la sœur développent au seuil de l’adolescence une relation fusionnelle et forcément incestueuse. Antoine Wauters, dès le début de son roman nous plonge dans un univers  à la fois agressif et tendre entre la rudesse de l’environnement, la rage presque surréaliste des parents fermiers et la puissante relation d’amour qui s’y déroule entre les jumeaux. Terrain miné à la fois par le thème et le parti pris de l’imaginaire un peu risqué. A partir de là l’histoire sépare pour un temps les deux protagonistes et nous sommes installés dans un genre que l’on ne peut identifier autrement que le mélodrame. Ce sont les jumeaux qui la plupart du temps s’adressent à nous, un après l’autre, ce qui permet à l’auteur de leur laisser la libre interprétation du malheur et de l’oppression, d’abord parentale, puis étatique. Pour le reste, l’histoire digresse volontiers vers le destin du reste de la famille pas toujours adroitement.

Séduit un temps par l’énergie des enfants proposée pour échapper à ce malheur, je dois avouer que j’ai vécu ce roman comme un vol aérien qui fait des tours au-dessus de la piste mais qui n’atterrit jamais. En fait, cet appareil embarque un tas de thèmes trop lourds pour lui (gémellité, inceste, genre, sexe, violence, misère, révolte) et ne les traite pas vraiment mais les effleure, plombé par des références littéraires très envahissantes : L’ombre de Michel Tournier et ses Météores plane sur ce roman mais à une altitude de long-courrier, tout comme le Padre Padrone de Gavino Ledda dont la scène du père venant retirer ses enfants de l’école en plein cours pour les mener travailler aux champs est reprise en un hommage malheureusement trop appuyé.

Lesté de ces maitres trop encombrants, Pense aux pierres sous tes pas ne nous apporte pas grand-chose, voire rien qui n’ait déjà été écrit beaucoup mieux. Le style (ou le non-style) nous laisse même parfois dans l’affliction : « Egarés. Exilés. Môme perdus dans la longue nuit du temps. »…Manque significatif de puissance dans les moteurs. Pratiquement deux cent pages inabouties. Un mélo de plus. Un crash littéraire.

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