On rit, on pleure on aime "Cette nuit", Prix Orange du livre 2018

mercredi 18 juillet 2018

"Comme en amour, la littérature doit s'approcher du mauvais goût sans l'embrasser "

On rit, on pleure on aime "Cette nuit", Prix Orange du livre 2018

Avec Cette nuit, publié aux éditions Zulma, Joachim Schnerf est l’heureux lauréat du prix Orange du Livre 2018.

Cette nuit, c’est celle qui prolonge la fête de Pessah, le Séder. Et ce dîner du Séder sera le premier pour Salomon, le narrateur du livre, sans sa femme Sarah à ses côtés, morte quelques semaines auparavant. Toute la journée, il se remémorera la manière dont sa famille se réunit rituellement chaque année autour de ce repas si particulier, avec ses dissensions, ses souvenirs et la présence discrète, toujours bienveillante et apaisante de sa femme. Toute cette journée, il se demandera s’il saura vivre sans sa compagne de toujours.

Il y a dans ce livre les parfums d’une très belle histoire d’amour entre un homme et une femme. Mais l’humour irrigue ce texte court, d’une poésie claire : attachante, cette famille étonne par ses membres si incarnés, contrastés, et ses antagonismes qui vacillent. A travers son personnage de Salomon, Joachim Schnerf évoque aussi la manière dont bon nombre de rescapés ont pu survivre à la Shoah, en en faisant un sujet de blagues incessantes et parfois vraiment douteuses. Mais qu’à cela ne tienne. La question de la parole, du verbe, de ce qu’on peut dire et de ce qu’on préfère taire est au centre du livre.

 

Cette nuit est le deuxième roman de Joachim Schnerf qui a eu la gentillesse de bien vouloir donner un entretien à lecteurs.com.

 

"Comme en amour, la littérature doit s'approcher du mauvais goût sans l'embrasser "

 

- Cette nuit est votre deuxième roman, il vient d’être récompensé par le Prix Orange du Livre. Comment avez-vous accueilli la nouvelle ?

C'est une joie immense pour un jeune auteur d'être ainsi récompensé par un grand prix littéraire. D'autant qu'il s'agit d'un prix décerné par un jury de libraires, d'écrivains, et de lecteurs, il n'y a pas plus grand plaisir pour un auteur de se savoir lu et apprécié par des amateurs de littérature aux profils si différents.

 

- Vous racontez ce moment où un vieil homme attend ses enfants et ses petits-enfants pour la première fête religieuse qu’il passera sans sa femme qui s’est éteinte quelques semaines auparavant. Comment vous est venue l’histoire ?

Tout a commencé avec une rengaine obsédante, les premières paroles d'un chant qui inaugure la soirée de Pessah, la Pâque juive : "Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ?" Alors même que ces fêtes se répètent, identiques, d'année en année, chaque soir, chaque nuit, est pourtant unique. J'avais envie de parler d'une émotion toute particulière, celle de l'étrangeté d'un moment qui aurait dû être comme les autres mais qui est tragiquement différent, lorsqu'on se retrouve immergé dans une atmosphère rituelle sans la personne que l'on aime.  

 

- Salomon est un rescapé de la Shoah, il entretient une relation curieuse avec ce passé qu’il ne convoque jamais, sauf pour en faire de très fréquentes et gênantes « blagues de camp ». C‘est un aspect, un trait de caractère des survivants qu’on traite peu, d’où vous vient-il ?

Il faut dire, tout d'abord, que cet humour est une réalité. Certains rescapés n'hésitent pas à faire les blagues les plus noires sur la Shoah et les Allemands. C'est une façon d'aborder l'horreur qui me fascine autant dans les ressorts de sa drôlerie et que dans le combat contre l'indicible que l'humour permet de mener. Cette verve me fait rire autant qu'elle m'émeut.

 

- Le roman met en scène les trois générations qui ont suivi la Shoah. A vous lire, ce sont les petits-enfants, représentés ici par les adolescents Tania et Samuel, qui semblent comprendre le mieux ce qui a été vécu par le grand-père ashkénaze…

Les petits-enfants sont au cœur du roman et je trouve leur rapport à Salomon très touchant. Contrairement à leur mère et à leur tante, Tania et Samuel ont une relation charnelle, d'amour explicite avec leur grand-père, qui a été un père aimant mais distant, généreux mais silencieux. Un père qui n'a pas su dire à ses filles combien il les aimait - à cause de son éducation, de son époque sans doute -, mais qui n'a pas non plus réussi à transmettre son histoire en héritage. Le silence du rescapé. Puis arrive la troisième génération, qui n'a pas grandi dans la terreur d'une histoire dont on ne parle pas à la maison, c'est une génération qui se permet d'interroger sans complexe, éventuellement de juger, une génération sans doute investie d'un rôle mémorielle qu'elle ne réalise pas encore tout à fait.

 

- La tradition juive est très présente, elle semble être l’armature de cet homme mais surtout le garant de la cohésion d’une famille prête à exploser. Pourquoi cette famille est-elle si inflammable ?

Ce sont des personnalités très différentes qui se réunissent autour de la table pendant les soirées pascales... Comme dans beaucoup de familles, des rapports de force se sont installés avec le temps, en lien avec l'éducation mais aussi avec le caractère de chacun, puis sont arrivées les "pièces rapportées", les gendres, qui ont complété un tableau déjà déséquilibré. La tradition juive est une sorte de liant mais, en même temps, ces rituels si normalisés mettent en ébullition des personnages soumis de la même manière à la coutume. Nerveux ou passif, imposteur ou névrosé, tout le monde doit rester assis et faire en sorte d'atteindre la fin de soirée sans accroche. Et ce n'est pas si simple...

 

- Cette nuit est un roman qui examine aussi le lien familial, la question des places de chacun. Comment expliquez-vous l’échec des relations entre les deux sœurs, désormais adultes, Michelle et Denise ?

Michelle et Denise ont bâti leur vie dans des directions opposées, à l'image de leur caractère. La première sûre d'elle, agressive, ambitieuse, la seconde en retrait, fragile, empathique. Mais davantage que leur personnalité, c'est la naissance de Tania et Samuel qui a fini de briser leur relation. Michelle ne supporte pas de voir ses faiblesses dans les yeux de sa sœur, elle qui peine à montrer tout l'amour qu'elle porte à ses enfants alors que leur tante les a chéris dès leur naissance. Michelle fait même son possible pour les éloigner de Denise, animée par une jalousie qui empoisonne leurs rapports et entretient une animosité qui attriste Salomon et Sarah.

 

- C’est aussi un roman sur le deuil d’un amour immense, partagé par des personnes âgées. Comment avez vous équilibré les moments de mélancolie, le lyrisme de l’amour absolu avec la pudeur du grand âge et l’humour, irrésistible, dans le livre ?

Cette nuit est une déclaration d'amour à l'absente. Et comme en amour, la littérature doit s'approcher du mauvais goût sans l'embrasser, elle doit pouvoir mettre des mots sur des passions débordantes tout en maintenant son rôle d'investigateur des complexités humaines. Pour Albert Cohen, il y a un mariage miraculeux dans le génie de la littérature. Comme il l'explique dans ses Carnets 1978, c'est être à la fois "une douce femme qui a peur, un enfant plein de foi [...], mais aussi un lucide vieillard sans espoir et mécréant". Ces contraires s'aiment, s'entretiennent, et sont indissociables lorsqu'on veut écrire l'amour.

 

- Votre premier roman, Mon sang à l’étude (L’Olivier), racontait ce moment où un homme jeune part faire une prise de sang, tenaillé par la peur du sida. L’angoisse de ce personnage, comme l’angoisse de vivre dans l’ombre de la mort de sa femme pour Salomon, pourrait-elle être un point commun entre vos deux livres ?

L'angoisse traverse ces deux livres, ainsi que l'appréhension du temps qui passe. Les narrateurs n'ont pas le même rapport à la mort, ni à l'amour d'ailleurs, mais tous deux sentent qu'à l'approche d'une échéance aussi bouleversante - un résultat médical pour l'un, cette première soirée pascale sans sa femme pour l'autre -, se confondent en eux des courants obsessionnels, liés à leur histoire, à leurs peurs, à leurs croyances. Des courants qu'il est sans doute impossible de canaliser mais avec lesquels il est nécessaire d'apprendre à vivre.

 

- Qu’est ce qui vous met à l’œuvre d’un livre ? 

Généralement un détail, une émotion, dont je réalise en fait l'importance lorsque je mets un point final au texte...

Propos recueillis par Karine Papillaud

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