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Interview de Djaïli Amadou Amal, auteure de "Les Impatientes"

Notre lauréate 2019 du Prix Orange du Livre en Afrique est en lice pour le Goncourt 2020

Interview de Djaïli Amadou Amal, auteure de "Les Impatientes"

Quel parcours ! Depuis le Cameroun où le livre recevait le Prix Orange du Livre en Afrique en 2019, Les Impatientes (ed Emmanuelle Collas) fait partie des quatre romans de la dernière liste du Goncourt 2020. L’aventure est magnifique, mais le livre est tellement fort et nécessaire qu’il s’impose de lui-même.

Son auteure, Djaïli Amadou Amal, y est évidemment pour l’essentiel : sa voix est en train de s’imposer en France, et elle porte en elle tous les espoirs de justice sociale des femmes opprimées à travers le monde. Le sujet des Impatientes, est le mariage précoce et forcé. Avant de le lire ou de le relire, écoutons l'écrivaine Djaïli Amadou Amal en parler.

 

Votre roman, Les Impatientes (ed. Emmanuelle Collas) a été récompensé l’an dernier par le Prix Orange du Livre en Afrique sous le titre Munyal, les larmes de la patience (ed. Proximité). Pourquoi le titre a-t-il changé ?

Il s’agit d’un nouveau travail éditorial. Nous voulions que le texte soit plus accessible à un public occidental. Munyal, qui signifie patience, a un sens hermétique ici. Le titre devait refléter l’idée que ces femmes, malgré le système patriarcal qui les oppresse, ne veulent pas se soumettre et restent des femmes fortes, qui cherchent à se libérer. C’est ainsi que l’éditeur a opté pour nouveau titre Les Impatientes.

 

Votre roman a obtenu le Prix de la presse panafricaine et le Prix Orange du Livre en Afrique. Aujourd’hui il figure sur la dernière liste du Goncourt en France. Racontez-nous le parcours de ce livre.

C’est plutôt un beau parcours, malgré la crise sanitaire qui rend les conditions socio-économiques difficiles depuis le début de l’année. Il faut souligner que cet ouvrage a connu un réel succès commercial au Cameroun avant même d’avoir les deux prix dont il est lauréat. Il a d’ailleurs à l’international remporté la sélection de l’Alliance des éditeurs indépendants, pour laquelle il a été coédité dans 11 pays en Afrique. Le succès au Prix Orange du Livre en Afrique, intervenu dans la foulée, a surtout permis l’ouverture au lectorat français avec pour point d’orgue la réédition chez Emmanuelle Collas et le conte de fée qui s’en suit. L’ouvrage est désormais disponible dans les librairies françaises et à l’international. Il faut cependant préciser que Proximité conserve les droits sur le marché de l’Afrique subsaharienne et le Maroc.

Le Prix Orange du Livre en Afrique est pour ainsi dire cette grande opportunité pour les écrivains africains publiant sur le continent, de faire émerger leur texte à l’international.

 

Comment ce texte a-t-il été perçu au moment de sa publication au Cameroun ?

Munyal est mon troisième roman. Le public camerounais me connaissait déjà et appréciait mes écrits. L’effet de surprise était notamment pour le premier roman, paru en 2010, qui essuya quelques hostilités dans le Nord du pays, ma région natale. Quelques années après avoir déserté ma ville de naissance alors même que je vivais une situation conjugale pénible, j’y revenais avec un livre, c’était nouveau pour une femme du Grand-Nord Cameroun, un livre qui s’attaquait de surcroît aux tabous des discriminations faites à la femme.

 

Les femmes ne s’expriment-elles pas dans votre société ?

Oui en général, les femmes ne s’expriment pas. L’hypocrisie est une valeur dans cette culture, il faut taire les choses. Quand le mari amène une coépouse, l’épouse ne peut pas montrer qu’elle n’est pas contente, il lui faut faire semblant, montrer qu’elle aime même si ce n’est pas le cas. Pour mon premier roman, j’ai eu la chance d’avoir les autorités administratives de mon côté, et le soutien franc qu’elles m’ont témoigné. Il s’est passé 10 ans, les gens se sont habitués à ma voix. Disons que quand je parle des violences faites aux femmes, je parle d’un sujet universel que vit les sociétés du monde. Je décrie les réalités de la femme dans le Sahel, mais cela ne signifie pas que toutes les femmes y subissent dans le Sahel en sont victimes avant de voir leurs 16èmes anniversaires.

 

Quelle part faut-il imputer à la religion et à la culture dans ce que vous dénoncez ?

Le mariage précoce et forcé n’est pas spécifique aux populations musulmanes, d’ailleurs l’islam l’interdit. Le mariage précoce et forcé est le propre de toute la zone du Sahel. Dans le Grand-Nord Cameroun, on trouve aussi bien des chrétiens et des animistes. Les filles de ces confessions subissent elles-aussi ces pratiques dommageables. Dans la société musulmane, il est dommage de constater que l’amalgame entre la religion et la culture, l’interprétation biaisée des versets coraniques, est la principale source des violences faites à la femme.

 

D’où vient l’idée de ce roman ?

L’idée est venue pendant une dédicace. Un jeune homme membre d’une association peule, est venu avec un papier comportant, en peul, les consignes qu’un père donne à sa fille. Ces consignes que nous connaissons en général. Un seul mot traduisait l’ensemble de ces conseils, c’est munyal, qui signifie « accepte tout ». C’est une vertu, en effet, jusqu’à un certain point bien entendu. Quel est le sens d’une patience signifiant la soumission à tout, le don absolu de soi consistant à oublier de vivre pour soi-même et s’investir pour faire plaisir aux autres ? Ce mot, munyal, nous l’entendons, nous les femmes, depuis notre naissance, et nous l’entendons encore. Mais la phrase qu’on a le plus envie de dire c’est : « J’en ai marre d’être patiente ». Voilà qui passe cependant pour un blasphème.

Quand j’ai décidé d’écrire ce livre, je voulais surtout apporter une réflexion sur les différentes facettes de violences faites aux femmes : le mariage précoce, le viol conjugal, les violences morales. On ne parle jamais de ces dernières et pourtant, il est tellement difficile de vivre avec une boule dans la gorge parce qu’on ne sait pas comment s’en sortir. Les femmes sont coincées dans les concessions, dans un groupe où chacune mène en réalité une vie très solitaire car personne ne peut exprimer ni apporter une solution. Dans le roman, Hindou est battu par son mari, mais tout le monde le sait et l’accepte, c’est normal.

 

Qu’en est-il de la solidarité entre femmes ?

Certaines violences faites aux femmes sont perpétuées par les femmes. Dans le roman, mères et tantes pensent que le mariage précoce et forcé est pour elles une façon de protéger leurs filles, qu’il est pour leur bien. Une mère veut le meilleur pour son enfant, et dans sa tête le meilleur correspond au mariage, pour pouvoir contrôler sa sexualité. Mais les mères aussi subissent l’emprise psychologique de leurs époux, que ce soit par le chantage affectif sur leurs filles ou par la persuasion : Toutes les femmes ont peur d’être répudiées car alors il ne leur reste plus qu’à rentrer avec la honte chez leur père en attendant un autre mariage hypothétique et non choisi. Alors on dit aux jeunes femmes et aux jeunes filles qu’il leur appartient de faire des efforts pour rendre leur vie plus supportable. Pour une femme en polygamie, il est finalement moins risqué et plus facile de s’en prendre à une co-épouse, perçue comme une rivale, plutôt que de chercher à s’imposer face à son époux.

 

Comment parleriez-vous de la vie littéraire au Cameroun et la place qu’y occupent les femmes ?

La vie littéraire existe surtout dans les métropoles. Il y a des éditeurs, une chaîne du livre, une association des Ecrivains du Cameroun, l’association des Dames de la Plume qui rassemble les écrivaines qui animent la vie littéraire camerounaise. Mais il y a cet esprit lancinant, qui suggérerait que les écrivains du terroir sont des écrivains de seconde zone. A titre d’exemple, les organisateurs de salons du livre ne traitent pas les écrivains du terroir de la même façon, selon qu’ils vivent au Cameroun ou viennent de l’étranger. Cela se traduit notamment au niveau des conditions d’hébergement, les meilleurs hôtels souvent réservés aux écrivains venant des pays étrangers. Du coup, les jeunes écrivains rêvent de publier hors du pays ! C’est pourtant les écrivains du terroir qui font vivre la chaîne du livre locale.

Les femmes occupent bien entendu une place importante et font tout autant partie des figures dominantes.

 

En 2012 vous avez fondé l’Association Femmes du Sahel. L’un des leitmotivs de l’association est : « Le premier mari de la femme, c’est le diplôme. » Quelles évolutions constatez-vous ?

Oui, l’un des axes prioritaires des activités opérationnelles de Femmes du Sahel c’est l’éducation, l’instruction. C’est la clé de voûte de l’accomplissement futur de la jeune fille. Le mariage forcé est la plus pernicieuse des violences, qui mène à toutes les formes de violence. Une jeune fille mariée précocement ne fera pas d’études, n’apprendra pas un métier, et la voilà plongée dans une série de violences engagées par sa précarité économique. L’association les encourage à continuer leurs études le plus longtemps possible. Elle sensibilise les jeunes filles aux dangers et leur explique comment s’en prémunir. En conciliant leur culture familiale, l’association les aide à savoir dire non. Aujourd’hui les filles ont des smartphones et sont ouvertes sur le monde. Il y a de plus en plus d’universités au Cameroun, nous avons une université dans le Grand Nord depuis dix ans. Nous souhaitons les aider à devenir des femmes modernes et autonomes, éprises des défis et enjeux de leur temps, des femmes qui ne se soumettent pas pour le seul bon plaisir d’autrui, sans pour autant renier leur tradition, du moins ses aspects qui sont en phase avec les impératifs de progrès et d’émancipation sociale de la femme. La tradition est le socle de leur identité.

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

 

 

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lundi 9 novembre à 19h

avec "Un endroit où aller"

 

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