C’est quoi, la pauvreté en France ?

mardi 23 avril 2019

Un roman-photo détonnant raconte le quotidien des invisibles de la République

C’est quoi, la pauvreté en France ?

Donner à comprendre la réalité de la pauvreté en France, c’est l’un des moteurs des Racines de la colère (Les Arènes), un très beau titre qui ouvre une formidable enquête, présentée sous la forme d’un roman photo où toutes les histoires sont vraies.

Le photoreporter Vincent Jarousseau a passé deux ans à Denain, une ville du nord qui est l’une des plus pauvres de France, depuis 2017 jusqu’aux manifestations des Gilets jaunes.

 

Ils ont 20 ans ou 50, hommes ou femmes aux parcours différents, tous vivent à Denain. Cette commune du Nord de la France a connu une époque prospère avant la fermeture de l’usine sidérurgique d’Usinor en décembre 1978. Cinq mille licenciements, un tiers de la population déserte la ville. Denain est une ville où il a fait bon vivre, la bande dessinée d’Eddy Vaccaro qui commence le livre raconte comment dans cette cité ouvrière, aux mains d’une économie patriarcale bienveillante, les habitants se sont déclarés heureux.

Quarante ans plus tard, Vincent Jarousseau met les pieds dans une commune sinistrée. Il a décidé de suivre huit personnes, huit familles dans un parcours de deux années. Au cœur des préoccupations : remplir son caddie, remplir son réservoir d’essence, aller chercher son tabac en Belgique. Les vacances, les loisirs, c’est souvent la télévision qui, dans tous les foyers, est systématiquement allumée. La plupart vivent des minima sociaux, ne sont jamais ou rarement sortis de cette ville où ils sont nés.

 

La vie ressemble davantage à une survie à laquelle on s’est habitué. Ce n’est pas une accumulation de chiffres qui le décide, mais les trajectoires de ces huit familles découvertes dans des photos qui ne mentent pas. L’écho des actualités, omniprésentes, renvoient à une réalité presque irréelle : la fin de l’ISF, le rabot passé sur les APL, les petites phrases des ministres, la « start up nation » concourent à creuser davantage le sentiment d’abandon qui se traduit aussi par des bras qu’on baisse.

« Mes frères, ils ne veulent pas travailler, ils sont bien comme ça, ils vivent avec ce qu’ils ont, je ne les plains pas » : Michaël, 47 ans, routier, est aussi le seul d’une fratrie de six garçons à travailler. Il ne s’en sort pas trop mal avec sa femme, mais parcourt toutes les nuits dans son camion 700 km pour rallier des plateformes logistiques en France et en Allemagne.

 

La voiture est en effet au centre des priorités : on se déplace pour travailler. Tanguy fait plus de 500 km la nuit pour livrer les boulangeries du nord de la France. Loïc a 33 ans, il cherche à passer son permis pour pouvoir aller travailler plus loin, mais il a besoin d’une aide financière. Celle-ci ne peut lui être fournie que s’il est inscrit à Pôle Emploi, inscription qu’on lui refuse parce qu’il est en formation, formation qui ne débouchera pas puisqu’il n’a pas son permis. Toute cette séquence décourageante est à suivre dans les pas de Loïc, qui a dû retourner vivre chez sa mère : à Denain, les erreurs de parcours comptent double ou triple et l’administration est un mur parfois infranchissable. « Plus on est modeste, et moins on dispose d’informations, souligne la géographe Sylvie Landrière qui contribue également au livre.

 

Vincent Jarousseau avait déjà publié il y a deux ans L’Illusion nationale avec Valérie Igounet, un roman-photo qui donnait à voir le quotidien de villes administrées par le Front National. Avec Les Racines de la colère, il poursuit ce travail particulièrement saisissant de donner à voir la vie de ceux qu’on n’entend pas et qui ont tous, peu ou prou, participé au mouvement des Gilets Jaunes. On suivra dans ces pages le cheminement de chacun vers les ronds points, comme une irrésistible logique. La forme du roman-photo, suivie par quelques interventions de sociologues et géographes, et une lettre adressée au Président de la République, donne un récit sans verbiage, dans le cadre inaltérable de la photo. Le livre est fort, la démonstration implacable, l’avenir, lui, semble bien sombre.

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