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Hervé Le Tellier décrypte pour vous "L'anomalie" : "Ce n’est qu’en le finissant que je me suis rendu compte qu’il était inclassable"

mardi 06 octobre 2020

Le romancier rencontré à Manosque nous éclaire sur les mystères de son dernier livre

Hervé Le Tellier décrypte pour vous "L'anomalie" : "Ce n’est qu’en le finissant que je me suis rendu compte qu’il était inclassable"

C’est l’un des romans dont on parle le plus en cette rentrée littéraire et c’est aussi l’un des plus singuliers, peut-être le plus fou.

Avec L’anomalie (Gallimard), Hervé Le Tellier a décidément frappé très fort : on apprend aujourd’hui même qu’il fait partie de la deuxième sélection du Prix Goncourt 2020.

 

Aux Correspondances de Manosque, Hervé Le Tellier nous a accordé un entretien aussi foisonnant et ludique que son roman, ce qui n’est pas peu dire.

Une façon d’éclairer les nombreux mystères soulevés par L’anomalie

 

Interview d'Hervé Le Tellier pour L'anomalie

- Qu’y a-t-il à l’origine de L’anomalie et quelle était votre intention première ?

Il y avait deux buts. Le premier était de travailler sur la thématique du double et de se confronter à cette question toute bête : j’ai une seule vie mais je suis deux à l’occuper. Je ne voyais pas très bien comment traiter le sujet, mais j’avais aussi souvenir d’une conférence faite par Nick Bostrom, que je remercie à la fin et qui est un philosophe suédois enseignant à Oxford. Sa conférence abordait la question de la simulation généralisée, que j’aborde dans le livre et qui est une proposition probabiliste et non philosophique. Cette proposition, quand on l’étudie de près, est absolument terrifiante… et totalement juste.

Il y évoque trois options qui sont contradictoires et comblent l’intégralité du réel. Premièrement, toutes les civilisations techniques meurent – c’est ce qu’on est en train de faire donc c’est clairement une possibilité. Deuxième possibilité : certaines deviennent hyper-techniques, échappent à la mort et ne s’intéressent pas du tout à la question de la simulation. Troisième possibilité : une civilisation survit de temps en temps et cette civilisation s’intéresse à la simulation.

Avec la puissance croissante des ordinateurs, on arrive alors à des capacités de simulation hallucinantes permettant de simuler un être vivant intelligent mais aussi des milliards, voire des centaines de milliards, sur des milliers d’années. On peut donc très bien simuler la civilisation d’Homo Sapiens et de Cro-Magnon, pendant les 45 000 ans de Cro-Magnon ainsi que les 100 milliards d’individus que nous sommes à avoir vécu depuis le début.

C’est une réflexion incroyablement puissante et on se dit que cela peut être vrai, la conséquence étant qu’il y a peut-être une chance sur 1000 qu’on soit un cerveau vraiment existant. Et donc il y en a 999 sur 1 000 qu’on soit quelque chose de virtuel qui croit exister et penser – alors que nous ne sommes que des programmes intelligents.

J’ai trouvé cette option absolument merveilleuse, vertigineuse et elle me permettait de traiter la question du double d’une manière un peu différente. Personnellement, je n’ai pas envie de faire des propositions qui soient des contes de fées, je préfère qu’il s’agisse d’expériences de pensée. C’est pour cela que l’action se passe aujourd’hui – même si techniquement, pour des raisons romanesques, je la place dans un an.

Je crée un événement qui est dans un futur extrêmement proche et je dis « si cela se produit, voilà ce que ça signifie ». Etes-vous prêts, vous, en tant qu’êtres humains, à accepter deux propositions ?

La première, c’est : « Je suis dupliqué, que fais-je dans un cas pareil ? » Et la deuxième question, si la seule explication est « Mes pauvres enfants, vous êtes des programmes pris dans un système à la Matrix », qu’en pensez-vous et qu’en faites-vous ?

Cette expérience de pensée me permettait également d’aborder un projet romanesque. Il y a deux projets ici, l’un thématique, l’autre romanesque. Ce dernier consiste à prendre plein de personnages, les identifier pleinement et les incarner d’une manière telle qu’on ne puisse pas oublier qui est qui. On en prend une dizaine et ensuite on les projette dans des univers littéraires qui correspondent à leur profil. J’ai un tueur à gages : j’en fais un petit roman policier ; j’ai un écrivain : j’en fais un roman du roman dans lequel le personnage est pris dans une réflexion sur la littérature. Il y a un couple sur le point de se séparer : j’en fais un roman psychologique et de névrose comme on en trouve énormément.

J’avais donc tous les romans possibles à faire en un et c’était extrêmement tentant. Mon livre fétiche est Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino dans lequel il y a une expérience sur les genres romanesques. J’adore ce roman mais l’expérience y est poussée de manière déceptive et frustrante car il propose des situations dans lesquelles il développe des genres de romans mais les abandonne aussitôt en disant « Lecteur, voilà ce que pourrait donner le roman ». Moi, je ne voulais pas décevoir le lecteur, j’étais sur un projet de livre qui serait, comme disent les Américains, un page turner. Je ne sais pas si j’y suis arrivé, mais c’était mon projet.

 

- Et vous vouliez aussi peut-être prendre du plaisir, à aller au bout du principe ?

Oui, le plaisir d’aller jusqu’au bout, celui de faire un scoubidou de l’histoire où tout s’enfile et tourne autour d’une narration vertigineuse. Tout est fait pour ça tourbillonne sans qu’on perde qui que ce soit au passage. Mais effectivement, je ne voulais pas abdiquer en me débarrassant d’un personnage. Alors je traite les personnages comme des balles. Le tueur à gages est comme une balle qui traverse le roman, il n’interagit avec personne - même s’il va réapparaître. Et ça, c’est rigolo, un personnage dont on n’a pas besoin mais qui joue le rôle d’une fulgurance. En plus il me permet de commencer le roman par cette phrase : « Tuer quelqu’un, ça compte pour rien ». Finalement, c’est un miroir du roman lui-même puisque si on n’est rien, tuer quelqu’un n’est pas grand-chose effectivement.

Par ailleurs, je voulais que tous mes personnages soient très typés : tous les âges, toutes les situations… Cela permet de traiter une question finale : chez nous, dans notre vie, qu’y a-t-il de réellement important, d’essentiel ou non ? Il y a donc la question de l’essence, ce qu’on est, mais aussi de l’essentiel, c’est-à-dire de ce qu’on est prêt à sacrifier.

Pourquoi est-on prêt à tuer ? Et si on n’est pas prêt à tuer mais qu’on ne peut pas partager, qu’est-on prêt à abandonner ? Qu’est-ce que c’est, "se refaire une vie", sur un deuxième choix, alors que le premier choix qu’on avait fait était le bon ?

Il y a une histoire d’amour dans laquelle une personne a fait le bon choix, mais simplement elles sont deux. L’une des deux va se rendre compte que cette situation fera d’elle une mauvaise personne alors elle préfère abandonner ce qu’elle a, plutôt que de changer elle-même.

 

- Est-ce que c’est un parti pris d’aborder la gravité dont vous avez parlé, avec cette légèreté ?

Oui, c’est un parti pris : c’est un sujet extrêmement grave et par nature j’ai tendance à être assez sensible aux questions de pathos. Une des manières de ne pas être la victime de mon propre livre, c’est de le traiter avec humour et distance. Il y a des personnages dont je me sens très proche, comme celui de l’auteur ou de l’architecte vieillissant de 63 ans qui tombe amoureux d’une jeune femme et se rend bien compte que cette situation est vouée à l’échec. C’est assez proche de ce qui a pu m’arriver dans ma vie.

Traiter ces sujets exige pour moi de prendre de la distance et l’une des formes les plus élégantes pour le lecteur est l’humour, la légèreté. On est proche du pastiche mais tout étant suffisamment proche du réel de ce type de genres pour ne pas être dans le pastiche, pour ne pas se moquer. Le roman policier à la Mickey Spillane ou Jean-Patrick Manchette n’est pas pastiché, c’est le naturel de la langue, dans ce contexte-là. Etre dans la vérité de la langue au moment où on traite le genre, j’y suis très favorable. L’humour permet à la fois d’être dans la légèreté de la langue mais aussi dans la force du thème et du genre lui-même.

 

- Une façon de rester inclassable ?

Le livre est totalement inclassable, mais ce n’était pas une volonté. Ce n’est qu’en le finissant que je me suis rendu compte qu’il était inclassable, et que je m’en fichais !

C’était le bouquin que j’avais envie d’écrire mais je savais que dans cette rentrée littéraire, il serait forcément inclassable. Je voulais être à la rentrée car je pensais que les gens auraient envie de le lire, qu’il allait peut-être les changer de livres qui sont par ailleurs excellents, mais qui sont des livres du regard sur soi ou des romans historiques. Les Français ont un peu abandonné la fiction dure et j’avais envie d’en faire. Il y a de très bons romans de fiction comme le roman de Lola Lafon, Chavirer, mais il n’y en a pas tant que ça dans la rentrée française.

J’avais aussi envie d’écrire un roman cinématographique et planétaire, avoir un livre qui soit dans beaucoup d’endroits à la fois. Je voulais présenter le monde tel qu’il est aujourd’hui. Je ne pouvais pas tout mettre car cela aurait été artificiel - je n’ai pas fait le Pôle Sud ou l’Amérique Latine - mais il y a l’Afrique, un petit peu d’Inde à Mumbai, un peu de Chine… Ce ne sont que des touches mais elles y sont.

 

- Voici l’avis de Littéraflure, membre de la communauté Lecteurs.com, au sujet de L’anomalie : « L’écrivain… et ses doubles. Hervé Le Tellier s’amuse avec une réalité dont il questionne l’absurdité. Du haut de son âge et sans jamais faire le vieux con (quelle culture pop !), il contemple nos vaines existences, en déduit que le bonheur est probablement l’apanage des ignorants. » Qu’en pensez-vous ?

Je vois très bien pourquoi cette lectrice dit cela et elle aborde deux choses qui m’intéressent. D’abord, il y a la culture pop. Par exemple, je cite une chanson d’Ed Sheeran qui n’existe pas encore mais qu’il va bientôt écrire. Pour moi, utiliser de l’infra-ordinaire est une manière de contrer l’effet fantastique.

La deuxième question est celle du bonheur. Je suis assez d’accord mais je peux y ajouter quelque chose. L’exergue du livre est « Le vrai pessimiste sait qu’il est déjà trop tard pour l'être ». Donc oui, la lectrice a raison, c’est un livre pessimiste, mais en même temps, le fait d’être pessimiste permet d’agir. Quand on demandait à Billy Wilder s’il était pessimiste ou optimiste, lui qui faisait des films très légers, il répondait : « Je suis un grand pessimiste. Vous savez, les pessimistes sont à Hollywood, les optimistes sont à Auschwitz. » C’est une phrase démente !

Donc moi, je suis plutôt un pessimiste. J’ai toute une partie à la fin du livre sur la question de l’espoir et de l’espérance, où j’explique qu’on crève de toujours espérer que « ça va bien se passer », que le réchauffement climatique, la pollution des mers, tout va bien aller, qu’on s’en tire toujours… Je ne crois pas à ça. On tombe du haut d’une falaise et penser que tout va bien, c’est une idée absurde, à un moment donné il y a la fin de la falaise et on est en train de la toucher.

Je vois donc ce que cette lectrice veut dire mais je pense en fait au contraire que le pessimisme est un moyen du bonheur. Il y a dans l’optimisme une sorte d’aveuglement qui interdit d’accéder au bonheur possible. Je ne dis pas que le bonheur possible est le meilleur des bonheurs – le vrai bonheur est sans doute celui qui consiste à tout oublier, à être sur une petite chaise et à n’avoir plus rien dans la tête. Mais c’est un des moyens de dire qu’on va chercher une solution à un problème, même s’il n’y en a pas…

L’optimiste finit par être frustré, car on n’obtient jamais ce qu’on veut. Et il y a une dimension d’aveuglement qui fait qu’on ne peut pas parfaitement jouir : on ne peut pas jouir les yeux fermés. Aujourd’hui, la question de l’humanité est celle-là : ouvrir les yeux et changer. Ce n’est pas ce que dit le roman, mais on y voit beaucoup de questionnements sur le réchauffement, etc. C’est abordé dans ce talk-show un peu rigolo à la fin et c’est une façon de résumer la situation.

J’avais aussi envie, en reparlant de l’infra-ordinaire, d’avoir justement ces situations qu’on connaît tous : des talk-shows, des prêches, des confrontations avec des religieux… Faire un roman-monde veut dire traiter les questions scientifiques comme les questions religieuses ou politiques. Que se passe-t-il si un truc pareil arrive ?

Je voulais un roman qui ne fasse pas l’impasse. Dans un film d’Hitchcock, quand il met un revolver dans un tiroir, cette arme doit servir. Là, c’est un peu la même idée. J’avais quelque chose d’énorme, un énorme revolver, il fallait que je l’utilise dans toutes les directions pour tirer partout !

Au niveau religieux, cela me permet de voir les questionnements que cela crée sur l’existence de Dieu ou d’une intelligence supérieure. Et côté sciences, quelles sont les options possibles face à une situation pareille ?

Enfin, il les questions politiques : dans différents pays, dans différents mondes, cultures ou régimes politiques, comment peut-on réagir à cela ? Evidemment, les Chinois, les Américains ou les Français réagissent de manière différente, mais c’était impossible de ne pas les traiter. Je ne pouvais pas être exhaustif car le roman fait 350 pages, mais il fallait tout aborder, et c’était vraiment marrant à faire.

Il fallait tenter de refermer toutes les portes qui avaient été ouvertes.

 

- Pour finir, un mot sur ces Correspondances de Manosque 2020 ?

J’y viens souvent, cela représente plusieurs choses pour moi. D’abord, c’est l’un des endroits les plus sympathiques pour retrouver des amis écrivains et croiser ce qui va faire la rentrée littéraire. D’ailleurs, on voit bien que les choix qui ont été faits en juillet et en août sont grosso modo ceux qui ont été faits 3 mois plus tard par la presse, les jurés, etc.

D’autre part, les rencontres telles qu’elles sont organisées sont de vraies rencontres avec les lecteurs. Là, évidemment, cela a été rendu compliqué par la distanciation et les questions de micros à passer, mais les animateurs et animatrices sont de grande qualité et on peut avoir de vraies rencontres ici.

Et la troisième chose, c’est que… c’est Manosque, le Sud, un moment où il fait encore beau – enfin, d’habitude ! – et c’est donc un contexte extrêmement agréable.

On se croise, on va dîner au restaurant : c’est le seul salon littéraire qui soit comme ça…

Propos recueillis par Nicolas Zwirn

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Commentaires (5)

  • danielle cubertafon le 16/10/2020 à 23h46

    Interessant avec des sujets variés un bon roman à lire avec plaisir

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  • Tanguy Duchene le 16/10/2020 à 08h38

    J'ai commencé a le lire chez mon libraire, puis sur le trottoir de retour et enfin dans mon fauteuil. D'une traite quoi! Ouvrage phénoménal. Car des la dernière page connaissant la conclusion l'envie m'a pris de reprendre la lecture.....

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  • kryan soler le 08/10/2020 à 17h08

    Bonjour et merci pour ce décryptage. Je lirai ce roman singulier avec plaisir et attention !

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  • Ghislaine DEGACHE le 07/10/2020 à 09h09

    Un compte-rendu d'entretien richissime ! Merci Nicolas, il ne me reste plus qu'à lire le bouquin ...

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  • Jean-Paul Degache le 07/10/2020 à 08h46

    Impressionnant !
    Quel entretien ! J'ai pourtant assisté à la rencontre avec Hervé Le Tellier, place Marcel Pagnol lors des Correspondances de Manosque, rencontre animé par Maya Michalon, en présence aussi de l'excellent Pierre Ducrozet, mais là, l'auteur de L'Anomalie va plus loin, dissèque son écriture, sa conception du roman. C'est passionnant et très instructif.
    Merci Nicolas, merci Lecteurs.com et merci Hervé Le Tellier !

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