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Du Jura à la Patagonie, dix femmes anarchistes ont court-circuité le XIXe siècle : la révolution, la vraie

lundi 06 avril 2020

Avec "Dix petites anarchistes", Daniel de Roulet raconte une incroyable épopée

Du Jura à la Patagonie, dix femmes anarchistes ont court-circuité le XIXe siècle : la révolution, la vraie

C’est une histoire extraordinaire que raconte Daniel de Roulet dans Dix petites anarchistes (Libretto) : l’épopée de dix femmes suisses du milieu du XIXe siècle, parties créer une communauté anarchiste au bout du monde.

Karl Marx en Allemagne, Bakounine en Russie, Elisée Reclus en France : le mitan du XIXe siècle est un chaudron d’idées révolutionnaires, socialistes et anarchistes. Elles sont dix femmes suisses de Saint-Imier, dans le Jura bernois, à se laisser séduire par les thèses anarchistes qui se propagent dans le village, avec pour point d’orgue le grand congrès du mouvement qui s’y déroule en septembre 1872.

 

En juin 1873, Blandine, Valentine, Mathilde, Germaine, Adèle, Emilie, Lison, Jeanne et leurs neuf enfants, embarquent sur La Virginie avec les déportés de la Commune de Paris.

Direction la Patagonie et ses vents qui tourmentent. Sur le bateau, elles rencontrent Louise Michel, que l’Etat français envoie en Nouvelle-Calédonie. Elles suivent l’itinéraire de Colette et Juliette, les deux pionnières du village, découvertes mortes peu après leur arrivée en Amérique du Sud. Elles ont pour richesse chacune un oignon de montre, des compétences d’horlogère ou de boulangère. Si Dix petites anarchistes rappelle en clin d’œil le titre du best seller d’Agatha Christie, c’est sans doute aussi parce qu’il s’agira pour ces huit femmes, de retrouver les meurtriers de Juliette et Colette.

 

En Patagonie, naît un monde exempt des codes européens où les femmes, à condition d’être courageuses et inventives peuvent mener leur vie ainsi qu’elles l’entendent, sans pression sociale. Et puis quinze ans plus tard, la routine chasse six d’entre elles vers une aventure libertaire sur une île chilienne, que ses habitants appellent « l’Expérience ». Un paradis que les migrantes devront quitter pour Buenos Aires, où un noyau d’activistes les attend : « la vie ne peut être à l’écart, elle doit être un combat contre l’état présent du monde. Cet état se rencontre sous sa forme la plus aiguë dans les grandes villes, qu’elles soient d’Europe ou des Amériques ». L’utopie n’est plus un cap, le combat devient un mode de vie, l’idéologie supplante le rêve.

 

Elles ont du cran, ces dix femmes libres qui, jusqu’au bout, refuseront les diktats de l’époque : le devoir de mariage, l’éducation des enfants, la fidélité à la religion, la place en retrait de la femme. Elles aiment, travaillent, décident, font des enfants comme ça leur plaît, toutes différentes mais toutes attachées à cet idéal de vie sans patriarcat ni matriarcat d’aucune sorte. Elles ne cessent de s’inventer sous la plume d’une Valentine, narratrice recréée par Daniel de Roulet. Enfant grandi à Saint-Imier, l’écrivain est aussi connu pour ses positions d’objecteur de conscience, mais aussi pour quelques exactions libertaires dans les années 70. Il raconte l’histoire du point de vue de la modeste Valentine, qui n’écrit pas pour faire joli mais pour témoigner de cette étonnante aventure collective.

Le récit de cette formidable épopée féminine de celles qui ont refusé l’horizon bas des montagnes du Jura, pour vivre selon une idée qui leur semblait belle, raconte aussi combien il est difficile de créer un nouveau modèle de société sans que survienne la violence et s’impose le combat. Même en s’expatriant au bout du monde, le rapport de force et les lois humaines finissent par se jouer de l’utopie.

Mais il est merveilleux de découvrir cette aventure complètement occultée par l’histoire, de ces aventurières anonymes, prodigieusement douées pour la vie et la liberté.

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