« Papa » : le dernier Régis Jauffret vise le cœur

vendredi 31 janvier 2020

Une plongée au plus profond du sentiment filial et de la construction de l’image du père

« Papa » : le dernier Régis Jauffret vise le cœur

Ici, les amateurs de Clémence Picot, Lacrimosa ou des Microfictions ne retrouveront pas leur Jauffret habituel ; Papa est le texte qui renverse l’œuvre de l’écrivain pour en montrer les appuis, les fragilités, les douleurs.

« Je n’ai peut-être écrit tout au long de ma vie que le livre sans fin de tout ce que nous ne nous sommes jamais dit » : il faut attendre la page 133 pour lire cet aveu bouleversant de Régis Jauffret qui signe avec Papa (Le Seuil), un roman pas comme les autres.

D’ailleurs pourquoi « roman » ? Dans ce nouveau livre, Jauffret s’intéresse à la figure paternelle, celle de son père qui était sourd et qui n’était finalement pour lui qu’un géniteur. Comme si le lien vivant ne s’était jamais créé. Alors Jauffret prend sa plume et recrée le mystère du père, ainsi que les pistes de sa résolution. Et puis l’écriture permet aussi de façonner ce que le réel a enlevé ou jamais donné. C’est sans doute pour cela que « roman » et non pas « récit » figure sur la page d’ouverture du texte.

 

A l’occasion d’un documentaire, le narrateur reconnaît son père sur des images d’archives, tandis qu’il est emmené menotté par la Gestapo de Marseille. C’est fugace mais un coup de tonnerre zèbre le regard du fils. Né bien après la fin de la guerre, Régis Jauffret ne peut pas trouver dans sa mémoire les éléments de réponse aux mille questions qui le fouaillent : son père était-il coupable ou connivent ? A-t-il été libéré parce qu’il a parlé ou parce qu’il n’a rien dit ? Mon père est-il un héros ou un salaud ?

Lentement mais sans douleur, la mémoire du fils recompose la figure d’un homme. La fiction donne corps aux hypothèses, l’écrivain questionne et tente de faire surgir le sentiment filial qui semble, tout autant que son père, rester sourd à l’appel.

 

Aime-t-on son père parce qu’il est son parent ? Comment faire pour aimer un homme qui s’est contenté d’être géniteur sans empathie pour son fils ?  Il se plaignait de sa surdité, ce père qui avait besoin d’étreindre mais qui ne donnait rien, gifle le narrateur.

Et puis il y a aussi la honte qu’on éprouve vis à vis d’un père qui est isolé du monde par la surdité et la bipolarité. Le pauvre, disent-ils tous. La honte engendrerait bien la compassion mais la compassion n’est pas substituable au lien d’amour.  Alors Jauffret trie, secoue, embrasse. L’héroïsme serait une bonne prise pour susciter l’admiration ; ça aide à construire une belle statue de commandeur, l’admiration, et embraye sur l’amour. Ce serait commode. Oui, mais voilà : pas de preuve, juste des histoires qu’on se raconte.

 

Au-delà de l’histoire de Régis Jauffret qu’il romance peut être intégralement – comment faire confiance à un écrivain ? – Papa invite à plonger dans ce qui façonne les racines du sentiment filial, leur part de fiction et de mémoire intriquées jusqu’à se confondre. A la fin du livre, l’auteur trouvera la voie pour laquelle il a fallu 199 pages, non pas à trouver mais à construire et mettre au monde l’image du père. Un roman qui va fouiller profondément le cœur du lecteur.

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