Catherine Cusset nous raconte "celui" qu’elle a adoré

mercredi 02 novembre 2016

"L'autre qu'on adorait", rentrée littéraire 2016, Gallimard

Catherine Cusset nous raconte "celui" qu’elle a adoré

"Mon projet procédait d’un désir de rendre justice"

L'autre qu’on adorait, le treizième roman de Catherine Cusset (Gallimard) sorti fin août 2016, n’usurpe pas son titre : les premières listes de quatre des principaux prix de rentrée, le Goncourt, Renaudot, Femina, Décembre, l’ont plébiscité. Rarement son auteure s’éloigne des rives de l’autofiction, et c’est pour le souvenir d’un ami disparu qu’elle a écrit ce roman troublant, à la conception narrative très fine. Elle s’en explique dans cette interview donnée à lecteurs.com, juste avant de repartir à New York à la fin de septembre.

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- Catherine Cusset, dans ce roman la narratrice est à la fois l’amie, l’amoureuse, la sœur du meilleur ami du héros, Thomas, un être particulièrement charismatique dont elle raconte l’histoire tragique. Qui est Thomas ?

Thomas est un Français dont on suit la vie de ses 17 à ses 39 ans, de Paris jusqu’aux Etats Unis où il se donnera la mort. C’est une personnalité excessive, débordante, très douée, très drôle, grand séducteur et grand maladroit, aimant la fête, les femmes, les arts, la littérature, le cinéma. Un homme passionnément vivant.

 

- Vous en parlez comme d’un personnage ayant réellement existé…

Il est très fortement inspiré d’un ami, en effet. J’ai voulu raconter les 22 ans de la vie d’un homme, de la lumière à la dégringolade engagée par une maladie bipolaire qui n’a, comme souvent, pas été diagnostiquée. J’ai lu beaucoup de choses sur cette maladie qu’on appelle aussi maniaco-dépressive, et qui se manifeste sévèrement entre 30 et 40 ans quand elle n’a pas été détectée plus tôt. Thomas était un bipolaire non détecté, et son histoire a tourné tragiquement juste avant ses 40 ans.

 

- Si c’est une histoire vraie, pourquoi le livre est il sous-titré « roman » ?

Le livre est vraiment un roman car j’ai essayé d’imaginer le point de vue de Thomas, du début à la fin. Le « tu » que j’utilise pour la narration n’est pas une adresse au lecteur mais la petite voix que j’imagine du personnage à lui même. Les faits sont biographiquement vrais mais l’invention vient de la reconstitution et de l’intuition pour tout ce que j’ignorais de sa vie.

Mon projet n’était pas juste de rendre la vie à un mort mais procédait d’un désir de rendre justice.

 

- Rendre justice ? Que voulez-vous dire par là ?

Ce qui a conduit Thomas à la mort c’est l’impasse tragique au fond de laquelle s’est retrouvé un homme qui se battait avec un démon à l’intérieur de lui, c’est à dire la maladie mentale. Rendre justice c’est parler de la maladie dans le contexte de la pression sociale qui attend de chaque individu une conformation à un modèle prédéterminé. Thomas ne pouvait pas se permettre de s’arrêter, de prendre en charge ce qui a semblé, lors d’une crise à 24 ans, n’être qu’un léger épisode dépressif : il lui fallait gagner sa vie, accepter le poste qu’on lui proposait et qu’on ne lui aurait pas offert deux fois, rester dans la course, se faire une place dans la société. Au fond, la trajectoire de Thomas était impossible à dévier, cette maladie invisible a impacté son identité et donc son destin. Sa mort était inéluctable et c’est ce que j’essaie de raconter.

 

- Le titre est emprunté aux paroles d’une chanson de Léo Ferré Ferré, Avec le temps

Thomas était un fou de musique. Son être profond s’épanouissait dans l’écoute de la musique qui l’entraînait dans cette vie intérieure dont Proust, qu’il aimait tant, ne cesse de parler, avant d’être rattrapé par le temps. L’art permet d’échapper au temps et à l’angoisse. J’oppose la dilatation du temps proustien, celui de la mémoire, à l’étroitesse du fil chronologique de cette histoire. C’était un défi pour moi de raconter 22 ans d’une vie. Il fallait établir une tension narrative car la forme ainsi est une ligne sans drame. C’est donc un roman en entonnoir, entièrement construit par le rapport au temps, qui se précipite vers la mort de Thomas. La chronologie est le vrai sujet du livre. J’ai aimé mettre ce roman sous l’égide de cette chanson.

 

- Dans le livre, page 177, Thomas qui est cet être si solaire et extraverti, confie à la narratrice supposée : « tu sais les gens ont quand même une vie intérieure ». Etait-ce un reproche ?

C’est une phrase essentielle que le « vrai » Thomas a dite quand je lui ai fait lire un texte il y a quelques années. Au début des années 2000, j’avais écrit une nouvelle de 25 pages sur son parcours où je le comparais à l’Albatros de Baudelaire. En prononçant cette phrase, il sort du texte, il n’en est plus l’objet, l’inaccessibilité de son être intérieur me frappe de façon éclatante : il devient sujet pensant qui échappe au temps et donc à mon écriture. Je ne l’ai pas publiée. Thomas est très différent de moi, j’avais peur de ne pas être capable de mettre en scène ce personnage. J’ai relu Proust, écouté longuement des musiques qu’il aimait, mais je ne connais rien à la musique, il me manque le vocabulaire. Avec le roman, et mes petites armes d’écriture, j’ai tenté de rendre compte de ce qui me dépasse, précisément. Rendre compte de la souffrance, mais aussi et surtout de l’être intérieur de ce personnage. Le plus grand défi du livre, c’est sa grammaire : le « je » est un « elle », et le « tu » est un « je ». Je ne sais jamais par où aller dans un roman, alors je me suis aperçu de cela à la fin. L’écriture n’est pas un exercice de contrôle, mais une question de désir.

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