"L’édition est un secteur où la surprise fait la valeur"

vendredi 20 janvier 2017

Entretien chez Gallimard avec l’éditeur Jean-Marie Laclavetine

"L’édition est un secteur où la surprise fait la valeur"

Nous l’avons rencontré pour parler de son ami Daniel Pennac (article à lire ici), mais Jean-Marie Laclavetine avait beaucoup à nous raconter de son métier d’éditeur, a fortiori dans la grande et particulière maison Gallimard.

 

Jean-Marie Laclavetine est arrivé chez Gallimard comme auteur en 1981, et il y passe le plus clair de son temps, depuis, en conjuguant l’écriture à l’édition. Ecrivain régulier sans être prolifique, il a publié en 2016 Et j’ai su que ce trésor était pour moi, un texte intime sur le sentiment amoureux, le mensonge et la liberté.

Sa carrière d’éditeur a commencé en 1987, il intègre le comité de lecture au service des manuscrits du domaine français deux ans plus tard. Discret, bienveillant, malicieux comme un chat, il est aujourd’hui un des éditeurs les plus importants de la maison.

 

 

- Jean-Marie Laclavetine, vous publiez de très nombreux auteurs. Ne serait-ce qu’en août, vous aviez à vous seul les poids lourds de la rentrée : Alexandre Postel, Jean-Baptiste Del Amo, Leïla Slimani, Catherine Cusset et Antoine Bello.

C’est que je deviens vieux, il faut croire ! Les auteurs que vous citez sont jeunes pour la plupart, mais j’accompagne certains écrivains, comme Jean-Christophe Rufin, depuis bientôt trente ans. Il est normal qu’ils soient de plus en plus nombreux, la mortalité chez les écrivains n’étant pas particulièrement précoce (je fais parfois semblant de m’en plaindre, mais il est clair que je m’en réjouis…) En tout cas je ne renoncerai jamais à en découvrir de nouveaux, c’est ce qu’il y a de plus excitant dans ce métier, même si la charge de travail augmente en conséquence. Chaque fois une relation particulière se crée avec chacun, fondée sur la durée.

 

- Qui publiez-vous en janvier ?

Arthur Dreyfus, Nina Léger dont on parle beaucoup en ce moment, Laura Alcoba, Etienne de Montety, Philippe Videlier, Salim Bachi et bien sûr, Daniel Pennac.

 

- Ah tout de même !

Une vingtaine d’écrivains entre janvier et mai, c’est vrai. Encore une fois, le nombre d’auteurs s’explique par mon ancienneté. Mais je ne suis pas le seul pourvoyeur de la collection blanche ! Nous sommes dans une phase que je trouve plutôt radieuse. La qualité littéraire est réjouissante. La rentrée de septembre a été très belle, harmonieuse, j’en étais très heureux. 2017, à cet égard se présente aussi très bien.

 

- Vous « collectionnez » en tant qu’éditeur quelques Prix Goncourt. Leila Slimani pour le dernier en date…

Le parcours de Leila est ahurissant de rapidité. Je l’ai connue quand elle est venue à mon atelier d’écriture chez Gallimard en 2013. J’ai alors lu une demi page d’elle et j’ai su qu’il fallait la suivre et faire très vite pour qu’elle ne s’échappe pas ! Nous avons publié son premier roman, Dans le jardin de l’ogre en 2014. Elle trouve des sujets très forts, qu’elle aborde avec une exigence de clarté et de simplicité. C’est tranchant, sobre, efficace. Dès son deuxième roman, elle reçoit le Goncourt... Certains craignent que ce succès fragilise son parcours de jeune écrivain. Je ne suis pas inquiet pour elle. Elle a la puissance et la volonté, et une seule obsession la guide, la littérature. Son Goncourt marche formidablement, avec un tirage pour l’instant de 550 000 et de nombreuses traductions en cours.

 

- Comment travaillez-vous avec vos auteurs ?

Chaque auteur est différent, et dans l’œuvre d’un auteur chaque livre est différent. La nature du travail varie à chaque fois. Avec des auteurs comme Jean-Christophe Rufin, je fais des suggestions ici et là, nous nous comprenons sans trop entrer dans la langue du livre : ce sont surtout des remarques sur la structure, telle ou telle scène mérite d’être développée, tel personnage apparaît trop ou trop peu... Il est très réactif. Avec certains il faudra suggérer un élagage sévère, avec d’autres revoir très précisément des questions de choix stylistique… Il y a quelques années, Bernard du Boucheron m’a envoyé son premier manuscrit, qui comptait 3 ou 400 pages. Je lui ai proposé un élagage radical : ne garder que la brève histoire médiévale qui formait le cœur du récit, incluse dans une histoire contemporaine que je trouvais moins forte. Il a accepté de couper les deux tiers du roman ! C’était un énorme renoncement, un pari. Nous avons ainsi publié Court serpent, qui a été couronné par le Grand Prix de l’Académie française en 2004.

 

- Quelle définition proposeriez-vous de l’éditeur ?                                                     

Un éditeur est quelqu’un de curieux, excité à l’idée d’ouvrir chaque matin les enveloppes gonflées de manuscrits que la Poste a apportées, quelqu’un qui a une envie forcenée de découvrir une voix et surtout de la faire entendre aux autres. C’est le moteur essentiel. Quand j’entends dire que les éditeurs ne lisent pas, qu’ils confient les manuscrits à des stagiaires pour qu’ils les jettent à la poubelle, cela me fait rire. On ne peut pas faire ce travail sans être en alerte en permanence.

 

- Comment travaillez-vous ?

Un manuscrit, c’est un peu comme une ville inconnue à l’étranger. Dans les minutes qui suivent l’arrivée, on sent quelque chose d’elle, quelque chose d’essentiel, on comprend son atmosphère. Le ton est donné, et le désir, ou pas. Ensuite, pour la connaître vraiment, il faut l’arpenter longtemps, rencontrer ses habitants. C’est la même chose avec un manuscrit. Je lis les premières phrases, je pioche au hasard. Je ne me fie pas absolument à cette première impression, mais si je sens quelque chose de vivant, de singulier, impossible de faire l’économie d’une lecture attentive. Je ne lis pas très vite, cela me prend du temps.

 

- Comment expliquez-vous le succès de la maison Gallimard dans les ventes, les prix littéraires ?

Chez Gallimard, le service commercial n’est pas représenté au comité de lecture et c’est essentiel. La priorité qui nous guide, c’est le jugement esthétique, les qualités littéraires d’un texte, le goût très subjectif des lecteurs. Les possibilités commerciales ne sont envisagées que dans un deuxième temps. Les gens qui sortent d’écoles de commerce ont du mal à comprendre que c’est justement parce que nous ne donnons pas la priorité à l’économie que les livres que nous publions fonctionnent.

L’édition est un secteur où la surprise fait la valeur. C’est cela notre travail, il faut être patient, pas trop rationnel, ne réagir qu’en fonction de ses envies, de ses humeurs. Enfin, chez Gallimard, il n’y a pas de rapport de subordination au niveau éditorial. Antoine Gallimard me laisse travailler en toute liberté, c’est très motivant et cela contribue sans doute pour beaucoup à mon appétit de découvertes toujours intact.

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

 

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