Les villes, la grande aventure du XIXe siècle : l’interview d’Erik Orsenna

jeudi 26 avril 2018

Les villes, la grande aventure du XIXe siècle : l’interview d’Erik Orsenna

On aime ses romans, mais aussi sa façon de nous raconter le monde, avec un regard transversal, curieux et gourmand. Après Voyage au pays du coton, L'avenir de l'eau, Sur la route du papier et Géopolitique du moustique, voici le cinquième petit précis de mondialisation qu’il cosigne avec l’architecte Nicolas Gilsoul, Désir de villes.

 

Erik Orsenna, également président de notre Prix Orange du Livre, a eu la gentillesse de nous accorder une longue interview au sujet de ce nouvel opus.

 

- Vous publiez Désir de villes, votre Petit Précis de mondialisation V (Robert Laffont). Pourquoi le consacrez-vous aux villes ?

Quand on fait le tour du monde tous les deux ans comme moi, on traverse une quantité impressionnante de villes. Le mouvement  d’urbanisation s’est accéléré : sur terre, un habitant sur deux vit en ville, et ils seront bientôt deux sur trois. On compte désormais 50 villes de plus de dix millions d’habitants sur la planète.

 

- Comment s’explique cette accélération ?

Ce sont plusieurs mécanismes cumulatifs. En ville on trouve de l’emploi, la ville attire par son énergie et les possibilités qu’elle propose. Les campagnes (et l’agriculture) requièrent de moins en moins de main d’œuvre, et incarnent une civilisation traditionnelle battue en brèche par les moyens de communication qui montrent les modes de vie… urbains. La ville fait peur mais donne envie.

 

- Que doit on penser de ce phénomène d’ultra-urbanisation ?
 On le voit bien avec le dérèglement climatique et la pollution, les villes sont le problème mais elles n’arrêtent pas de trouver des solutions : ce sont des lieux d’inventivité incroyable. Elles sont bien obligées, sinon elles meurent. J’ai ainsi demandé à Nicolas Gilsoul, docteur en sciences et architecte paysagiste, de coécrire avec moi ce livre qui passe en revue les forces, les singularités et les… fragilités de 200 villes dans le monde.  Mais où s’arrête et où commence une ville ? Il faut changer d’échelle. Le port de Paris n’est pas Gennevilliers, mais Le Havre. La rue principale de Paris, c’est la Seine. Paris-Rouen-Le Havre compose la même mégalopole : désormais 150 km ne représentent rien.

 

- Quels sont les défis que les villes doivent relever ?

Ils sont innombrables, avec le premier d’entre eux la pression démographique. Comment offrir à toujours plus de gens une eau de qualité ? Et de l’énergie et des transports qui ne polluent pas ? Comment garantir la santé et la sécurité ? Si notre livre a un intérêt, c’est que c’est une suite de voyages. Il raconte les réponses, toutes différentes, des villes. Grandes ou petites, et de Vancouver ou Pékin à Lyon ou Guéret dans la Creuse.

 

- Quel regard ces cinq premiers "Petits Précis de mondialisation" vous donnent-ils sur le monde ?

J’ai commencé mon enquête il y a dix ans. J’étais plus optimisme. Le monde va moins bien aujourd’hui. Certes la mondialisation et l’ouverture des échanges ont  sorti des centaines de millions de personnes de la misère, notamment en Asie mais au prix de quels rythmes de travail et de quelles dépossessions chez nous ? Il ne faut pas réfléchir ces questions en terme de moyenne, de façon globale, mais en terme de tensions locales. On s’aperçoit que la théorie économique du ruissellement est fausse, et il n’y a pas que Thomas Piketty pour le dire. Les inégalités ne cesse de s’accentuer. Et les robots, de plus en plus sophistiqués ? La plupart des emplois de demain n’auront rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Ceux qui vont émerger demanderont un haut niveau de formation. Que deviendront les populations moins formées ? Et les classes moyennes ? Sans classe moyenne, des affrontements nous sont promis. Il y a tellement de métamorphoses à mettre en œuvre que la démocratie vacille. Le taux de démocratie dans le monde a d’ailleurs baissé.

 

- C’est-à-dire ?

La démocratie a du mal avec le long terme : le renouvellement des élections entraîne une campagne électorale permanente dans les pays dits démocratiques, des effets d’annonces, et la tyrannie du court terme, en particulier avec les réseaux sociaux qui ne font qu’amplifier le phénomène. 
Le monde devient de plus en plus complexe. Pour le comprendre, il faut savoir beaucoup de choses, avoir une culture générale très solide. Les gens sont perdus et se laissent attirer par les discours simplificateurs. C’est ainsi que le populisme a le vent en poupe. Il faut admettre la complexité et se donner les moyens de la comprendre. Je suis de plus en plus contre les idées générales, mais de plus en plus pour la culture générale.

 

- Les villes reprendraient le pouvoir, à l’instar des grandes cités médiévales. Quelles conséquences pour les nations ?

Les Etats perdent du pouvoir, écrasés par leurs dettes et les solidarités qu’ils doivent financer. Pendant ce temps, les grandes villes s’émancipent et sans cesse s’inventent, les dirigeants politiques y ont intérêt : une émeute dans une métropole, c’est dangereux. Une civilisation urbaine se constitue, ce qui les rapproche en effet des grandes cités médiévales, où les villes s’alliaient contre les états. Regardez la puissance de villes comme Lyon, Bordeaux, Toulouse en France, Barcelone en Espagne… La nation est peut être ce qui permet la solidarité entre ces différents pôles économiques et démographiques de plus en plus émergents.

 

- Va-t-on toutefois vers une girondisation de la France ?

Le mouvement semble en effet aller dans un sens  de moins en moins jacobin ! Entre villes et Etats un nouvel équilibre est à trouver. Comment entrainer les 25 millions de Français qui n’habitent pas une métropole ? Comment éviter la tentation du séparatisme, des régions riches ainsi qu’on a pu le voir avec la Flandre ou la Catalogne.

 

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