« La mémoire tyrannique », un roman riche et touffu

lundi 16 mars 2020

Un roman où le destin d’une famille se mêle à celui d’un pays

« La mémoire tyrannique », un roman riche et touffu

La mémoire tyrannique, un des 12 romans d’Horacio Castellanos Moya (Metailié) mais pa n’importe lequel. Un grand roman qui incarne à travers une riche combinaison de voix et de registres littéraires, l’histoire d’un pays dans le destin d’une famille.

Anne-Marie Lemoigne, un des membres de notre Cercle livresque nous livre sa chronique.

 

Du 24 mars au 8 mai 944: 6 semaines importantes dans la vie du Salvador : les derniers jours de la dictature du Général Martinez, surnommé «le sorcier nazi», qui a dirigé le pays d'une poigne de fer pendant 12 ans.

Carlos Moya fait vivre au lecteur ces moments agités au travers de la vie de la famille Aragon, famille riche de la capitale. Périclès, journaliste critique du dictateur vient d'être emprisonné, son fils aîné Clémented est en fuite. Haydée, l'épouse de Périclès décide alors de rédiger le journal de ce qu'elle vit «défouloir où j'écris mes peines», «succédané des conversations avec Périclès».

 

Elle y note chaque jour un compte-rendu fidèle et précis de ses démarches, de ses contacts, tout son quotidien de femme aisée qui remue ciel et terre pour sauver les siens, ce qui permet au lecteur de suivre les étapes des événements politiques qui se succèdent lors de ces semaines décisives pour l'avenir du pays : putsch militaire destiné à renverser Martinez, répression, grève générale, reprise en main puis renversement final.

 Ce journal s'interrompt à 4 reprises pour laisser place à un chapitre dialogué permettant de suivre en direct les péripéties burlesques de la fuite de Clémente et de son cousin Jimmy déguisés l'un en femme de chambre, puis en sacristain, l'autre en curé, tentant d'échapper aux recherches de la police. Deux personnages en totale opposition, dont les échanges frisent le comique. Autant Jimmy, le jeune militaire qui a participé au putsch contre le dictateur est prudent, calme et rationnel, autant Clémente, animateur de radio, porté sur l'alcool et les femmes est fébrile, angoissé et imprudent.

 

Cette totale rupture de ton, à l'effet douche écossaise, est surprenante pour relater ces jours dramatiques où se joue les destins d'une nation, mais n'enlève rien au suspens qui continue à régner. Elle m'a semblé utile pour apporter de l'oxygène au roman, pour contrebalancer la densité et la monotonie du journal d'Haydée qui relate scrupuleusement mais sans effets de style son quotidien d'épouse désemparée.

 Les personnages y sont multiples, ceux de sa propre famille, ceux de la famille de Périclès, leurs amis, auxquels s'ajoutent tous ceux qu'Haydée rencontre, auxquels elle se joint. Personnages si nombreux que j'ai bien failli m'y perdre! Par chance les chapitres consacrés à nos deux compères au tempérament opposé ont réveillé mon intérêt.

 

Un intérêt qui ensuite n'a plus cessé pour culminer dans les 40 dernières pages qui transportent brusquement le lecteur une trentaine d'années plus tard.

 Un vieil ami de Périclès, Chelon, poète et peintre à ses heures y évoque avec tendresse le couple Périclès-Haydée. Dans ce retour sur le passé à la tonalité mélancolique, il retrace le long parcours politique et idéologique de Périclès. Cette partie est précieuse pour le lecteur car elle lève le voile sur celui qui constitue le personnage pivot du roman, personnage central présent/absent. Présent parce qu'il est celui pour lequel famille et amis se mobilisent mais qui n'apparaît que dans de très rares pages, et qui garde son mystère.  

 

J'ai apprécié ce roman riche, touffu et tout en tension où le destin d'une famille se mêle à celui d'un pays.

 

Si le contexte historique du roman est bien celui du Salvador en 1944, les personnages sont fictifs. Ils donnent vie et chair à l'ouvrage.

Je me suis surtout attachée à celui d'Haydée, qui s'éveille peu à peu à la conscience politique. Rien ne préparait cette femme irréprochable de la bonne bourgeoisie, épouse dévouée et bonne chrétienne, pour tout dire bien conventionnelle, à l'engagement et à l'activisme politique. Il est des moments où la vie d'une femme rangée et respectable prend une autre dimension : c'est lorsque qu'elle prend des risques et lutte pour sauver un mari et un fils en danger de mort.

 

Je n'ai pu m'empêcher de voir en elle, l'image de ces mères « Courage » qui se sont ardemment battues pour sauver leurs proches des griffes des dictateurs en Amérique latine.

 

Ce roman constitue l'un des 11 maillons déjà publiés du projet de Carlos Moya intitulé La comédie inhumaine au travers de l'histoire d'une famille : la famille Aragon. Projet dont le titre n'est pas sans rappeler rappelle celui de Balzac : La Comédie Humaine.

La lecture de La mémoire tyrannique m'a donné envie de découvrir d'autres titres de cette saga.

(c) Anne-Marie Lemoigne

 

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