Helena, de Jeremy Fel, un roman qui divise

lundi 24 septembre 2018

Helena, de Jeremy Fel, un roman qui divise

« Là je me suis fait avoir dès les premières lignes » ou « les situations forcées m’ont laissé l’impression désagréable d’avoir eu affaire à un objet artificiel » : nos Explorateurs de la rentrée ont lu le nouveau roman de Jeremy Fel, Helena (Rivages), et ils sont partagés. Retrouvez les avis de Corinne Verry et Mumu Dans le Bocage.

 

 

l'avis de Corinne Verry :

Ce roman très dense, le deuxième de Jérémy Fel, est un thriller qui tient en haleine et qui fait partie de ces romans qu’on dit « efficaces ». Construit sur une trame psychologique et une intrigue à suspens, il nous fait entrer dans une spirale où les personnages, pris dans un engrenage  inextricable, vont se révéler progressivement à la fois victimes et bourreaux.

Dès le départ le décor est planté : Tommy, un garçon solitaire et fantasque, vient de tirer sur un chien errant et s’acharne  sur lui en l’éventrant avec jouissance, en cachette des siens, dans un bâtiment désaffecté.

On retrouvera le personnage quelques chapitres plus loin, après avoir suivi Hayley, jeune étudiante et championne de golf,  qui tombe en panne de voiture en plein Kansas au milieu des maïs. Elle est très gentiment accueillie dans la maison isolée de Norma, mère de Cindy, Graham et…Tommy.

Assez vite on sent qu’il va se passer des choses, même si les premiers événements, apparemment calmes et anodins, dans un climat de bienveillance et de solidarité, donnent l’apparence de la normalité. Les personnages, alternativement, vont pourtant vivre des épreuves et accomplir des actes à leur insu qui vont les emporter dans un piège infernal dont ils auront tous du mal à sortir indemnes. Le lecteur découvrira la suite… y compris le pourquoi du titre « Helena », qui ne se révèle que tard.

 

Ce roman, dont la construction narrative et la progression fonctionnent bien, ne m’a pas pour autant convaincue. Je n’ai à aucun moment pu m’identifier à un personnage ou être en empathie avec lui. Une escalade de violence, du mal-être sur fond de drogue, d‘alcool et de sexe, sont les ingrédients récurrents qui émaillent ce roman avec beaucoup de complaisance. L’histoire se situe aux Etats-Unis, de nos jours, dans un contexte où certes la violence, les armes, l’errance sociale, sont montrées avec un certain réalisme. Mais c’est plutôt les vraies motivations des personnages que l’on ne saisit pas bien et  qui m’ont parues totalement exagérées, voire invraisemblables. Ce roman nous présente une galerie d’hommes et de femmes tous plus « fêlés » les uns que les autres, embourbés dans des mensonges, des sentiments ambivalents, des histoires personnelles lourdes (la folie, l’absence de la mère ou du père, des morts, des viols, des non-dits familiaux…). La culpabilité maternelle en est le moteur principal et le sujet central. C’était un parti pris intéressant. Mais autant les personnages des enfants de Norma sont à peu près crédibles - y compris Tommy, le plus abimé dans sa folie ravageuse - autant les deux principaux personnages de femmes, Harley et Norma, pour moi ne sonnent pas juste. Les situations rocambolesques m’ont paru inventées uniquement pour les besoins de l’intrigue et pour faire enfler le suspens,  alors que ce roman prétend manifestement avoir une portée psychologique et philosophique, avec des digressions que j’ai trouvées  hasardeuses et inutiles sur la nature, l’environnement, le poids de la mémoire ou la présence des fantômes.

Dans ce genre de livre, même si non reste un peu distant, on se laisse prendre malgré tout par une histoire bien menée et on a envie d’en connaître la fin. En ce sens, il marche plutôt bien. Mais les situations forcées m’ont laissé l’impression désagréable d’avoir eu à faire à  un objet au final artificiel et peu crédible.

 

L'avis de Mumu Dans le Bocage

Kansas de nos jours, rien ne prédestinait à leur rencontre, rien n’aurait dû arriver mais leurs chemins se sont croisés et la machine était lancée. Tout va basculer en quelques jours.

 Hayley 17 ans, joueuse de golf, va croiser le chemin de Tommy, un adolescent traumatisé et instable qui ne peut calmer ses souffrances qu’en infligeant à d’autres ce qu’il ressent, et de Norma, sa mère, attentionnée et dévouée, prête à tout pour protéger ses enfants. Leurs routes vont se confondre, entrainant leurs proches dans une spirale de violence, de vengeance mais aussi de révélations. C’est un enchaînement infernal, que rien ne peut arrêter.

Eh bien, je tiens à préciser tout de suite que je ne suis pas une lectrice de polar, ni de thriller mais là je me suis fait avoir dès les premières lignes. L’auteur nous plonge tout de suite dans l’enfer et on part pour 732 pages où rien ne nous est épargné mais avec une démarche narrative maîtrisée, construite, fluide, mais fouillée dans les comportements et caractères des protagonistes. Dès le premier chapitre on part dans ce road-movie de tensions et de sang. Mais bien au-delà de la violence il nous emmène dans l’Amérique profonde, dans une famille sans histoire, en apparence, mais qui va révéler beaucoup de secrets, de non-dits, pour se protéger peut-être.

 

Pour moi le personnage dominant, le fil conducteur du livre et la réflexion que veut nous amener à nous poser l’auteur, est la mère, Norma, femme charismatique, totalement vouée à sa progéniture, ayant été au-delà de l’amour maternel. Elle n’a pas eu la vie qu’elle rêvait, toute sa vie est un combat, une lutte. A la veille d’un concours de mini-miss auquel sa fille Cindy va participer, qui marquerait un couronnement aux efforts qu’elle a fournis, tout s’écroule. Elle ne laisse rien se mettre sur sa route mais elle reste lucide, elle analyse vite, s’adapte aux circonstances. « La haine émanait d’elle comme une mauvaise odeur qu’elle essayait, en vain de cacher » (p298) Jusqu’où irions-nous pour protéger nos proches, nos enfants….. Mais pas seulement. Ne peut-il arriver qu’à un moment nos vies basculent car trop de douleur, trop de souffrance, besoin d’une revanche, d’une vengeance mais aussi de basculer pour simplement aider, secourir.

L’environnement, le climat, les lieux, l’ambiance prennent forme, grâce à des descriptions courtes mais très imagées, les personnages ont un visage, un mental, des pensées. La machine se met en route très vite, les rouages sont bien huilés, on ne se perd jamais. Habilement l’auteur ne nous distille les informations qu’au fur et à mesure : des indices mais le pourquoi du comment ne vient que par petites touches : des retours en arrière parfois, des réflexions intimes (en italique), l’imaginaire, les rêves et l’approche du paranormal parfois accentuent l’ambiance noire. Il aurait été facile de tout résumer au bien et au mal, mais dans ce récit cela va plus loin.

L’auteur ne s’est pas laissé aller à la facilité : rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir. L’ogre, le mal rôde, il est là à demander sa part. Il y a des retournements de situation, j’avais par moment imaginé la suite logique des faits et lui m’a emmené sur une autre voie. Je n’aime pas la violence  et j’ai dû parfois me cramponner car les scènes se déroulaient, là, sous mes yeux, avec force détails. Mais je pensais que tout cela allait aboutir à un final grandiose d’hémoglobine. Oui ? Non ?. C’est beaucoup plus subtil que cela. Il a su glisser des doutes, des interrogations, des sentiments : je vous l’ai dit : rien n’est blanc, rien n’est noir. Dans le plus sombre il y a, parfois, une petite lueur.

Je dois avouer que le titre, Héléna, m’a laissée un peu dubitative au final : j’ai relu trois fois les éléments qui auraient pu me faire comprendre mais je suis restée sur ma faim. J’ai trouvé quelques longueurs parfois, en contraste avec des pages haletantes. Des pauses pour nous laisser le temps de reprendre pied. A la différence de son précédent roman, Les loups à leur porte, que je ne me souvenais pas avoir lu car très brouillon, difficile à suivre, violent également, et dont il a inclus certains éléments (malin) dans ce récit à la manière de Stephen King, son maître et dont on sent l’influence, celui-ci est plus construit et plus élaboré.

Un roman que je recommanderais aux lecteurs de thrillers mais aussi à ceux qui aiment les histoires où la psychologie des personnages est l’élément moteur, qui recherchent un livre où se perdre et se laisser aussi mener par le bout du nez.

 

 

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    Librairie Le Livre et la Tortue
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