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Peggy Sastre et "La Haine orpheline" : Conflit, confinement mal vécu ou tollé politique ont la même origine

jeudi 16 avril 2020

Interview : « La biologie n'explique évidemment pas tout, mais sans elle on n'explique rien »

Peggy Sastre et "La Haine orpheline" : Conflit, confinement mal vécu ou tollé politique ont la même origine

Il y a deux façons efficaces de lutter contre la déprime et l’angoisse, celles que produit un confinement dont on ne connaît pas la durée : l’humour et la pratique de son entendement. Avec ce texte, La Haine orpheline, Peggy Sastre fait le pari de divertir par l’intelligence à travers une aventure scientifique à la portée de tous, qui permet de comprendre pourquoi les joggeurs se font huer dans les rues ou les flâneurs dénoncer à la police par des citoyens nantis des meilleures intentions.

Elle est journaliste scientifique, docteur en philosophie des sciences, et parle la biologie couramment. Peggy Sastre s’est fait connaître pour un féminisme décalé, s’ancre dans l’héritage de Darwin pour décortiquer les comportements sexuels et genrés, et caracole un peu seule en France dans ce domaine.

Dans La Haine orpheline, elle embrasse plus largement le fait social. En reprenant point par point les idées culturelles qu’une société construit de son rapport à la violence, elle désamorce les interprétations sentimentales ou émotionnelles.

 

Jamais nos sociétés n’ont été aussi prospères, jamais la France n’a connu une aussi longue période sans guerre, mais l’empoignade, l’invective, l’éructation et le ressentiment, font les plus belles recettes des réseaux sociaux. Comme s’il fallait se détester, agiter la colère et l’indignation pour accomplir sa nature d’homo sapiens. La Haine orpheline (Anne Carrière) fait le point sur le rapport que l’humain entretient avec le conflit.  

Exit la morale, retour à la biologie pour comprendre le fait politique noyauté par le principe du conflit et du rapport de force : Peggy Sastre y entraine son lecteur sans emphase ni préambule, avec une plume précise et argumentée, complice et joueuse. L’évolution comme grand principe d’explication de la politique ? A priori, on ne s’y risquerait pas et pourtant, à lire Peggy Sastre, c’est d’évidence. Pour les plus tatillons ou passionnés, trente-cinq pages de notes accompagnent et prolongent cet essai.

Un avant-goût prometteur avec cette interview que Peggy Sastre a donnée à Lecteurs.com

KP

 

- La Haine orpheline est un livre qui envisage la question du conflit à partir de la biologie, c’est-à-dire ?

Nos organismes sont adaptés pour survivre et se reproduire dans des environnements où sévissait la « guerre de la nature, de la famine et de la mort », pour citer Darwin. Notre biologie, et les comportements qui en découlent, sont littéralement « faits » pour nous aider à sortir vainqueurs de conflits : contre la nature et ses aléas, les autres groupes humains, nos propres parents et enfants, des conflits pour acquérir des ressources matérielles, conquérir des partenaires sexuels, préserver des statuts sociaux, etc. Comme tous les autres êtres vivants peuplant cette planète, notre nature est conflictuelle.  

 

-Vous reprenez la notion de compétition intrasexuelle, qui est le propre du comportement masculin selon Darwin, mais vous remarquez aussi chez les femmes un rapport dominante/dominée très significatif. Quels en sont les enjeux du côté féminin ?

Le principe de la compétition intrasexuelle est de viser en priorité des traits et caractéristiques avantageux non pas pour ses stratégies sexuelles propres, mais pour celles du sexe opposé.

La masculine se cristallise sur des traits désirables pour les femelles – la force, la protection, les moyens – quand la féminine tourne autour de traits désirés par les mâles – la beauté, la jeunesse, la fertilité, la pudeur, la fidélité etc.

Dans tous les cas, le but ultime (et inconscient) est de permettre à ses gènes d'avoir le dessus. D'un point de vue biologique, tout ce qui contribue à se reproduire davantage que les autres et d'avoir une descendance elle aussi féconde est donc bon à prendre.

 

- Depuis 2009 et Ex utero, en finir avec le féminisme, puis notamment La Domination masculine n’existe pas en 2015, vos positions sur le féminisme s’inscrivent à contre-courant d’une idéologie majoritaire. A quelle tradition féministe appartenez-vous et qui sont vos pairs ?

Du fait de mon assise biologisante, je suis probablement à contre-courant des idéologies féministes majoritairement représentées dans les médias. Au niveau du « grand public », je ne sais pas.

Je pense au contraire être assez consensuelle : j'estime qu'une société où les hommes et les femmes sont égaux en droits est meilleure, et meilleure à vivre, qu'une où ils sont inégaux. Dans les populations occidentales, c'est une opinion que partagent pas loin de 85% des gens. De même, ma tradition féministe est des plus basiques : je me range derrière tous ceux qui défendent l'autonomie financière et reproductive des femmes. Ce qui fait beaucoup de pairs et d'inspirateurs ! Mais si je devais choisir, je crois que j'en garderais deux : Margaret Sanger et Étienne-Emile Baulieu.   

 

-Dans La Haine orpheline, vous expliquez qu’il y aurait aussi une base génétique ou tout au moins biologique à nos orientations politiques...

On va faire plus simple : tout a une base biologique. La biologie n'explique évidemment pas tout, mais sans elle on n'explique rien. Nos préférences politiques ne font pas exception. Ce qui s'observe au niveau des individus – nos choix idéologiques sont des excroissances de nos tempéraments, qui peuvent évidemment évoluer au fil du temps et au gré des expériences – ou de manière plus collective et contextuelle.

Par exemple, les idéologies libérales et progressistes prospèrent davantage dans des pays riches, paisibles et en bonne santé. Les sociétés plus pauvres, instables et où la charge pathogénique est plus lourde sont des écosystèmes plus favorables à l'autorité, aux valeurs familiales traditionnelles, etc. Autant de phénomènes qu'une perspective darwinienne explique très bien.

 

- L’homme est-il totalement objet du déterminisme biologique ? Quelle part donner au libre arbitre et à l’acquis ?

On touche là un autre enseignement majeur du darwinisme : scinder l'inné et l'acquis n'a pas de sens. Mais c'est vrai que le préjugé voulant qu'une lecture biologique des choses serait « déterministe » est tenace. Pour ne parler que de la psychologie évolutionnaire, elle cherche justement à montrer comment nos traits comportementaux ont été modelés par notre environnement et comment cet environnement est essentiel dans l'expression de tels traits au cours de notre existence individuelle.

Pour le dire autrement : tout trait « inné » l'est devenu parce que sur une période suffisamment longue de notre passé évolutif, il nous aura permis de survivre dans un milieu aux exigences spécifiques. Nos yeux portent encore la trace du temps où nous étions des poissons, notre colonne vertébrale celui où nous étions des singes arboricoles – mais c'est au départ la réfraction de la lumière dans l'eau ou les branches des arbres qui ont « décidé » d'inscrire ces traits dans l’anatomie dont nous héritons lorsque l'ovule de notre mère rencontre le spermatozoïde de notre père.

Une même logique s'applique à notre psychologie. L'évolution n'a pas façonné nos cerveaux pour produire en tout lieu et en tout temps les mêmes comportements « dictés » par nos gènes. A l'inverse, nous possédons un ensemble complexe de modules cognitifs dépendant d'un contexte et susceptibles de produire des comportements conditionnés à des variables environnementales. Et pour une espèce aussi sociale et socialement complexe que la nôtre, une variabilité des stratégies comportementales aura sans doute été un atout reproductif bien plus puissant que sa variabilité morphologique. En bref, la perspective n'est pas déterministe, elle est interactionniste. 

 

-Si vous deviez résumer en quelques mots le bilan de votre recherche pour ce livre et le regard qu’il vous amène à porter sur le monde contemporain, vous le diriez comment ?

Je retombe sur ce que Bertrand Russell disait de l'exigence morale que représentait son rationalisme libertaire et pacifiste : s'il est difficile de garder la tête froide lorsqu'on voit de quoi l'humain est fait, et de quoi il est capable, cette nature humaine indique justement qu'il en va d'une nécessité. C'est un cheminement qui, je l'espère, permet autant le détachement qu'il est une voie d'apaisement. 

 

- Enfin, ce titre est très beau, d’où vous vient-il et pourquoi l’avez-vous choisi ?

Secret de fabrication (rires). Mais je suis d'accord, il est très beau. Je crois que c'est mon meilleur titre jusqu'à présent.

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

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