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Devenir terroriste en Russie - Entretien avec Mikhaïl Chevelev

Comment devient-on terroriste ? Le roman "Une suite d'événements" dresse un constat sévère

Devenir terroriste en Russie - Entretien avec Mikhaïl Chevelev

Comment devient-on terroriste ? Après une Suite d’événements, selon ce premier roman du journaliste russe Mikhaïl Chevelev.

Il l’avait perdu de vue, depuis qu’il avait contribué à libérer ce môme, fait prisonnier par les Tchétchènes en 1996, à la fin de la première guerre en Tchétchénie. Près de vingt ans plus tard, Pavel, qui est journaliste dans un média moscovite, doit s’improviser médiateur dans une histoire de prise d’otages. A sa grande surprise, le preneur d’otages c’est lui, Vadim, ce jeune homme sympathique, serviable, intelligent et joyeux qu’il avait fait ainsi libérer avant de lui trouver un boulot dans son journal. L’ancien soldat russe, Vadim, est donc ce terroriste qui détient 100 personnes dans une église qu’il menace de faire sauter. Il n’a qu’une revendication : que le président russe demande pardon à son peuple et au monde pour les guerres qu’il a décidées en Tchétchénie et en Ukraine. Que s’est-il passé pour que Vadim se range du côté de ceux qu’il a combattus ?

 

Utopiste ou criminel ? Autour de va-et-vient entre les années 80, 90 et 2015, Pavel parvient à retisser le parcours de ce garçon qu’il ne reconnaît plus. Il y a pourtant quelque chose qui donne de l’espoir, quand Vadim demande à ces deux hommes qui l’ont sauvé et qu’il a côtoyé d’être ses émissaires. Mais qu’attend-il vraiment et que peuvent faire ces deux hommes de presse ?

Une suite d’événements est un texte froid, acide parfois, tendu et fascinant, écrit dans une langue sans entrave ni fioritures, qui pose autant la question de l’impuissance des contre-pouvoirs face à une administration autocrate, que celle de la responsabilité collective des peuples. Si le texte est une charge contre le pouvoir russe, il est aussi et peut être surtout le révélateur de l’incurie des forces démocratiques face au terrorisme. La défaillance de la démocratie qui fabrique ses propres monstres répond à l’irresponsabilité de chaque citoyen qui se voile collectivement la face. Le constat est sévère, Chevelev ne cherche pas à amadouer ses contemporains.

C’est le premier roman de Mikhaïl Chevelev, qui ressemble beaucoup au Pavel du livre : journaliste reporter pendant 15 ans au Moscow news, il a été l’éditeur du magazine satirique Samizdat et travaille aujourd’hui comme journaliste indépendant. Il répond ici aux questions de lecteurs.com.

 

 

Rencontre avec Mikhaïl Chevelev, auteur du roman Une suite d'événements

- Une suite d’événements (Gallimard) raconte l’histoire d’une prise d’otages par un homme dans une église, non loin de Moscou. Quelle est la revendication du preneur d’otages ?

Le preneur d’otages demande au Président russe des excuses pour les deux guerres qui ont été menées durant son mandat, en Tchétchénie et en Ukraine. Cette revendication peut sembler étrange mais elle s’inscrit de façon logique dans le parcours du personnage principal, Vadim, qui est le preneur d’otages.

 

- Organiser une prise d’otages pour obtenir des excuses de la part du président de son pays… Est-ce une situation plausible et que dit-elle de l’état d’une démocratie ?

C’est une situation qui me semble tout à fait plausible. Parce que le sentiment premier de nombreux Russes aujourd’hui est une sorte d’humiliation. Et cela dit une chose très importante de la démocratie dans ce pays, c’est à dire qu’elle n’existe pas.

 

- Vous êtes grand reporter. A partir de quels faits d’actualité avez-vous travaillé pour ce livre ?

J’ai passé la majeure partie de ma carrière de reporter à couvrir les guerres qui ont eu lieu après l’effondrement du bloc soviétique. Je me suis nourri de cette longue expérience passée sur le terrain. A deux reprises, j’ai participé à ramener de jeunes Russes qui, comme Vadim, avaient été faits prisonniers en Tchétchénie.

Au début des années 90, beaucoup de jeunes hommes et de jeunes femmes ont été attirés par une profession qui semblait alors inédite et totalement nouvelle, le journalisme « libre ». Cette liberté d’expression n’a pas duré longtemps. Et quand les temps nouveaux sont arrivés -ou plutôt quand les anciens sont revenus-, avec la censure d’une main et tous les avantages de travailler dans le sens du pouvoir politique de l’autre, nous n’avons pas été nombreux à rester dignes.

 

- Vadim est l’homme qui organise cette prise d’otages dans une église qu’il connaît bien. Pourriez-vous nous décrire ce personnage dont vous retracez l’itinéraire vers le terrorisme ?

Vadim est un jeune Russe du milieu des années 90, archétypique de sa génération à cette époque. Il a vu se dérouler deux guerres, en Tchétchénie et en Ukraine, qui se sont accompagnées d’un grand nombre d’atrocités et d’injustices. Ce n’est pas un intellectuel, mais ses intuitions et ressentis sont justes. Il sait que c’est la société qui est à blâmer. Pour autant, il ne cherche pas à se venger mais à être entendu. 

 

- Qu’avez-vous mis de vous dans le personnage de Pavel ?

Il y a bien sûr des choses de moi dans le personnage de Pavel. Il y a notamment la manière dont j’aimerais savoir réagir dans la situation que Pavel rencontre et que le livre décrit. J’espère ne jamais avoir l’occasion de le vérifier par moi-même !

 

- Le livre plonge dans différentes époques, les années 80, 90 et l’époque contemporaine avec ces 100 otages coincés dans une église. Pourquoi cet ancrage historique était nécessaire ?

Je ne crois pas aux erreurs ni aux hasards de l’histoire. L’histoire obéit toujours à une logique irréfragable et s’inscrit dans un principe de causalité. C’est la raison pour laquelle il me semble important d’aller creuser dans le passé récent pour déterminer quand et comment les erreurs fondamentales dont tout découlera ont été commises. C’est valable à titre historique mais aussi à titre personnel, chacun dans sa propre trajectoire.

 

- Une Suite d’événement est votre premier roman. Pourquoi avoir choisi la forme romanesque et comment votre livre est-il reçu en Russie ?

Je n’aurais pas eu la chance de publier cette histoire en Russie si elle n’avait pas eu la forme d’un roman. Les réactions sur les réseaux sociaux au moment de sa sortie m’ont fait chaud au cœur. J’ai particulièrement aimé le manque total de relais dans les médias officiels, la dernière chose dont j’aurais eu besoin.

 

- Quel est le propos politique qui jalonne votre roman et pourquoi avoir choisi la forme romanesque pour ce premier roman ?

Mon propos est simple : nous, les Russes, sommes responsables de ce qui se passe et de la terreur que notre pays impose désormais à ses propres citoyens et au reste du monde.

 

- Quel regard portez-vous sur les élites intellectuelles russes qui sont sacrément bousculées dans le livre ?

Dans mon pays, le pouvoir appartient totalement et absolument à l’administration. Sauf le pouvoir moral qui est le seul que je considère être le vrai pouvoir.  

 

Propos recueillis et traduits par Karine Papillaud

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