Quand Dieu apprenait le dessin : making of

dimanche 04 mars 2018

Entretien avec Patrick Rambaud, au sujet de l’histoire incroyable des reliques de Saint Marc...

Quand Dieu apprenait le dessin : making of

Vous avez lu Quand Dieu apprenait le dessin de Patrick Rambaud (Grasset) et vous l’avez adoré.
Nous avons donc rencontré l’auteur pour lui poser quelques questions sur ce roman qui relate l’histoire invraisemblable mais pourtant réelle de deux marchands vénitiens partis quérir les reliques de Saint Marc à Alexandrie, pour le prestige de Venise.

 

- Vous racontez l’histoire incroyable des reliques de Saint Marc et leur périple pour regagner Venise, dans Quand Dieu apprenait le dessin (Grasset). D’où vous est venue cette histoire ?

J’ai habité à Venise dans les années 80, j’ai lu beaucoup de livres sur l’histoire de Venise. Il y est toujours relaté l’histoire des deux marchands partis rafler les reliques à Alexandrie. A chaque fois, cela représente deux à trois lignes, seulement. Poussé par la curiosité, j’ai fait des recherches et glané de plus en plus d’informations. Cette aventure est d’ailleurs relatée dans les céramiques de la Basilique Saint-Marc.

 

- Nous sommes quelques années après la fin du règne de Charlemagne, en 828. Dans quel état se trouve l’Europe ?

Ce n’est pas brillant. C’est l ‘époque de la guerre des reliques, où chaque cité se disputait les reliques de sa voisine. Les Romains avaient civilisé l’Europe, les villes étaient fortifiées. Mais avec le déclin de l’Empire, les évêques ont pris la place et se sont mis à administrer les villes. Les voies romaines ont peu à peu été recouvertes par les forêts, la religion a pris le pouvoir. A cette époque, Venise a voulu faire taire Rome la prétentieuse, qui vivait encore largement de son rayonnement passé, et s’enorgueillissait d’avoir les reliques de Saint-Pierre. Venise a donc brigué une relique plus symbolique encore, celle de Saint-Marc qui était passé par ses lagunes avant de devenir évêque à Alexandrie, où ses reliques étaient conservées. C’est ainsi que le Doge a mandaté des marchands vénitiens pour la rapporter. 

 

- Qui sont Rustico et Thodoald, les héros du livre ?

Thodoald est un personnage inventé, mais les deux marchands Marino Bon et Rustico sont bien réels. Venise était une ville de marchands, elle n’avait donc pas d’ennemis mais des clients. Au nord, les Vénitiens achetaient des esclaves et du fer, et au Sud, des épices et des soieries. Ils vivaient entre Mayence et Alexandrie, soit entre deux mondes. Venise était déjà le lieu d’échanges commerciaux permanents, et c’est progressivement ainsi qu’elle a commencé à se façonner le visage que nous lui connaissons aujourd’hui. 

 

- A quoi ressemblait alors Venise ?

Il va vous falloir faire un effort d’imagination. Les habitants s’installaient sur des îlots qu’ils rassemblaient ou finissaient par relier les uns aux autres. Il y avait une vraie forteresse sur l’actuelle place San Marco. Le Rialto commence juste à se créer à cette époque. Mais le centre, c’était Torcello, qui est aujourd’hui une église perdue dans la broussaille. Le dynamisme du commerce est bien réel et c’est lui qui organise la vie et la géographie de la cité.

 

- Il y a un personnage de femme très ambitieuse et sortie de rien, Philomène. De quelle figure vous êtes vous inspiré pour la camper ? 

Il y avait à l’époque des filles comme ça, qu’on vendait comme esclaves et qui parvenaient à devenir des femmes de pouvoir. Ce système a duré des siècles. Il suffit de relire l’œuvre de Boccace, notamment son Decameron, écrit au XIVe siècle, pour se le figurer. C’est un personnage imaginaire mais plausible. Je vous avoue que je ne savais pas forcément ce qu’elle allait devenir dans le livre au moment où j’écrivais. Ce sont souvent les personnages qui guident l’auteur. Elle s’est en quelque sorte créé son propre destin entre les touches de ma machine à écrire.

 

- Ce voyage des marchands vénitiens a bel et bien existé, la légende le rapporte. Peut on faire la part, étant donné les temps reculés, entre le récit légendaire et l’histoire réelle de ce périple ?

La légende est facile à identifier, on y trouve une belle quantité de miracles. Ce n’est pas vraiment mon truc. La réalité est plus brute, à condition de déshabiller la légende pour la retrouver. Il y a des documents, mais il faut imaginer un peu aussi. C’est un roman.

 

- A l’époque on ne parle pas de nation mais de cités. Venise aurait-elle vraiment pu damer le pion à Rome et devenir le centre du monde chrétien ?

Non parce que c’est à Rome que vit le Pape. Venise voulait simplement se démarquer du pouvoir des Papes et se libérer de la tutelle de Rome, pour s’organiser selon ses propres règles. Comme le dit le Doge dans le livre, avant le départ de ses marchands vers Alexandrie, « si l’on arrive à prendre cette relique, on créera une république de mille ans ». Et ce fut le cas : pendant mille ans, jusqu’à l’invasion des Autrichiens, les Vénitiens sont restés indépendants et autonomes face à Rome. Venise est devenue l’Amsterdam du Sud en quelque sorte.

 

- Parlons un peu de Saint-Marc et de la singularité de son évangile. Marc a écrit son récit en grec et à Rome d’après les paroles exactes de Pierre. Pourquoi ces précisions sont-elles importantes pour comprendre son Evangile ?

Il ne s’adressait pas seulement aux Juifs mais au Gentils, au monde extérieur qui ne se réduisait pas à la Palestine. Il est le premier à sortir du monde juif. Comme Paul, il a voulu contribuer au rayonnement du christianisme. Il a constitué son Evangile à partir des paroles de Pierre et de Paul. Il y a peu de miracles, le récit est plus politique : avec Saint Marc et à la différence des Evangiles de Luc et Matthieu, on veut évangéliser, élargir le public. En écrivant en grec et depuis Rome, il s’adressait à des gens qu’on voulait convertir.

 

- Expliquez-nous l’histoire de ce titre, Quand Dieu apprenait le dessin?

C’est un titre qui est de Boccace, et plus particulièrement celui d’une des nouvelles du Decameron. Je le trouve très beau. Dans les histoires de Boccace, les personnages ont des trognes invraisemblables, un peu cassés, pasoliniennes. C’est dans cette ambiance que je voulais planter cette histoire.

 

- Avant ce roman consacré à Venise, vous avez écrit quatre livres sur Napoléon, un grand roman sur la Chine du Ve siècle avant notre ère (Le maître, 2015). Et puis des chroniques de notre temps articulées autour des deux derniers présidents de la République française. Est ce une géographie ou l’histoire qui motive la mise en œuvre d’un roman?

A chaque fois c’est différent. J’ai habité Venise, comme je vous le disais, son histoire m’intéresse. Quant à Napoléon, c’est amusant de savoir qu’au départ, c’était une commande de la maison d’édition. On m’a demandé d’écrire le roman que Balzac a voulu écrire, en vain, pendant dix ans, sur la bataille d’Essling. C’était un contre-emploi pour moi à l’époque. J’ai écrit encore trois volumes après La Bataille simplement parce que le sujet m’intéressait. Tout en écrivant des livres pour les autres, dans le même temps. Tous les sujets peuvent m’intéresser. Tchouang-Tseu, cet immense philosophe chinois, a été mon maître dans les années 70. A l’époque je lisais beaucoup de littérature chinoise parce que mes camarades d’Actuel, où je travaillais, étaient toujours en retard. J’avais donc toujours un bouquin avec moi pour les attendre. Plus tard, j’ai eu envie de raconter la vie imaginaire de Tchouang-Tseu d’après ce qu’il en a dit lui-même et ce que les savants de son temps en ont rapporté.

La vie propose des aiguillages en permanence, dont on ne trouve la logique que bien plus tard. Mais mon goût pour l’histoire remonte sûrement à l’enfance. Je suis resté très intéressé par l’histoire de nos ancêtres.

 

Retrouvez la chronique du Club des Explorateurs Découvrir Venise autrement : "Quand Dieu apprenait le dessin" de Patrick Rambaud

 

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