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L’art contemporain selon Benjamin Olivennes : « Nous n’avons plus d’image de nous-mêmes et du monde, plus de grand récit. »

Première partie de notre entretien avec l'auteur de "L'Autre art contemporain"

L’art contemporain selon Benjamin Olivennes : « Nous n’avons plus d’image de nous-mêmes et du monde, plus de grand récit. »

On se souvient d’Artistes sans art ? un essai que Jean-Philippe Domecq publiait en première édition en 1994, au moment d’ouvrir L’Autre Art contemporain de Benjamin Olivennes (Grasset).

Si le titre est plus sage, le contenu ne l’est pas tant. Avalant son lecteur dès les premières phrases pour l’entraîner dans une longue discussion passionnante, cet essai sur l’art contemporain est à la fois un précis à la portée de tous, un tacle effronté aux idoles de l’époque et une réflexion imperturbablement intelligente sur l’art et l’époque.

Dans ce premier livre, l’agrégé de lettres et enseignant à Columbia (NYC) réussit son coup : sans jamais pécher par esprit de contre-pied facile, articulant sa réflexion en honnête homme, Benjamin Olivennes qui n’a pas 31 ans, rénove le regard sur l’art contemporain en décrivant le roi Ubu tel qu’il le voit : c’est-à-dire tout nu et sans grâce. C’est alors qu’il propose à son lecteur de tourner le regard vers la grande filiation des peintres qui se succèdent dans leurs admirations, à l’écart bien souvent des marchés de l’art, poussant toujours plus loin le soc d’une création sans évacuer la question de la beauté pour se donner du style.

Benjamin Olivennes remet le Beau et l’émotion au centre de la toile. On lui sait gré de redonner à l’époque l’autorisation d’aimer la peinture sans discours, et de remettre l’art et l’œuvre au centre, l’artiste quant à lui un tout petit peu sur le côté.

Après avoir lu cet enthousiasmant essai, nous avons eu envie de poser une foule de questions à Benjamin Olivennes, qui aussi courageux que généreux, s’est prêté avec bonne humeur à l’exercice. L’entretien est long, nous vous le proposons en deux parties.

 

- Benjamin Olivennes, vous publiez L’Autre Art contemporain (Grasset), une réflexion tonique, réjouissante et impertinente sur l’art pictural aujourd’hui. Vous aviez des doutes à être légitime en écrivant ce livre. Après sa publication, quel regard portez-vous sur votre travail ? 

Les doutes ne disparaissent pas, d’autant plus que dans le cours de la promotion, on a tendance à simplifier le « message », et on se demande si on ne perd pas en subtilité et en sens de la nuance. Cela dit, je suis très touché de la réaction de lecteurs qui me disent que ce livre vient combler chez eux une attente ancienne.

 

- L’art est le propre de l’homme car l’art procède de l’imitation, la mimesis. Êtes-vous d’accord avec cela ?

On ne peut plus d’accord. L’art, c’est l’homme préhistorique qui dessine sur les parois d’une grotte, c’est l’enfant qui dessine au crayon de couleur. Les Beaux-Arts ne sont qu’un prolongement et un approfondissement de cette démarche qui correspond à un besoin naturel des hommes : le besoin de créer des images, et le besoin d’admirer des images (le même raisonnement vaudrait pour la musique et pour la narration). Songez à nos fonds d’écran d’ordinateur, aux murs des chambres d’adolescents.

 

- Pour vous, c’est parce que « nous n’avons pas eu le courage de représenter le monde que celui-ci s’est progressivement déserté de tout sens », au XXe siècle. Pourriez-vous étayer pour nous cette pensée à première vue paradoxale ? 

Les arts majeurs de l’Europe se sont, au XXe siècle, progressivement enfoncés dans le non-sens, le formalisme abstrait, la non-représentation, la dissonance, le silence, cela sous la conduite d’esprits brillants et extrêmement sophistiqués qui considéraient qu’un tel art était ce que réclamait le siècle de la technique et des masses. Un siècle plus tard, nous n’avons plus d’image de nous-même et du monde, et plus de « grand récit ». Songez, a contrario, à la confiance que l’Amérique a tirée de l’image d’elle-même qu’a véhiculé Hollywood pendant si longtemps.

 

- Vous dites que la relative clandestinité des artistes véritables du dernier demi-siècle en France s’explique par l’absence de « m’as-tu vu » de leurs œuvres. On comprend rapidement que Jeff Koons ne fait pas partie pour vous des « artistes véritables », mais on aimerait bien que vous nous donniez votre définition de cette expression. 

J’appelle artiste véritable celui qui nous fait voir un aspect de notre monde que nous n’avions pas vu avant lui. C’est bien notre monde, mais c’est son regard. Je me reconnais dans la phrase de Zola : « L'œuvre d'art est un coin de nature vu à travers un tempérament ». Et dans celle de Proust : « Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini, et qui bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont ils émanaient, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient leur rayon spécial. » Le signe de cette originalité est le « poncif » dont parlait Baudelaire comme marque du génie. Quand je dis « haro sur le baudet » ou parle de « moutons de Panurge », j’emploie des poncifs créés par La Fontaine ou Rabelais. De même quand je dis d’un repas qu’il est pantagruélique.

 

- Il y a les artistes que vous ne prenez pas au sérieux, et nous les reconnaissons avec amusement quand vous les citez. Mais votre livre n’est pas un exercice de tir au pigeon : il semble que L’Autre Art contemporain soit davantage un hymne à la peinture et aux peintres que vous aimez. Qui sont-ils et pourquoi trouvent-ils grâce à vos yeux ? 

Ils sont les héritiers des grands peintres du XXe siècle, dont ils ont été les amis et les disciples. Ils ont été suivis par des poètes, des historiens, des photographes, des marchands, qui avaient connu Picasso et Matisse, Balthus et Giacometti et qui les voyaient sans hésiter comme leurs descendants. Ils se sont reconnus entre eux à travers le temps, admirés les uns les autres. Ils ont pour nom Sam Szafran, Zoran Music, Avigdor Arikha ou Jean-Baptiste Sécheret. La liste complète serait interminable, dans mon livre je l’ai resserrée à 9 noms.

 

- Quel terme autre que « contemporain » pourrait-on trouver pour désigner ce qui pourra émerger en opposition avec l’épate des actuels artistes conceptuels ? 

Dans un monde en ordre, on pourrait appeler les artistes que je défends des artistes contemporains, car c’est ce qu’ils sont : des artistes, qui sont nos contemporains. Autrement, on pourrait songer à nommer cette tradition : la peinture figurative, la peinture de la réalité, ou tout simplement la peinture.

 

- N’y a-t-il pas une explication à chercher du côté de la laïcisation de nos sociétés ? Qu’en est-il de l’art quand le sacré n’est plus une motivation pécuniaire (la commande) ou un facteur d’inspiration ? 

Nous sommes en effet progressivement passés d’une période pré-moderne, où les artistes trouvaient leur thème et leur sujet dans le discours religieux qu’ils cherchaient à exprimer le mieux possible ; à une période moderne où ils sont célébrés comme des démiurges, mais parce qu’ils nous montrent la création divine comme nous ne l’avions jamais vu ; et enfin à une période contemporaine où leur seule existence fait d’eux des demi-dieux, sans qu’il n’y ait plus ni d’œuvre ni, par l’œuvre, de chemin vers le monde. Re-regardons L’Atelier de Courbet : le peintre fait de son propre atelier un microcosme où s’agite le monde entier. Il a visiblement une très haute idée de lui-même. Mais ce qu’il met au centre du tableau, ce n’est pas exactement lui, c’est le paysage du Doubs qu’il est en train de peindre. Courbet est légèrement à droite de ce paysage central. En d’autres termes, c’est parce qu’il est un pont entre nous et la création que le peintre moderne s’autorisait à se prendre pour un démiurge.

 

- Dans le même mouvement, les fondateurs de l’abstraction que sont Kandinsky, Kupka, Mondrian s’ancraient dans des théories occultistes, spiritistes, très en vogue à leur époque, mais dont le parfum mystico-religieux nimbait leur démarche picturale. Peut-on dire que l’ésotérisme serait à l’origine d’une avant-garde, contre la religion ? 

L’art s’était peu à peu libéré de la religion, mais certains artistes sentaient que cela ne suffisait pas. D’où le goût des fondateurs de l’abstraction pour des religions de substitution et des doctrines pseudo-mystiques. La religion chrétienne avait ceci de sympathique qu’elle n’a pas détourné les peintres du monde terrestre, au contraire, puisqu’elle leur a appris à y voir le lieu de la révélation et de l’incarnation. Pensez au Baptême du Christ de Piero della Francesca, par exemple, au ciel, à l’arbre, aux collines, au cours d’eau qu’on y voit.

 

- L’art est-il forcément lié au Beau ou à la Beauté ? Le Beau n’est-il pas aujourd’hui un critère parmi d’autres dans l’art, parmi justement l’humour et le deuxième degré propre à certaines créations contemporaines ?

Tous ceux qui vous disent qu’après Duchamp, l’art n’a plus rien à voir avec la beauté, vous diront deux phrases plus tard qu’ils pleurent en écoutant « I Will Survive » de Gloria Gaynor, « Jolene » de Dolly Parton ou les Quatre derniers lieder de Strauss. Notre besoin de beauté ne disparaît pas, non plus que celui d’émotion, de plaisir ou d’admiration. Seulement dans les arts plastiques contemporains, nous nous forçons à mettre ce besoin entre parenthèses au nom de ce qu’on croit être l’histoire de l’art au XXe siècle. S’il y a des gens qui veulent se passer de la beauté, libre à eux. Quant à moi, je trouve de la beauté dans l’œuvre de peintres contemporains ou du XXe siècle, et le reste me semble de moindre intérêt.

 

- Vous réhabilitez l’émotion, le plaisir, qui se situe, dites-vous, dans le va-et-vient entre le réalisme et sa stylisation. Mais le plaisir n’est-il pas tout à fait différent de ce que le beau peut susciter chez le spectateur ? 

Non je ne crois pas. Tout plaisir n’est pas sentiment du beau, mais tout sentiment du beau implique une forme de plaisir. En revanche, toute une tradition artistique nous a appris à trouver de la beauté dans l’horrible, le monstrueux, le nocturne : je pense aux vieillards de Rembrandt, aux démons de Goya, aux nains de Velázquez, aux obèses de Lucian Freud, et à tant d’autres. Le secret de cela me semble résider, à la fois dans les dons techniques du peintre, la science du dessin, du chromatisme, des accords de ton, de la composition ; et dans la compassion pour le prochain que ces dons techniques lui permettent de rendre manifeste.

 

Propose recueillis par Karine Papillaud

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Commentaires (7)

  • danielle cubertafon le 07/03/2021 à 14h34

    J aime les tableaux j en ai de très beaux et de grand peintres , mais a decouvir car tout ne me passionne pas pas dans l art

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  • danielle cubertafon le 07/03/2021 à 14h33

    Moi aussi une découverte j aime les arts est surtout decouvrir leur sujets se serais bien d en savoir toujours un peu plus intéressant bien sur

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  • Marie Hélène Izard le 06/03/2021 à 08h44

    Bonjour,
    L'interview donne envie d'approfondir. Merci de nous donner la possibilité de découvrir des nouveautés. Bien cordialement

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  • kryan soler le 06/03/2021 à 08h11

    En ce qui me concerne... oups j'avais oublié le me!

    Bon we de lecture!

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  • Evlyne Léraut le 04/03/2021 à 18h33

    Merci beaucoup Lecteurs.com pour cet entretien très éclairant avec Benjamin Olivennes. Cet essai est très riche et j'imagine au travers tout le mystère du contemporain percer en plein jour.
    C'est un documentaire rare par le style et je prends note de ce dernier." Tout sentiment du beau implique une forme de plaisir."

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  • Florel le 03/03/2021 à 20h57

    Ce livre me tente toujours, mais je ne l'ai pas encore acheté.
    Je n'aime pas franchement l'art contemporain, j'ai décroché en cours avec Picasso et le dadaïsme entre autre, mais je peux toujours être surprise.

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  • kryan soler le 02/03/2021 à 15h13

    Bonjour, c'était intéressant. En ce qui concerne... je marche au coup de cœur. Je n'y connais rien en art. Mais du coup c'est le genre de livre qui m'intéresse.

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