Road movie d’une femme sous emprise

lundi 30 janvier 2017

Rentrée littéraire 2017 "Nue sous la lune" Violaine Bérot (Buchet-Chastel)

Road movie d’une femme sous emprise

C’est la mode de parler des pervers narcissiques. On dirait une épidémie tant cette catégorie d’individus semble née sui generi avec les années 2000, le harcèlement moral au travail et les dépressions du nouveau millénaire. Rendons grâce au talent magnifique de Violaine Bérot pour transfigurer ce qui ressort du fait divers psychiatrique en joyau romanesque.

 

Nue sous la lune (Buchet Chastel) est un roman nocturne et sombre. Une nuit, une femme décide de quitter son compagnon, emportant à la hâte ses « petites femmes » qui sont ses sculptures fétiches et ses confidentes. Elle est artiste, une sculptrice très talentueuse. Tout comme lui. Elle a rêvé de bâtir un amour qui serait à la fois une œuvre et un accomplissement artistique. Mais peu à peu elle confesse « avoir tout enfoui bien profondément pour ne plus me consacrer qu’à l’accomplissement de (son) œuvre » à lui. A cette étape de sa vie où le livre la happe, elle n’a déjà plus de prénom. On suit donc un « je » qui nous parle de presque trop près pour qu’on parvienne à voir cette femme devenue comme transparente. Elle s’enfuit en voiture, le plus loin possible, avant d’être recueillie par une vieille femme qui la comprend sans parler.

Oui mais voilà : de quoi sont faits les fils de l’emprise ? Au fil du texte, on apprend que ce n’est pas sa première fugue. « Tapie au fond du lit, hagarde, je rêve d’une lobotomie qui me purgerait de toi ». Le lecteur est un témoin indiscret dans cette histoire qui finira mal. La narratrice est un je qui s’adresse à son bourreau, son amant l’aimante comme la lumière qui irrésistiblement ramène le papillon de nuit à ce qui le tue.

Le road movie qui accompagne le monologue intérieur aura un effet boomerang dans une deuxième partie du livre, comme un élastique qu’on n’aura pas assez tiré pour qu’il casse vraiment. Les mâchoires de l’emprise se sont refermées très sûrement sur le corps et l’âme de cette femme qui devra trouver un autre moyen que la fuite pour y échapper.

 

Le roman est court, chaque mot est pesé dans une phrase qui circule vite, hâtive et douloureuse, inexorable. Violaine Bérot, écrivain singulier dans sa trajectoire et ses choix d’écriture, a l’habitude d’empoigner des sujets qui sont comme des pointes aigues dans les trajectoires humaines : l’inceste entre frère et sœur dans Léo et Lola (1997), la maltraitance maternelle dans Tout pour Titou (1999), l’amour à la folie dans Jehanne, qui raconte le désir dévastateur de Jeanne d’Arc pour Gilles de Rais (1995).

Des psychoses, des névroses inconsolables, des excès d’humanité qu’elle ne désigne jamais sous leur appellation clinique mais aborde et sculpte au plus vivant de ceux qui les incarnent.

 

Violaine Bérot donne ici un roman fulgurant et renversant qui pose la question de l’emprise, mais n’attribue jamais les rôles de la victime et du bourreau. C’est la trajectoire lucide, construite et acceptée d’une femme qui lentement, tranquillement est démembrée, réduite, renoncée, annulée, dans le processus implacable d’une relation avec un homme manipulateur, aux dépens même de son « meurtrier ». L’ABC de la relation perverse, à lire pour comprendre sans jamais juger.

 

© Karine Papillaud

 

 

Retrouvez la liste de lecture que Karine vous propose sur ce sujet  : La manipulation : un meurtre avec préméditation

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