"Les Fantômes de Reykjavik", le noir puissant d’Arnaldur Indridason

jeudi 27 février 2020

Le maître du polar islandais appuie là où ça fait mal...

"Les Fantômes de Reykjavik", le noir puissant d’Arnaldur Indridason

On se demande où Arnaldur Indridason compte emmener son lecteur en ouvrant Les Fantômes de Reykjavik (Métailié noir).

Konrad, personnage de la trilogie des Ombres, reprend du service quand une amie de feue son épouse le contacte pour qu’il retrouve sa petite-fille disparue. Dans le même temps, une femme qu’il connaît et qui officie comme medium, l’appelle, très perturbée. Elle est la fille du comparse en fourberies de son propre père. Deux voyous qui montaient des escroqueries à la voyance jusqu’après la guerre, disparus l’un et l’autre de mort violente. Cette femme lui parle de l’apparition troublante d’une fillette blafarde qui cherche obsessionnellement sa poupée.

 

Et voilà Konrad, qui n’avait pourtant rien demandé, embringué à retrouver une disparue, à remonter jusqu’en 1961 pour retracer l’histoire d’une réapparue, tout en tentant d’élucider les secrets de sa fripouille de père.  Il y a de nombreux tournants dans ces histoires entremêlées, qui font s’échapper, jusqu’à la fin du livre, la résolution de l’enquête qu’on croyait pourtant découvrir beaucoup plus tôt à la tourne d’une page.

Le roman, à l’écriture dense et claire, tendu sans céder aux effets du thriller ou d’une technique d’atelier d’écriture, se consacre à la déshérence de la jeunesse islandaise et aux violences qui la cognent. La drogue, le viol, la pédophilie et un système judiciaire totalement défaillant pour les enfants victimes sont les grands sujets de ce roman noir, très noir.

 

En 2018, l’Islande comptait 348 000 habitants, un tout petit peu plus que la seule ville de Nice, en France. On est impressionné face à l’ampleur de la violence, des trafics de stupéfiants et de la détresse d’une jeunesse insulaire qu’on imaginait protégée par son éloignement et son faible nombre. Les Fantômes de Reykjavik est un roman social, très engagé où baigne la question récurrente chez Indridason des origines et du poids de l’histoire.

Au fond, Indridason a toujours été l’écrivain des fragiles, des faibles qu’on abuse, de l’innocence bafouée, du chuchotement de la tragédie. Mais plutôt que de brandir l’étendard d’un engagement qui dénonce, il trempe ses histoires dans le noir d’intrigues qui prennent le temps du silence et de la profondeur, le temps de l’atmosphère et des hommes qui s’en nourrissent. Tout, chez lui, exhale l’âme islandaise : une terre puissante dont les forces telluriques n’offrent qu’un CDD renouvelé aux hommes qui l’habitent ; une langue complexe, régionalisée, menacée par le globish mondialisé.

 

Les Fantômes de Reykjavik rend un hommage magnifique et pudique aux sagas de l’Islande, mélangeant le réel au fantastique, l’histoire à l’actualité, l’énigme au réel, dans la toujours remarquable traduction d’Eric Boury.

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