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"Pas de défaite pour l’esprit libre" : l’injonction salvatrice d’un inédit de Stefan Zweig

jeudi 09 avril 2020

A la découverte du Zweig journaliste, engagé et au service de son époque

"Pas de défaite pour l’esprit libre" : l’injonction salvatrice d’un inédit de Stefan Zweig

Zweig, le spleen idéal de la Mitteleuropa bourgeoise d’avant 40… et c’est tout ? Pas de défaite pour l’esprit libre, l’inédit paru chez Albin Michel, révèle un Zweig bien plus engagé que le souvenir que nous en avons gardé.

 

Stefan Zweig est l’auteur qui ne se démode pas. Il fait partie des étapes obligées dans une éducation littéraire, et on croit tous le connaître. Zweig est biographe, novelliste et essayiste. Trois profils d’une personnalité d’écrivain totalement complémentaires. On parle beaucoup actuellement du magnifique Le Monde d’hier, si précieux à relire, où l’auteur retrace l’évolution de l’Europe de la fin du XIXe siècle jusqu’à 1941. Il se suicide en 1942, mais sait déjà, quand il écrit ce livre, qu’il ne voudra plus vivre longtemps.  

L’inédit que viennent de publier les éditions Albin Michel nourrit le portrait du Zweig journaliste, celui qu’on connaît le moins. Pas de défaite pour l’esprit libre reprend ses contributions dans la presse entre 1911 et 1941, et retrace la construction de sa pensée politique.

 

Zweig, un écrivain au service de son époque et de la littérature

On a pu dire de Zweig qu’il était l’écrivain de la délicieuse angoisse de vivre, de la passion, du secret, des émotions et leurs méandres, de la faiblesse ou l’échec. Pourtant, tout au long de sa vie, le maître mot de Stefan Zweig a été Dienst, servir.

L’écrivain a été un commentateur éclairé de son temps, bien qu’affichant un certain mépris pour la marche politique séculière. Même le biographe qu’il était n’a eu de cesse d’éclairer le présent à partir, par exemple, des portraits d’Erasme, Marie-Antoinette, Fouché. A travers des trajectoires individuelles, ses textes révèlent une pensée tramée d’enjeux politiques et civilisationnels.

 

Zweig, l’engagé

L’humaniste Zweig est tout entier dans ces pages : dans son analyse du système pénitentiaire allemand et la question du châtiment ; dans la façon terriblement prédictive dont il parle de la fatigue, ce sentiment diffus, global, qu’il perçoit chez les Autrichiens au début des années 20, la lassitude pour une Europe qui ne convainc plus, ou encore dans son engagement pour les Juifs allemands après son départ en 1933 au Brésil.

 

Zweig, le visionnaire

Bien sûr, dans Pas de défaite pour l’esprit libre, on retrouve le critique littéraire, l’ami de Romain Rolland, l’admirateur de Verhaeren, le contemporain de Hesse. Et puis le sens des nuances si propre à l’écrivain, quand il sait raconter l’épopée impérialiste et mercantile de l’Angleterre, à travers l’histoire du canal de Suez, pour, dix ans plus tard, rendre grâce au « génie » de l’Angleterre, dans un dossier publié par la Neue Freie Presse : « (…) nulle part, les affaires de l’Etat ne sont autant l’affaire du peuple, et celle-ci l’affaire de l’individu ; nulle part ailleurs, l’art de l’état n’est autant de l’art, (…) ».

 

Le monde a changé en dix ans, et les critiques faites là sont désormais ici : « Et tandis que chez nous la politique devient de plus en plus un métier, proche des affaires et du mercantilisme, là-bas, dans ce peuple qu’on prétend si inspiré par le commerce, la cause nationale se rapproche toujours davantage d’une haute idée ». Contradictoire, Zweig, dans son analyse de la politique à dix ans d’intervalle ? La sémantique glisse, les contours de l’histoire s’escamotent, et l’on se prend  à retrouver dans son regard sur hier, le nôtre sur aujourd’hui.

Pas de défaite pour l’esprit libre, ce recueil inédit de textes publiés entre 1911 et 1942 offre une kyrielle de pistes de réflexion à mener sur l’homme, son destin, le collectif. Un livre pour ceux qui restent debout en temps de crise.

Karine Papillaud

 

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