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Interview-feuilleton : Guillaume Sire pour "Avant la longue flamme rouge" 3/5

lundi 15 juin 2020

Episode 3 : Marier le réel à la fiction

Interview-feuilleton : Guillaume Sire pour "Avant la longue flamme rouge" 3/5

Avant la longue flamme rouge (Calmann Levy), de Guillaume Sire, est sans doute l’un des grands romans du moment. Non qu’il traite de confinement, mais plus précisément parce qu’il réussit à lier l’Histoire sans la morale, la fiction sans le fantasme, la construction sans l’échafaudage, l’émotion sans le pathos, et la singularité et l’universel dans un seul poing.

Avant la longue flamme rouge s’empare du moment où les Khmers rouges vont conquérir le Cambodge, à travers l’histoire d’un petit garçon, Saravouth, qui slalome au milieu des balles dans un monde en ruines, pour retrouver ses parents.

Le texte est puissant, somptueux, riches de références littéraires et culturelles, sans affectation. Nous avons voulu profiter du confinement pour donner rendez-vous à Guillaume Sire au cours de cinq moments sur le site.

 

Episode 3 : Marier le réel à la fiction

- Comment vous êtes-vous immergé dans ce sujet ?

Je suis parti avec un ami d’enfance au Cambodge sur les traces de Saravouth. J’ai été aidé là‑bas par le Père Pochaud et par des botanistes des laboratoires Pierre Fabre et de la Faculté de Pharmacie de Phnom Penh. Le vocabulaire des botanistes est une mine d’or pour un romancier, parce que leurs mots ont tout de suite une couleur, une texture, un goût, un parfum. Grâce à eux, je pouvais ancrer mon récit, lui donner une colonne vertébrale, et des racines, un « hile ». Leur aide fut d’autant plus précieuse que les Vietnamiens après 1979 ont transformé le Cambodge en grenier à grains en le couvrant de rizières et de palmiers à sucre.

A cause de cela, partout où l’action de mon roman était censée se dérouler, je n’ai trouvé en y allant que des rizières. Du coup les botanistes m’ont emmené sur les flancs des Cardamomes, où la végétation était plus préservée et semblable, donc, à celle que je cherchais.

 

- Quelle part prend le réel habituellement dans votre travail romanesque ?

Le rapport au réel est le fil conducteur de mon œuvre, depuis mon premier roman en 2007. Mes romans ont l’air très différents, l’un dans un cirque itinérant, l’autre dans la Silicon Valley, l’autre dans une banlieue pavillonnaire et une émission de téléréalité, et celui-là en pleine guerre civile cambodgienne, mais ils sont tous habités par la même question : qu’est-ce qui est réel ? Une question que dans mon cas on pourrait également formuler ainsi : est-il possible que le réalisme ne soit ni naturaliste ni magique, et si oui, à quelle condition ?

J’ai une réponse à cette question, une réponse secrète, que je préfère mettre en scène roman après roman plutôt que d’essayer de l’expliciter, parce que cette réponse, en vrai, ne se « comprend » pas, elle ne se « transmet » pas, elle se « prend », elle se « traverse ».

 

- L’un de vos personnages, la chirurgienne Sophie Boetto dit, évoquant l’érotisme de la ville pendant le siège (p. 205) : « Marx aurait dû lire Sade plutôt que Hegel. La lutte des classes n’est pas une guerre, c’est une partouze ». On aurait besoin du regard de l’auteur sur cette assertion…

Vous faites bien de souligner que c’est un de mes personnages qui dit cette phrase, et pas le narrateur. Ce n’est donc pas une « punchline » à proprement parler, comme celles que je critiquais tout à l’heure, alors que ça pourrait en avoir l’air. Cette phrase en substance reprend une idée qui n’a plus rien d’original, notamment depuis l’Extension du domaine de la lutte, selon laquelle la lutte des classes est aussi une lutte pour le plaisir sexuel. On veut s’élever dans l’échelle sociale non pas seulement pour avoir une grande maison et une grosse bagnole, mais aussi pour prendre un sacré pied.

La dialectique hégélienne devrait donc déboucher sur une partouze générale. On ne comprend pas les Lumières, si on se contente de Rousseau, Kant et Hegel. Il faut Sade aussi, et il faut les sorcières de Goya, bref, la chair, la chair malade, maladive, ensanglantée, lumineuse.

 

- Qu’est-ce que vient faire dans votre roman la nymphomanie de cette chirurgienne ?

Certains lecteurs m’ont critiqué sur les réseaux sociaux en disant que j’avais créé ce personnage uniquement pour titiller le bas-ventre de je-ne-sais-qui. En fait il se trouve qu’en lisant le cambodgien Soth Polin (L’anarchiste et Génial et génital) et en relisant Malraux (La voie royale), je me suis rendu compte que je ne pouvais faire l’économie de ce point en particulier : il existe au Cambodge une connexion intime du plaisir charnel et de la mort.

Cette connexion convertit les colons qui l’expérimentent à un nihilisme étrange. Dans mon roman, je voulais une femme sans enfant au milieu de la guerre, qui sauve des enfants en réparant leur chair tout en éprouvant d’une part, dans sa chair à elle, la connexion qu’il y a dans ce pays entre jouissance et souffrance, et, d’autre part, dans son âme, la présence de ces « conduits qui font communiquer le plaisir et la mort » comme l’écrit si justement le plus grand poète vivant selon moi : Antonio Gamoneda.

D’ailleurs L’Odyssée, qui comme vous le savez a une grande importance dans le roman, est plein de ces personnages féminins oscillant entre plaisir, douleur et mort (les sirènes, Circé…). Et dans L’Iliade, Troie attend de se faire prendre, Hélène (qui elle non plus n’a pas d’enfant, comme ma chirurgienne dans Phnom Penh assiégée) craint de se faire re-prendre, et Cassandre et toutes les vierges d’Ilion ont peur d’être prises, tandis que les Achéens pressent les portes de la cité. Et il ne faut pas oublier pourquoi Achille est en colère… On pourrait presque dire qu’il y a quelque chose de sadique chez Homère.

Propos recueillis par Karine Papillaud

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