"Les souvenirs sont doux à qui les raconte. Chiants à qui les écoute."

lundi 16 janvier 2017

Dictionnaire amoureux de San-Antonio paru aux éditions Plon le 5 janvier

"Les souvenirs sont doux à qui les raconte. Chiants à qui les écoute."

"Les souvenirs sont doux à qui les raconte. Chiants à qui les écoute."

… écrivait-il. Et ça tombe bien parce que le Dictionnaire amoureux que Plon dédie à San Antonio n’a rien d’une hagiographie ni d’une collection de souvenirs mous.

Sous la plume de l’un des plus sanantoniolâtres, Eric Bouhier, ce pavé mémorable restitue le parfum d’une langue et les charmes d’un écrivain qui n’avait pas confiance en son talent, Frédéric Dard.

 

Il a écrit 181 romans dédiés à son héros favori, et a même fini par signer sous son nom : le personnage et l’auteur se sont fondu en un seul mythe, celui de San Antonio. 250 millions de livres et 35 traductions plus tard, la collection des « dictionnaires amoureux » des éditions Plon panthéonise sans façons l’un des fleurons de la littérature française. On imagine que le résultat lui aurait beaucoup plu.


Interview avec l’auteur, Eric Bouhier :

- Quand on parle de San-Antonio, on parle de qui ?

Bonne question ! Elle témoigne d’une grande ambiguïté qui persiste aujourd’hui, une ambiguïté dont je ne connais pas l’équivalent en littérature. C’est à la fois le commissaire, l’auteur de ses mémoires et Frédéric Dard. San-Antonio est avant tout un héros, un personnage de romans policiers apparu en 1949.  Mais à partir de cette date, c’est également devenu le pseudonyme d’un auteur, Frédéric Dard, qui se cachait ainsi derrière des noms d’emprunt, en attendant d’écrire l’œuvre de sa vie et d’être reconnu par ses pairs.

En 1978, Dard publie déjà 4 nouveaux livres par an qui se vendent à 600 000 exemplaires. Puis il sort Y a t il un Français dans la salle. Son éditeur lui dit que s’il signe San-Antonio, son livre se vendra mieux. Il abandonne alors son nom, gardant San-Antonio pour seule signature, même quand il n’écrit pas les aventures du commissaire. À partir de cette époque, sur son passeport, son nom officiel devient « Frédéric Dard dit San-Antonio ». Bref, ce dictionnaire devrait s’appeler le Dictionnaire amoureux de Frédéric Dard dit San-Antonio !

 

- Frédéric Dard est un recordman de pseudonymes, il en utilisera une trentaine. Pourquoi ?

Je crois qu’il y en a 35 recensés mais le doute subsiste pour plusieurs ! Et il a été le nègre d’autres auteurs. C’est pourquoi il est difficile de retrouver la trace de ses écrits ! Deux passionnés viennent de dénicher 60 textes inédits de Dard à la BNF (Berceau d'une œuvre Dard, patiemment réalisé par Lionel Guerdoux et Philippe Aurousseau). Et ce n’est sans doute pas fini. Pendant longtemps, Frédéric Dard a douté de la qualité de ce qu’il écrivait. Il attendra 77 ans pour réaliser qu’il avait fait une œuvre littéraire et qu’elle passerait à la postérité. Grâce à l’éditeur Claude Durand qui dirigeait les éditions Fayard et qui voulait reprendre les droits de San-Antonio. Je pense aussi qu’en 1996, en découvrant un dictionnaire San-Antonio contenant pas de moins de 15 000 mots dont 10 000 de sa propre invention, il s’est rendu compte qu’il avait fait une œuvre unique.

 

- À part ces rares exemples, il n’était donc pas fier de son œuvre ?

Je ne connais pas d’auteurs ayant autant nier leur talent dans leurs propres livres. En ce qui concerne les San-Antonio, Il dénigrait ce qui était pour lui de la littérature de gare, et il n’épargnait guère ses lecteurs. Pour les flatter quelques pages plus loin, et se satisfaire de sa littérature « pot au feu ». Celle d’un écrivain forain, n’existant que pour distraire ! En vrai bipolaire, il n’était pas à une contradiction près. 

 

- Ce Dictionnaire amoureux est-il une biographie qui ne dit pas son nom ?

Je ne voulais pas faire œuvre de biographe ni avoir une approche universitaire mais  raconter Frédéric Dard à travers ma passion. Et en évitant de répéter ce qu’il a si bien évoqué dans son autobiographie Je le jure, publiée en 1975. Le hasard veut que ce soit Jean Claude Simoën l’inventeur de cette collection des Dictionnaires amoureux qui a publié cette autobiographie ! J’ai choisi de partir d’anecdotes réelles et  d’imaginer son rapport à l’écriture à certains moments clefs de sa vie. J’ai volontairement romancé un certain nombre d’entrées, m’imaginant être à ses côtés. Jean-Claude m’a encouragé à écrire ainsi et m’a donné une liberté totale. Il m’a aussi demandé d’injecter des anecdotes personnelles en rapport avec la lecture de San-Antonio : mon histoire est très intimement liée à l’œuvre de Dard. San-Antonio a été un guide moral pour moi, capable de mettre en mots ce qui se construisait petit à petit dans mon esprit d’adolescent puis d’adulte.

 

- Concrètement, à quoi correspondent les difficultés de l’exercice du dictionnaire amoureux ?

Difficulté car c’est un travail de longue haleine, mais aussi exaltation des découvertes. Par exemple, pour la première fois, j’ai relu les Frédéric Dard écrits de 1938 à 1949, dans l’ordre. C’est fascinant de voir le cheminement de ses influences littéraires, comment elles font évoluer son écriture. Il tâtonne, l’écrivain se cherche. De plus, j’ai lu pendant six mois comme je ne l’avais jamais fait auparavant, sans écrire un mot mais en constituant des dossiers. Et ayant l’impression de rentrer dans l’intimité d’un écrivain plein de doutes. La liste des entrées a aussi beaucoup changé depuis le départ. Enfin, quand je me suis mis en tête de raconter les histoires, j’avais le fond, la matière, les extraits. C’était très joyeux. Une façon de vivre un peu à côté de cet homme incroyablement bon et talentueux. Et que j’avais le sentiment de connaître de mieux en mieux.

 

- Existe-t-il une communauté san-antonienne ?

Il y a en effet une association créée il y a vingt ans, comptant de plus de 300 membres, éditant une revue publiée quatre fois par an. C’est une vraie communauté dont la variété des membres est à l’image du lectorat très diversifié des passionnés de l’œuvre. On y trouve tous les âges, toutes les catégories socio-professionnelles, du conscrit au lettré, comme aurait dit Frédéric Dard. Les 80 numéros de cette revue ont été une de mes sources principales de renseignements. Et mon dialogue avec nombre de membres une aide considérable !

 

- Vous consacrez une entrée à l’une des passions de San-Antonio pour le renvoi en bas de page : vous en comptez 2500 dans son œuvre. Comment expliquez-vous cette marotte ?

Au début,  Frédéric Dard employait les renvois pour expliquer les mots d’argot. C’était aussi une technique marketing qui permettait de signaler un précédent livre. Puis c’est devenu n’importe quoi, pourvu que ce soit drôle, et quand il a réalisé le potentiel comique de ces digressions, ça ne l’a plus quitté. Il annonça même écrire un San-Antonio ne comportant qu’une seule phrase, assortie d’un renvoi de 250 pages ! Il disait « j’ai tout osé parce que je savais qu’on me pardonnerait tout ». En fait, tout cela était un jeu auquel on peut rapprocher sa jubilation à écrire les 4ème de couverture, à inventer des titres farfelus, ceux des San-Antonio ou de leurs chapitres.

 

- Que retient-on d’une lecture assidue des San-Antonio ?

D’abord, on rit beaucoup. Puis on ne cesse de s’interroger sur la condition humaine, sur soi-même et sur les autres ! De l’auteur, il se dégage une espèce de bonté, de gentillesse, malgré les débordements de violences, trop caricaturaux pour être crédibles. Cette douceur extrême est incarnée par Félicie, la maman du commissaire. Mais comme rien n’est jamais simple chez ce grand écorché de la vie, San-Antonio traîne aussi des douleurs qu’il noie dans l’action et le sexe. Et Frédéric Dard n’est jamais très loin ; ainsi l’enfant que ses parents ont confié à sa grand-mère quand il avait 5 ans se reprocha longtemps d’avoir abandonné ses parents. Un comble !

 

- Vous évoquez les relations entre Dard et Simenon, auraient-ils pu être des amis ?

A 17 ans, Frédéric Dard était fasciné par les Simenon dont il était un acteur assidu. Dans ses premiers textes, au début des 40, on retrouve facilement cette influence. Quand Simenon fait une conférence en 1942 sur l’aventure, Frédéric est présent et réussit à le l’interpeler sur le quai de la gare le lendemain. Son admiration pour Simenon n’est pas feinte. Au point qu’il lui envoie un roman en 1946 dont Simenon accepte de faire la préface. Puis il lui propose de faire l’adaptation de La Neige était sale pour le théâtre. Simenon, de son exil américain, remanie cette adaptation, la pièce a du succès, mais quand un jour Francis Carco présente Frédéric à Simenon, celui-ci l’apostrophe d’un : « Je n’ai pas d’adaptateur ». Un monde s’est écroulé ce jour-là pour Frédéric Dard !

 

- Vous n’évoquez pas Dard et Audiard, ce qui semble étonnant…

En effet, mais ils se sont très peu fréquentés. A la mort d’Audiard, Frédéric Dard a écrit un article merveilleux. Il n’y avait pas de terrain d’entente entre les deux hommes, mais un grand respect. Ils étaient tous les deux publiés au fleuve noir pourtant ; c’est dommage.

 

- Avait-il des détracteurs ?

Pas vraiment. Il y a bien eu quelques défenseurs d’une certaine littérature officielle, qui ont dit plus de bêtise qu’autre chose, mais dans l’ensemble, il n’en a eu que des éloges. Ce qui, vous l’avez vu, ne suffisait pas à le rassurer sur son talent littéraire ! Du côté des critiques du roman policier, le mutisme a régné. À une ou deux exceptions près, ils n’ont pas considéré que les San-Antonio faisaient partie du genre policier. Et, visiblement, ils sont passé à côté des quelque 100 romans noirs de Frédéric Dard. Allez comprendre !

 

- Et enfin, quelle est votre expression préférée de San-Antonio et quel serait le livre que vous placeriez au-dessus des autres ?

J’ai trois mille expressions préférés ! Mais pour jouer le jeu et parce que San-Antonio est le plus grand des manipulateurs de mots, je vous dirais : Les mots, c’est comme les pigeons, on peut les apprivoiser, mais un jour ou l’autre ils vous chient dessus. À méditer ! Et quant à mon livre préféré, c’est Je le jure, dont je vous parlais tout à l’heure. Plus tous les autres, bien sûr.

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

 

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