L’art a cette mission de restituer au plus près, au plus juste, tout ce qui fait de nous des hommes et des femmes

mardi 20 décembre 2016

Beaux rivages (ed JC Lattès)

L’art a cette mission de restituer au plus près, au plus juste, tout ce qui fait de nous des hommes et des femmes

Beaux rivages (ed JC Lattès) est le nouveau roman de Nina Bouraoui, plein de tendresse, de lumière et de délicatesse pour évoquer le thème, Ô combien familier à tous, du chagrin amoureux. L’auteure a accepté de répondre aux questions de ses nombreux lecteurs, dont on retrouve les chroniques et avis sur le livre ici.

 

- Nina Bouraoui, c’est quoi "l’amour véritable" dont parle l’héroïne ?

L’amour véritable qu’évoque l’héroïne est un amour sans attente, sans rapport de force, sans folie non plus, un amour large, grand, jamais menacé par le temps qui passe, l’amour de toute une vie qui serait contagieux entre tous les êtres. C’est le grand amour au sens premier : grand comme le monde, grand comme l’humanité, indestructible, inverse à la l’hypnose amoureuse des débuts. On pourrait le nommer aussi bienveillance, don de soi, c’est un amour presque religieux.

 

- Pourquoi lui avoir choisi actrice de voix, comme métier ?

Beaux rivages est inspiré d’une histoire vraie. L’héroïne exerce vraiment le métier de voix off dans la vie. Cela ajoutait aussi à la difficulté de maîtriser ses émotions entre chaque séance d’enregistrement, la voix étant l’empreinte de l’âme. On ne peut rien cacher dans sa voix. C’est aussi grâce à son métier que l’héroïne trouve des instants de répit à son chagrin, comme si interpréter un texte, ou doubler quelqu’un qui n’est pas elle, l’éloignait du territoire de la peur et des larmes.

 

- Se remet-on de l’amour ?

Je crois que les chagrins d’amour existent toujours en nous, comme des sédiments. Ils nous instruisent, certes en nous brisant un temps, mais en nous élevant aussi. Je suis certaine que l’on apprend de nos ruptures. On apprend à mieux aimer son prochain peut-être. Et l’amour est assez fou pour renaître de ses cendres, pour nous refaire voler au-dessus du gris, de l’ennui, de la banalité.

 

- Pourquoi ce titre, Beaux rivages ?

Beaux rivages est la lumière du livre traversé par les ombres. C’était important de choisir un titre solaire. Les beaux rivages ce sont les sentiments que l’on accoste soit à la nage, soit en radeau de fortune, soit sur un voilier sublime. Il ne faut pas les craindre, en dépit des récifs et des vents violents, il y a toujours une lumière qui protège celui qui ose aimer.

 

- Comment avez vous évité le côté douloureux, lourd et désespéré de la rupture, tout en adoptant pourtant le point de vue de la personne quittée ?

C’était le risque du roman : la lourdeur et la désespérance. C’est pour cette raison que j’ai travaillé comme un diamant le texte. Je le désirais pur, simple, juste, poétique parfois, mais surtout très humain. C’est en visant l’universalité du sujet que j’ai peut-être réussi à démonter tous les clichés de la rupture amoureuse. J’avais toujours à l’esprit que le roman ne devait pas être larmoyant. L’héroïne ne se plaint pas de son sort, au contraire, elle l’accepte en l’habitant comme s’il était un château dont il faut visiter chaque pièce avant de le détruire pour le reconstruire. C’est l’histoire d’une chute, mais aussi d’une renaissance. J’ai hésité avant d’employer le « je », mais cela ne fonctionnait pas avec le « elle », il y avait trop de distance et donc un petit côté voyeur. Le « je » est aussi celui du lecteur, de la lectrice.

 

- Pourquoi la rupture amoureuse est-elle différente aujourd’hui ? En quoi la modernité en change les codes ?

Internet a changé nos façons de nous rencontrer et de nous quitter. La « modernité » a changé aussi la temporalité. La vitesse est la pierre angulaire de nos rencontres et de nos séparations. En revanche, l’amour lui est resté le même. J’ai souvent l’habitude de dire que les corbeaux d’avant avaient une vie plus compliquée (poste, lettres découpées dans un journal etc.), aujourd’hui un seul clic peut défaire une histoire. C’est cruel, dangereux, mais c’est ainsi. Le silence aussi est malmené par la modernité. Les relations deviennent publiques, les chagrins aussi. Nous n’avons plus le droit au silence de l’autre, des autres. Les sentiments sont en vitrine et il est très difficile de s’empêcher de consulter, de vérifier, de se faire encore plus de mal.

 

- Le livre se passe en 2015 entre les attentats de janvier et novembre, pourquoi ?

L’histoire s’est vraiment déroulée à l’intérieur de ce segment. Et je tenais, comme une archiviste, à cette vérité. Et puis vivant à Paris, si près du Bataclan, il était impossible pour moi de ne pas évoquer cette période d’effroi. Je me souviens très bien avoir arrêté alors d’écrire car tout me semblait vain et inutile. Comme chacun d’entre nous, j’étais dévastée. Et puis la vie a repris ses droits. C’est pour cette raison que Beaux rivages est un roman de résistance à sa façon. Je pense que la douleur de mon héroïne aurait été différente sans les attentats. Par décence et pudeur, je ne les évoque qu’en toile de fond, mais ils sont bien là comme deux aimants noirs qui amplifient  les émotions.

 

- Peut-on encore écrire aujourd'hui sur le thème de la rupture amoureuse ? N'est-ce pas un sujet trop rebattu ?

Je crois que l’on peut tout écrire si l’on trouve la meilleure façon de l’écrire. C’est le miracle de la littérature : de trouver une nouvelle piste par le langage au centre d’un paysage tant de fois visité, exploré. Il y aura toujours des romans de rupture, des chansons de rupture, des tableaux de rupture. L’art a cette mission de restituer au plus près, au plus juste, tout ce qui fait de nous des hommes et des femmes, des êtres sensibles et désarmés.

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

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