Marie-Fleur Albecker "Et j’abattrai l’arrogance des tyrans", un roman étonnant et instructif dans l’Angleterre de 1381

lundi 29 octobre 2018

Un premier roman de la rentrée littéraire paru aux éditions Aux Forges de Vulcain

Marie-Fleur Albecker "Et j’abattrai l’arrogance des tyrans", un roman étonnant et instructif dans l’Angleterre de 1381

Le premier roman de Marie-Fleur Albecker se passe dans l’Angleterre de 1381.

La grande peste et la Guerre de Cent ans ont ruiné le royaume. Quand le roi décide d'augmenter les impôts, les paysans se rebellent. Parmi les héros de cette première révolte occidentale : John Wyclif, précurseur du protestantisme, Wat Tyler, grand chef de guerre, John Ball, prêtre vagabond qui prône l'égalité des hommes en s'inspirant de la Bible. Mais on trouve aussi des femmes, dont Joanna, une jeune femme qui n'a pas sa langue dans la poche et rejoint cette aventure en se disant que, puisque l'on parle d'égalité, il serait bon de parler d'égalité homme-femme...

Nous avons demandé à deux de nos lecteurs, Christophe et Michel de nous donner leur avis, et après les avoir lus, sans doute aurez-vous envie de lire ce premier roman.

 

L’avis de Michel Carlier :

Ce premier roman est l'œuvre d'une historienne, il est aussi indispensable qu'il est brillamment écrit. C'est le récit, plus ou moins authentique, d'une jacquerie en 1381 en Angleterre.

C'est d'abord une révolte collective et spontanée de paysans, de serfs et d'artisans, mais, au sein même de cette révolte, il y a celle de Johanna, une femme décidée à en découdre et à être acceptée comme l'égale des hommes. Tâche difficile à cette époque : après avoir porté plainte contre son violeur, elle se retrouve mariée contre son gré à ce même violeur. Cela fait penser aux pratiques de la République islamique.

Heureusement, la peste emporte l'odieux mari, et Johanna acquiert un statut social plus florissant en épousant William, un homme libre.

Le combat de ces manants contre le pouvoir royal semble dès le départ voué à l'échec : que peuvent faire de simples citoyens (serfs de surcroît) contre des hommes en armes et les murailles  infranchissables des villes ?

Néanmoins, on ne peut qu'adhérer, comme le fait Johanna, à cette soif de justice, de liberté, d'équité devant l'impôt et surtout au droit de se déplacer.

Passive au début, Johanna devient l'un des symboles de cette révolte, bien que femme, c'est elle qui décapite l'archevêque de Canterbury, à la hache !

Le roi, Richard II, encore adolescent, est ulcéré par ces manants qui réclament des libertés. Sûr de son bon droit , il fait de vagues promesses aux meneurs de la jacquerie , pour mieux les écraser par la suite .

J'ai beaucoup aimé le style de l'auteur, et son humour raffiné, on ne peut que sourire, parfois rire, en lisant certaines pages. Elle compare par exemple la ville de Londres à celle, contemporaine, de Charleville-Mézières !

La langue est belle, riche, sans cesse les expressions anciennes et actuelles se mélangent, se chevauchent. C'est une façon habile de comparer cette époque et la nôtre, cette révolte éclaire bien, en fin de compte, les luttes actuelles des laissés-pour-compte et du monde ouvrier pour une vie meilleure et des lendemains qui chantent.

Hélas , que ce soit en 1381 ou maintenant, les puissants, les gouvernants l'emportent toujours sur les petites gens, on s'en doutait un peu, que cela allait mal finir !

Johanna en est consciente, mais ça ne l'empêche pas d'aller jusqu'au bout. Car, au fond, ce qui compte, ce sont ces moments d'exaltation qui illuminent cette révolte, si jubilatoires, qui l'emportent sur toute autre considération. Voir le roi fuir devant cette troupe hétéroclite armée de fourches et de faux, les conseillers du roi trembler de peur devant ces manants illettrés, c'est vraiment jouissif.

Je me suis parfois identifié au personnage de Johanna , cette femme indépendante avant la lettre, avec sa chevelure qui danse à tous les vents (les femmes devaient porter un voile à cette époque, ça vous rappelle quelque chose ?)

Son personnage fait penser à toutes ces femmes qui ont fait avancer la cause féminine, Olympe de Gouges, Louise Michel, Marie Curie, Simone de Beauvoir, etc...

Pour un premier roman, c'est un coup de maître, c'est un beau roman d'initiation (malgré les trente ans de Johanna). Il y a un questionnement sur le désir, l'amour, l'engagement, et la violence.

On ressent des moments d'euphorie, quand la révolte semble aboutir, puis, comme Johanna, de mélancolie, et enfin, d'amertume, tellement est grande la désillusion.

© Michel Carlier

 

 

L’avis de Christophe ROBERT:

Johanna est une femme forte, belle et libre. Elle aime détacher ses cheveux, souhaite vivre et aimer sans rien devoir à personne, doit composer avec un gentil mari qu’elle n’a pas forcement choisi, et se moque bien du qu’en-dira-t-on.

Il y a juste un petit problème, Johanna habite le Royaume d’Angleterre de 1381. Et, de fait, ne correspond pas vraiment à l’image de la femme du Moyen Age. Mais quand, entre grande peste et guerre de cent ans, les paysans se soulèvent, Johanna y voit l’occasion de vivre enfin et de faire entendre sa voix. Participant à la révolte, celle qui deviendra la « femme à la hache », va prendre les hommes de court et s’imposer dans la marche vers Londres.

Avec ce court premier roman, Marie-Fleur Albecker impose un style résolument original. D’abord, l’auteur maitrise son récit, recentrant régulièrement l’histoire sur son personnage principal, l’intrigue ne se dilue pas dans les circonvolutions de la grande histoire. Ensuite, en introduisant régulièrement des bases historiques solides mais simples, l’auteur nous restitue le contexte politique et social de l’époque et permet de mieux comprendre cette révolte paysanne. Enfin et surtout, en utilisant un langage résolument actuel, et très loin du style du roman historique, l’auteur donne un souffle moderne à son roman et dépoussière le genre.

 

Cependant à trop simplifier le récit, à trop moderniser l’écriture, et à vouloir exploiter l’idée que le combat pour l’égalité homme-femme en 2018 semble être le même que celui de 1381, comme si rien n’avait vraiment changé, le récit se déséquilibre progressivement sur tout le roman. Ce qui va se gagner en forme, est perdu sur le fond, en ce sens ou le livre peine à intéresser réellement le lecteur.

 

S’agissant d’un premier roman au ton résolument décalé ce livre reste dans tous les cas un plaisir de lecture, car surprenant sur l’histoire et déroutant dans son traitement. Une jolie découverte et un auteur qu’il faudra suivre sur son second roman.

© Christophe ROBERT

 

 

 

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