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Interview de Florent Marchet pour son premier roman "Le monde du vivant"

"Le suicide des agriculteurs, ce ne sont pas que des statistiques ou des faits divers, c’est la réalité du terrain"

Interview de Florent Marchet pour son premier roman "Le monde du vivant"

Comment aborder Le Monde du vivant de Florent Marchet ?

C’est un premier roman, certes, mais celui qui le signe est un artiste accompli : auteur-compositeur-interprète, le Berrichon a derrière lui une solide discographie, faite d’albums solos ou en groupe ainsi que de musiques films. Nous avions terriblement envie de savoir comment le chanteur s’était mué en écrivain et comment on abordait l’écriture d’un premier roman.

Tombés sous le charme de ce récit délicat qui aborde avec une rare justesse le monde rural et ses souffrances, nous avons eu la chance d’échanger avec Florent Marchet lors des dernières Correspondances de Manosque.

Un entretien éclairant sur le parcours de ce musicien passionnant devenu cette année un écrivain à suivre

 

- Qu’y avait-il à l’origine de ce livre Le Monde du vivant (éditions Stock), quel a été le déclencheur de ce premier roman ?

Cela part d’un manque : la campagne, le monde rural. J’y ai passé la moitié de ma vie et je n’ai pas pu la poursuivre là-bas. Je suis arrivé à Paris pour vivre de la musique, j’avais une petite vingtaine d’années. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire, je voulais à la fois écrire, composer des musiques de films, faire des chansons. Tous les domaines où on va à la rencontre de soi, finalement. Cela s’est fait dans une grande ville, Paris, qui est une ville que je n’aime pas trop en définitive, et la campagne m’a forcément manqué. Il y a eu d’abord cette envie de se replonger de manière très impressionniste, finalement, dans ma campagne, mon village.

Il a fallu s’autoriser cette culture au long cours : j’ai souvent écrit des nouvelles pour moi et des choses en prose sur mes albums, mais j’ai dû m’installer plus durablement dans une histoire, suivre des personnages. Il y avait cet attachement au monde rural et la volonté de décrire la réalité assez âpre de ce milieu, ce monde des paysans.

Je crois que c’est aussi parti de mon expérience de la paternité. Devenir parent, c’est saisissant, on ne prévient pas assez les gens mais cela bouscule énormément de choses ! Finalement, on se rend compte à ce moment-là de son propre héritage familial, pas seulement de ses parents, mais aussi des grands-parents et de toute une histoire transgénérationnelle. On hérite des gestes, des inflexions de voix, des non-dits, des tabous, des secrets de famille. Ce n’est pas toujours agréable – ça l’est parfois. En définitive, tout cela éclate au grand jour quand on devient père.

Mes grands-parents étaient métayers d’une ferme qu’ils n’ont pas pu racheter. C’était au moment du fameux Plan Marshall qui a été désastreux pour eux  et qui a continué à l’être pour la plupart des exploitations agricoles qui sont de petite taille aujourd’hui. L’ironie du sort, c’est que mon grand-père s’est retrouvé ouvrier dans une usine qui fabriquait des machines agricoles, c’est-à-dire un peu le responsable de l’arrêt de l’activité de cette ferme qui est aujourd’hui à l’abandon.

J’ai peut-être voulu reprendre l’histoire où elle s’était arrêtée, dans ce même décor. Cette ferme restait toujours un fantasme pour moi : à chaque balade à vélo, j’avais besoin de passer devant. Depuis très longtemps, je savais que j’écrirais une histoire, mais je ne voyais pas comment l’écrire en chanson, ça ne m’excitait pas plus que ça.

Il fallait du temps et le décor s’est imposé à moi : je pars des lieux pour écrire mes histoires et je n’ai pas de plan. J’ai des envies de lieux et à partir de ces envies, des personnages arrivent d’eux-mêmes.

J’ai été sensibilisé très jeune au désastre du remembrement, comment on avait aussi appauvri les sols, comment on avait créé de l’érosion, abimé la nourriture, comment les agriculteurs ont été obligés de devenir des empoisonneurs qui sont les premiers à s’empoisonner. J’ai aussi vu la solitude dans le milieu rural : le suicide des agriculteurs, ce ne sont pas que des statistiques ou des faits divers, c’est la réalité du terrain. C’est une détresse qu’on ne voit pas car les agriculteurs sont trop occupés.

Le drame, c’est aussi qu’on est dans une société du divertissement qui n’est pas en accord avec la plupart des métiers, c’est pour ça que les gens deviennent fous. On nous demande de nous divertir au maximum, mais en pratiquant des métiers où il n’y a pas de sens. Au bout d’un moment, le métier de ces agriculteurs ne faisait plus sens.

Ce livre est aussi né de l’envie de comprendre le culte de la pénibilité. J’ai hérité des idéaux des années 1970 de mes parents, l’idée que l’épanouissement soit au cœur même de la société mais aussi du travail. Finalement, on est allé dans une toute autre direction aujourd’hui : la plupart des gens ne sont pas épanouis dans leur travail et cherchent à trouver l’épanouissement en-dehors. Or dans sa vie, on passe la plupart de son temps à travailler donc il y a peu de place pour l’épanouissement. Alors on invente plein de divertissements pour essayer de se faire croire qu’on a une vie qui a du sens, alors qu’elle n’en a pas beaucoup.

 

- Est-ce qu’on se divertit pour trouver du sens, ou pour oublier que le travail qu’on fait n’en a pas ?

Oui, c’est plutôt ça. La France et les autres pays européens sont des grands consommateurs d’anxiolytiques : on n’a pas tellement le choix.

Moi, très tôt, j’ai renoncé à tout cela, c’était très clair dans ma tête. Je préférais vivre très chichement : pendant des années j’ai vécu avec rien et ça n’a jamais été un problème, je ne l’ai jamais ressenti comme un échec. Le monde extérieur me renvoyait cette idée d’échec, mon entourage s’inquiétait pour moi, ma grand-mère en particulier me disait : « Mais qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? ». Moi, j’avais l’impression de « faire » quelque chose - je faisais de la musique – et j’en vivais très mal mais pour moi ce n’était pas un problème, à partir du moment où on renonce à certaines choses.

 

- Parce que vous aviez la main ?

Exactement. J’avais la main et ça avait un sens. Le travail, ce n’était pas fait pour moi, je n’aime pas le mot « travail ». J’avais envie d’être utile. Je pense qu’un paysan est utile : à lui-même, à son entourage proche. Et si on est dans des circuits courts, il y a cette idée d’utilité : on sait pourquoi on fait la chose. Dans la plupart des métiers aujourd’hui, c’est difficile de trouver une utilité ou un sens tangible, à part enrichir les autres peut-être…

Je me souviens de cette phrase de ma grand-mère, alors que j’allais faire un concert un jour : « C’est ça, va t’amuser, moi aussi j’aimerais bien m’amuser mais j’ai du travail ». J’étais perçu comme un oisif et je n’adhérais pas à cette idée qu’on retrouve dans le milieu agricole mais aussi dans plein d’autres familles : si on est débordé de boulot, si on souffre dans le travail, ça nous donne toujours raison. C’est une sorte de culte de la pénibilité. J’entendais souvent « c’est vraiment quelqu’un de bien, il se donne du mal ». Donner du « mal », c’est symbolique…

Il y a une nouvelle génération d’agriculteurs, de paysans qui forment de vrais collectifs, et la permaculture où les choses sont un peu différentes. Ils essaient de prendre des vacances, de vivre. C’est très mal vu du monde agricole – mais en fait le livre ne parle pas du tout de ça ! Il parle de la majorité des exploitations agricoles.

J’ai commencé à écrire un premier chapitre et ensuite je n’avais qu’une envie, celle de retrouver mes personnages à chaque fois que je me retrouvais à ma table d’écriture. L’histoire s’imposait à moi ; le seul choix que je faisais, c’était de décider d’un lieu. Dans quel lieu ai-je envie de me retrouver aujourd’hui ? C’était la seule chose qui m’importait.

 

- Nous aimerions connaître votre ressenti par rapport à deux commentaires déposés sur Lecteurs.com au sujet de votre roman. Mathilde81 nous dit : « Les difficultés du monde agricole sont le sujet de ce roman avec ce qui en découle tout autour, perte d'argent, mauvaise passe, ras-le-bol des gamins qui eux veulent s'amuser… » alors que Waterlyly en a une autre lecture : « ce roman, c’est avant tout un récit d’émotions. Avec beaucoup de sensibilité, Florent Marchet analyse la période compliquée de l’adolescence et de ses multiples chamboulements. »

Alors, qui dit vrai ?

En fait, c’est tout autant un livre sur l’adolescence. C’est un livre sur la transition. Il y a la transition écologique, celle du modèle de métier et de ferme qu’a en tête le père. Ses certitudes sont ébranlées car il est un peu ringardisé par le jeune « woofeur » (aide agricole biologique – NDLR) qui vient chez eux. Et il y a aussi la transition de Solène, sa fille : l’adolescence est le moment où ce chamboulement, cette mue, est la plus visible.

On a plusieurs mues dans une vie – comme les serpents – mais l’adolescence est la période où l’on excuse le plus un individu, où on explique plus facilement ces changements. On dit « à cette époque-là, c’était difficile, tu étais compliqué mais tu étais adolescent ». Pourquoi ? Parce que c’est visible physiquement, que ça va très vite, avec un nez qui s’allonge, des choses un peu disgracieuses parfois, une voix qui mue…

 

- D’ailleurs, on utilise souvent cette excuse pour soi-même, non ?

Bien sûr ! Mais moi je ne suis plus le même qu’à 20 ou qu’à 30 ans, et il y a eu autant de changements dans ma vie, dans ce que je suis et ressens, entre 15 et 25 ans qu’entre 25 et 35. Je m’inquiéterais si dans 20 ans, j’étais la même personne qu’aujourd’hui. C’est le seul avantage de vieillir, d’ailleurs : on change sa façon de regarder le monde, de réagir face aux événements. Avant qu’on creuse notre place pour nous enterrer, il faut creuser soi-même, être en introspection et faire en sorte de comprendre qui on est. C’est le parcours d’une vie.

Cette première révélation intervient beaucoup au moment de l’adolescence, on ne comprend pas ce qui nous arrive. La première fois où on a l’impression d’être un étranger chez soi, c’est au moment de l’adolescence, un moment où tout est exacerbé et c’est ce qui le rend fascinant. On a un sentiment d’invincibilité, d’immortalité, de surpuissance et en même temps un grand complexe d’infériorité. Après, on conserve ces sentiments mais on les maquille, on sait mieux les dissimuler.

En tout cas l’adolescence a le mérite d’exposer les problèmes : ensuite, on s’y attaque tout au long de notre vie. Je crois que beaucoup de gens sont devenus des adultes d’apparence sérieuse mais se comportent comme des ados sans s’en rendre compte. Ce n’est peut-être pas le cas au travail, mais plutôt dans leur vie privée, dans leurs colères disproportionnées.

Dans le livre d’ailleurs, quel est le plus adolescent des deux ? Peut-être que c’est Jérôme quand il pique des colères, on voit bien qu’il y a plein de choses qui ne sont pas encore réglées. Il y a une grande immaturité chez beaucoup d’adultes sérieux.

 

- Lors d’une rencontre hier à Manosque, François Bégaudeau disait justement : « Plus j’avance dans l’âge adulte, plus je me rends compte qu’il n’existe pas »…

C’est exactement ça. C’est très beau !

Moi j’avais peur de devenir un adulte : les adultes ne m’ont jamais émerveillé, au contraire. La chance que j’ai eue, c’est que mes parents ont repris un petit théâtre du village, de manière associative au début. Ils faisaient venir des artistes le samedi, des chanteurs, des musiciens de jazz, plein d’artistes différents. Au départ, ils n’avaient pas les moyens de les loger à l’hôtel donc ils dormaient à la maison. Ça m’a ouvert parce que sinon, je restais dans ce village – qui est chouette – où certes il y avait une mixité sociale, mais pas culturelle. J’insiste là-dessus parce qu’on parle tout le temps de l’ascenseur social. Il y a des gens qui prennent cet ascenseur social, même s’il fonctionne de moins en moins bien, mais ne prennent pas l’ascenseur culturel. Tout est vu sous le prisme de l’argent alors qu’on peut très bien ne pas gagner beaucoup d’argent mais prendre cet ascenseur culturel. Certes, les deux sont très souvent liés.

Pour écrire ce livre, j’ai revu des agriculteurs que je connaissais bien, dont je voulais observer les gestes et les attitudes, écouter leurs histoires, mais j’ai aussi rencontré des gens qui créent des fermes associatives, de la permaculture, ce que je traite peu dans le livre. Je me suis aperçu que c’étaient des gens qui vivaient avec un salaire minuscule mais qui passent beaucoup de temps à lire et sont bien plus cultivés que moi. Il y a peu de temps, je parlais avec un paysan qui me racontait que l’hiver dernier, il avait relu tout Spinoza. C’est loin de l’image qu’on peut se faire du paysan, mais ce monde-là existe vraiment. Il y a beaucoup plus d’intellos que je ne le pensais, dans le monde paysan. C’est quelque chose qui m’interroge, qui me fascine.

Il y a l’idée de chercher du sens. Ce n’est pas pour rien qu’on dit « se cultiver » ou « cultiver ». Ce n’est pas par hasard si on part de la même racine, il s’agit toujours de creuser, trouver du sens, faire du lien.

 

- Pour finir, quel est votre lien avec les Correspondances de Manosque, comment s’est passé votre Festival ?

J’en attendais beaucoup mais j’étais assez méfiant car il faut faire attention quand on attend trop ! Ces Correspondances de Manosque, c’est le point de départ pour moi, c’est là où ma vie artistique bascule totalement. En 2004, j’y suis programmé pour proposer une lecture musicale qui sera ma première… J’étais loin de m’imaginer que j’en ferais autant après ! S’il n’y avait pas eu ce festival-là, peut-être que je ne me serais jamais autorisé à écrire un roman alors que c’était quelque chose qui me faisait envie depuis longtemps. Pour moi, le monde littéraire était lié à une sorte d’élite et me faisait un peu peur, ce n’était pas mon monde. Avec Manosque, je me suis aperçu que le décloisonnement des disciplines artistiques était possible. J’ai fait des albums pop ou plus électriques, j’ai fait des grosses scènes et parfois j’en ai oublié l’essentiel, à savoir livrer des textes ou des mélodies dans le plus simple appareil. Les lectures musicales m’ont permis ça, d’écouter davantage.

Revenir ici, cela représente tellement de choses, c’est ici que j’ai rencontré ma femme… Ma vie d’aujourd’hui a vraiment commencé quand je suis venu en 2004 à Manosque donc évidemment, ce n’est pas rien de revenir ici avec un roman, une lecture musicale. S’il y a bien un endroit où ça faisait sens, c’était là. Il y a deux endroits où je voulais faire cette lecture musicale de mon livre : Manosque et le théâtre de mon village, Lignières.

 

- Mission accomplie ?

Mission accomplie. Avec le confinement, j’avais égoïstement peur de passer à côté de ces deux lieux. Evidemment, c’est un peu différent de ce que c’est d’habitude, mais c’est un festival que j’adore. J’adore traîner sur la Place de l’Hôtel de Ville, venir dans la région. J’y passe du temps, même si c’est un peu plus loin, car je vais beaucoup du côté de Apt, à peine à 1 heure. C’est une région qui compte pour moi…

 

Propos recueillis par Nicolas Zwirn

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Commentaires (6)

  • Jean-Paul Degache le 05/01/2021 à 15h05

    Oh, Nicolas ! Que cette longue interview donne envie de découvrir ce premier roman d'un artiste que j'aime beaucoup en tant que chanteur, que j'ai pu voir, avec Ghislaine, en avant-première de Frère Animal, au Train-Théâtre de Portes-lès-Valence, où il côtoyait un certain Arnaud Cathrine.!
    Hélas, aux Correspondances de Manosque, il faut faire des choix et nous avons manqué la lecture musicale, étant, au même moment avec Pierre Ducrozet et Hervé Le Tellier, ce qui n'est pas mal non plus...
    En tout cas, merci pour ce beau travail !..

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  • Mireille B le 04/01/2021 à 17h14

    Interview très intéressante sur un thème qui m'est cher, et qui me permet de découvrir un roman qui avait échappé aux mailles du filet de ma PAL . Oubli rectifié de suite.

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  • Ghislaine DEGACHE le 04/01/2021 à 16h56

    Belle et riche interview qui me donne très envie de découvrir "Le monde du vivant"! Je connaissais Florent Marchet pour avoir eu la chance d'assister à la Première du spectacle "Frère animal" au Train-théâtre de Portes lès Valence, spectacle que j'avais particulièrement apprécié. J'ai d'autant plus hâte de découvrir son premier roman dont le sujet me tente beaucoup !

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  • kryan soler le 21/12/2020 à 14h51

    Bonjour et merci poir ce bel et fort entretien

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  • danielle cubertafon le 18/12/2020 à 23h25

    En plus ayant des agriculteurs dans la famille sa me tente encore plus de decouvrir cet auteur est son livre

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  • danielle cubertafon le 18/12/2020 à 23h21

    Thème super bien , très prenant sujet formidable j aimerais bien le decouvrir est l auteur aussi car je ne le connais pas du tout

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